EiRAIRlE PROMENADES O U ITINÉRAIRE DES JARDINS DE CHANTILLY^ Orné d'un Plan et de vingt Estampes qui ett représentent les principales Vues , dessinées €t gravées par MÉ ri go t. Daus sa pompe élégante admirez Chantilly , De héros en héros, d'âge en âge embelli. To'éme des Jardins. Prix , i8 liv. relié en veau. A PARIS, Chez De SENNE, Imprimeur-Libraire, auPalaiâ Royal Nos. i et 2» Gatte Y, Libraire, au Palais Royal, Nos. i3 et n, Gu Y OT, Graveur et Marchand d'Estampes, rue Saint-Jacques, N*'. 9. Et à Chantilly, chez M. HÉdoîjin. Digitized by the Internet Archive in 2010 witii funding from Researcii Library, Tine Getty Researcii Institute http://www.arcliive.org/details/promenadesouitinOOmeri PRÉFACE. X-jA nature et les arts semblent avoir, à l'envi , contribué à rembellissement de Chantilly. Il est peu de lieux en France qui réunissent autant d'objets de magni- ficence et d'agrémens. Le luxe et la ri- chesse des bàtimens , la variété et la beauté des jardins , l'abondance et la limpidité des eaux, la fraîcheur des om- brages, réclat des divers points de vue, des collections précieuses , des raretés de plusieurs genres , le contraste des sites imposans et des sites agrestes , y atti- rent journellement des curieux de toute espèce et de tout pays ; c'est ce qui nous a déterminé à en ofFrir le tableau. Les meilleures descriptions laissent toujours beaucoup de vague dans Fima- gination^ et on n'a qu'une imparfaite idée des objets que la plume vous décrit, si le burin ne vient à son secours. Nous Préfacé^ avons donc enrichi cet Itinéraire de vingt Vues représentant les tableaux les plus intcressans de Chantilly, dessinées et exécutées avec autant d'exactitude que de soin. Cet Itinéraire est dans le même genre ^ dans le même format que celui d'Erme- nonville y que nous avons déjà mis au jour y et que le public a daigné accueillir ; les soins que nous avons apportés à la perfection de celui-ci, lui prouveront combien nous sommes jaloux de mériter la continuation de ses suffrages. La partie typographique est très-soi- gnée. On a tiré quelques exemplaires sur papier vélin pour les premières Epreuves , dont le prix est de 24 liv. , reliés en carton. N. B. Les personnes qui désireront se pro- curer des dessins ou estampes coloriés de cet ouvrage et de celui d'Ermenonville , s^adres- seront à M. Leloup , près h Café de V Opéra f ^Boulevart Saint-Martin, • PI V\ 1)1 C II VNni L'i J. Le C/iâ/eau e/ u/tf uirr/nf t/e Hh-a/ii/er » /<■ GnuuJ Jis,a/,cr i. /,f A,r/e,rf el /,l G.tfferie puissant de tous 33. A côté de cette armure sont rangés , comme des trophées, plusieu^'s drapeaux et guidons, et autres armes, gagnés par le grand Condé, à la bataille de Rocroy, sur les espagnols , ainsi que le vieux fauteuil sur lequel fut tué , le 10 mai 164.5, à la même bataille, le comte de Fuentes 3 leur général : on y lit ce quatrain : Ce fauteuil, vermoulu, de gothique structure. Fixe encor les regards de la posLériié ; D'Enguien (i) sut, à Rocroy, s'en fuite une voitura Pour aller tout d'un trait à J'immortalité. Les armures des chevaux de nos anciens che- valiers ne sont pas les pièces les moins curieuses Immanes galcas , solidojue ex œre rigentes , J^oricas et scuta virum , miralar et eiises , "ïotque ducum spolia am'^la. Graves scjitr.n' lice ferro ^ Sic ibant ad pugr.arn équités , sic hellu movehant ! Jlla atavis Juerinf quondam victorilus arma ; Vita fuie virlus Condceo pro ommius armis. (i) C'étoit le nom que portoit alors le grand C 12 ) de ce cabinet ; on y conserve des chamfrtins qui dans les combats couvroient la tête des che- vaux, des hautberts , et l'armure complète d'un écuyer armé de pied en cap , monté sur uq cheval également bardé de fer. On montre plusieurs autres armes défensives de différeng siècles et de diverses nations ; des cottes de mailles, des boucliers ou écus, et même un fragment d'armure qui, à ce qu'on croit, est antique. Près de là est le Parterre de V Orangerie ; sa forme est carrée ; il est entouré de toutes parts d'objets magnifiques ou pittoresques ; \isle d'amour ^ le château et ses larges foiïes, le bâtiment de l'orangerie et la longue et riche galerie des vases, bordent ce beau parterre, qui est vivifié et rafraîchi par cinq bassins que nour- rissent des jets dont le jeu est continuel. Le bas- sin du milieu attire sur-tout les regards et mérite de les fixer; il est le plus vaste ; et au centre s'élève une colonne de porphyre, morceau pré- cieux par sa matière , par sa grandeur , et que l'on croit être antique. Le socle de cette colonne four- nit tout autour une nappe d'eau , et son chapiteau est surmonté par un octaèdre en marbre blanc, sur les pans duquel sont tracés huit cadrans qui C î3 ) indiquent les heures pour différentes villes de la terre , ouvrage moderne et curieux d'un savant genovefain , M. Vialon, Le premier cadran , exposé au sud , marque les heures à Chantilly. Le second, au sud -est, marque l'heure qu'il est à Rome, à Pékin, à Moskow, et à Jéru- salem. Le troisième, à l'est, marque les heures à Bergen , capitale de la Norvège , à Dunkerque , à Amiens, etc. Le quatrième, au nord-est, indique les heures à Ward'huys en Norvège, à Varsovie, à Belgrade, à Barca en Barbarie, et au Cap de Bonne- espérance. Le cinquième, au nord, donne les heures pouç l'isle d'Othaïti. Le sixième , au nord-ouest , marque l'heure qu'il est en Islande, aux isles Canaries, au Cap- Vert, etc. Le septième, à l'ouest, à Bergen, Dunkerque, Amiens , et aux mêmes lieux que le cadran de l'est. Le huitiènie, au sud-ouest, marque les heures pour le Mexique , la rivière de Mississipi , au Nouveau Danemarck. Le bâtiment de l'orangerie aboutit d'un côté a îa salle de spectacle , et de l'autre, à la ferrasse qui borde les fossés du château. Il règne danâ toute la longueur du parterre, et présente une galerie de trente arcades , terminée par deux pavillons. Au dessus de la porte de l'orangerie , on lit ces vers du poète SantLuil , qui expriment d'une manière aussi poétique que précise , la destina- tion de cet édifice : Hîc hicmes nil juris kabcnt , ver régnât et testas , Ligredere , atenias Flora recludit opes. ce Les hivers sont bannis de ces lieux où rè- 33 gnent le printemps et l'été, et où les richesses 33 de Flore sont éternellement conservées «. On s'avance naturellement au bord des vastes folTés du château , et l'on y voit avec étonnement un grand nombre de carpes très -vieilles, s'em- prefTant sur le bord au devant des curieux qui 5ont en usage de leur jeter du pain. Pline parle de semblables carpes qui se trouvoient dans les maisons de campagne de César. Le Château , nommé particulièrement le grand château , est bâti sur un roc ; il présente , dans son plan , une forme triangulaire. Les trois faces sont flanquées de tourelles , accompagnées de meurtrières , et surmontées de pavillons dont les c i; ) combles sont en calottes sphériques. Ces tourelles communiquent Tune à l'autre par une galerie extérieure fort étroite , qui règne entre les deux étages sur les trois façades du château. Cette architecture, à la fois riche et ancienne , rappelle à l'imagination des uns, la demeure de ces an- ciens preux dont parlent si souvent nos vieux romans de chevalerie , et à la mémoire des au- tres , le séjour d'un de ces tyrans , si nombreux et si rédoutés sous le règne de la féodalité. La principale entrée est dans falignement de la route du Connétable , dont nous avons parlé, laquelle a six toises de large et une lieue de lon- gueur. De l'étoile où aboutissent cette route et deux autres, on arrive au devant d'une belle grille , accompagnée de deux pavillons et placée à l'extrémité du pont, laquelle donne entrée à une première cour. Par une rampe en fer à che- val , décorée en bas de deux gros chiens , et en haut de deux lions posés sur des piédestaux , on monte à la seconde cour, dite cour d'honneur, ou terrasse du Connétable , à cause de la statue équestre qui s'élève au milieu , et dont nous par- lerons, La porte principale du château est rebâtie à la moderne et ornée de sculptures. On y arrive en traversant le fossé sur un pont à deux arches. ( 1^ ) La cour intérieure du château est , ainsi que le plan du bâtiment, de forme triangulaire, à l'exception de deux angles qui sont à pans cou- pés. Cette cour est décorée de sculptures : la construction est d'un goût un peu bizarre. D\Avz- ler, dans son Cours d'Architecture , a cité comme une singularité , les colonnes en forme de balustre qui sont adossées au mur de face. La partie de l'architecture de la cour qui pré- sente l'entrée de l'escalier , est de François Man^ sard\ trois portiques, décorés de colonnes corin- thiennes et d'un fronton brisé ^ mènent au grand escalier. Au premier repos paroît la statue en marbre du grand Condé , entourée des attributs de sa gloire. Cette statue est l'ouvrage du célè- bre Coy7;evox ; au bas on lit ces beaux vers du poète Santeuili Qjiem modo paîlebant Jugitivis Jluctïbus amnes , Terribilem bdlo , ntinc docta otia princeps , Facis amans , laloi dat in hortis hdere fontes. il renferme des médailles. On voit aussi, dans la même pièce, des armes de sauvages , des instrumens de phy- sique , et de l'histoire naturelle. Les trois pièces suivantes sont entièrement des- tinées à l'histoire naturelle ; la collection qu'elles renferment est une des plus précieuses que Ton çonnoisse : elle fut commencée par les soins et les frais immenses du duc de Bourbon, pendant son ministère. Tous les souverains de l'Europe et ( 2; ) des pays les plus éloignés s'empressoient de lui envoyer ce que leur sol offroit de plus rare. Enfin , en 1786, cette précieuse collection fut considé- rablement enrichie et augmentée par l'acquisition, que fit M. de Condé, du riche cabinet d'his- toire naturelle de M. Valmont de Bomare , à qui l'arrangement et la direction en étoient confiés. Plus de trente mille articles sont distribués dans ces quatre grandes pièces, décorées d'une manière convenable. Tous les objets sont sous glaces j la partie végétale occupe les soubasse- mens : au milieu de chaque salle est une cons- truction en fer et en vitres , dont l'une contient les substances métalliques , d'autres les coquilles, etc. Il semble aux voyageurs que c'est ici un temple élevé à la nature, he Bâtiment d'Enguîen , situé au delà de la terrasse du connétable , 'fut bâti dans l'espace de quatre mois , sur les dessins de M. le Roi , archi- tecte de M. de Condé. C'est un troisième château très-vaste, d'une architecture simple, composé d'un rez-de-chaussée et d'un étage, couronné d'une corniche et d'une balustrade : il présente trente-six croisées de front , sur trois de côté. Les appartemens du rez-de-chaussée sont garnis en mousseline brodée en soie et en fleurs. Huit (26} appartemens complets et galamment meublés occupent le premier : on y monte par quatre grands escaliers, placés à égales distances. Un effet de perspective , digne d*être vu , est celui que produit la longue ligne des huit appartemens que l'on découvre , lorsque toutes leurs portes , qui sont dans le même alignement, se trouvent ouvertes. De larges fossés , une terrasse magnifique , ornée de deux sphynx , se présentent à l'entrée de ce bâtiment , derrière lequel se trouvent des jardins et un parc magnifiques , que nous allons bientôt parcourir. La Terrasse du Connétable , placée entre le grand château et le bâtiment d'Enguien, est à peu près carrée : au milieu est la statue équestre ài^Anne de Montmorency, connétable de France, et dont nous avons parlé ci-dessus, à propos de son armure. Ce guerrier y est représenté tenant son épée nue à la main , couvert de ses armes ; son casque, posé sur le piédestal, soutient un des pieds du cheval. Cette figure, assez bonne pour le temps oii elle a été faite , est composée de lames de cuivre rapportées % car alors on igno- roit en France l'art de jeter en fonte de grande* figures. ( 27 ) De cette terrasse on arrive au grande escalier, du haut duquel on découvre la superbe vue d'une partie des jardins de Chantilly, qui sont un des beaux ouvrages du célèbre le Notre. On voit d'a- bord le parterre, au milieu duquel est le bassin de la gerbe ; plus loin , une branche du canal qui s'avance de ce côté , et au delà du canal , toujours dans le même alignement, le vertugadin qui s'élève en amphitéâtre près du lieu de Vineuil, joUe maison de campagne située sur la hauteur du coteau , et qui termine agréablement la perspec^ tive. La richesse de ce tableau excite le specta- teur à parcourir en détail les beautés qu'il pré- sente. On descend le vaste et magninque efca- lier de la terrasse , et l'on arrive près du bassin circulaire de la gerbe : là il faut admirer les fa- çades du mur de terrasse aux deux côtés de l'es- calier. Six colonnes toscanes , accouplées et à bos- sages, ornent chacune des deux façades qui pré- sentent aussi chacune deux niches et deux espèces de grottes, où sont placées des figures de naïades et de fleuves. Le Parterre offre une large branche du canal, qui s'avance jusqu'au bas du bassin de la gerbe , oii se trouvent les quatre saisons en marbre et des vases. C 28 ) C'est de cet endroit qu'on voit d'une manière pittoresque la gerbe , le grand escalier, et la dé- coration du mur de terrasse , dont nous don- nons une vue. Aux deux côtés de la branche du canal, sont deux parties du parterre , divisées en comparti- mens et ornées chacune de cinq bassins avec au- tant de jets ; de sorte que dans ce parterre la sur- îàce des eaux le dispute , en étendue , à celle des gazons. Ce parterre est bordé de chaque côté par une allée d'arbres et un rang de vases. L'allée qui est à gauche , est voisine de l'isle d'amour ; on y marche avec une curieuse impatience. Ulsle {T Amour. Sa décoration répond par- faitement à son titre : on y arrive par un pont de bois, A l'extrémité d'une allée est , sur un piédestal, la statue de la Vénus pudique ; à l'autre extrémité est placée de même la Vénus aux belles fesses. Au centre est une salle de verdure carrée , bordée de huit thermes en marbre, qui repré-' sentent Bacchus , Cérès , Pan , etc. : au milieu s'élève un amour sans ailes, sans carquois, et tenant à la main un cœur. Sur le piédestal de cette belle statue en marbre , on lit ces jolis vers, composés par M. GrouveUc : N'offrant qu'an cœur à la beauté ,. Aussi nu que la vérité , C 29 ) Sans armes comme l'Innocence , Sans ailes comme la Constance , Tel fut l'Amour au siècle d'or ; On ne le trouve plus , mais on le cherche encor. Des parterres de fleurs , des plantations de platanes , de^ bassins avec des jets animent et embellissent ce charmant séjour. Un canal traversé par deux ponts sépare cette isle de celle du bois ven. Vîsle du Bois Vert renferme une infinité de jeux. Une salle octogone, formée par un treillage , entourée d'une galerie de verdure et de bancs, offre, au milieu, un jeu de bague, dont les fauteuils présentent àts colombes et des cygnes. Un palmier, sous lequel est représenté un amour tenant un carquois , duquel sortent les bagues , présente une galante allégorie. Une autre salle carrée est celle de la Balan- çoire ; elle est également entourée de treillages et d'une galerie en verdure. La troisième salle , en carré long, offre le jeu de la bascule ; la quatrième , de forme ovale, ornée de même, est la Salle de Danse ; aux extrémités sont des ca- binets de raffraîchissement ; enfin se présente un vaste portique en treillages, élevé au dessus d'un bassin , en forme de miroir , accompagné d'un groupe de dragons en bronze. Ces dragons se Combattent en se lançant réciproquement, \\m de bas en haut , l'autre de haut en bas , des jets qui se brisent ensemble avec impétuosité. De là on arrive au Pavillon de Vénus ; c'est un petit temple en carré long, éclairé par quatre fenêtres , dont l'extérieur présente une architec- ture en treillages. La façade est composée de quatre colonnes ioniques , aussi en treillages , soutenant un portique couronné d'un fronton, où sont posées des colombes, un flambeau, des flèches, des corbeilles de fleurs, enfin tous les galans attributs de la divinité à laquelle ce femple est consacré. L'intérieur semble être décoré par la main des grâces , enrichi par le dieu des beaux arts , et raffraîchi par les nymphes des eaux. On y voit des eaux quijaiUissent en champignons, et retombent dans des cuvettes de marbre ornées de sculp- tures ; des glaces répètent l'effet de ces eaux. Au milieu de chacune des quatre croisées , est un vase d'albâtre agalisé , dont les anses sont au- tant d'amours. Ces vases reçoivent des jets qui s'élèvent en chandeliers et retombent en nappe. Huit grands tableaux, peints par le gracieux Boucher, représentent autant de scènes amou- reuses ; au dessus sont des amours peints en ca- mayeu, et dans des trumeaux supérieurs on voit H H P H n h- 1 <; < ( 31 ^ yénus endormie , Léda , Diane , l'Amour et sa mère. Le plafond représente Vénus dans les airs, entourée des Grâces et des Ris. On quitte à regret ce lieu enchanteur , non sans avoir éprouvé quelques mouvemens de dévo- tion pour la divinité qu'on y révère. On repasse devant la gerbe , et on arrive à la Découverte. La Découverte est une petite éminence qui se trouve à l'entrée du parc, et de laquelle on domine sur la plus grande partie des jardins de Chantilly. Cette vue, aussi variée que magnifi- que, est bien digne d'arrêter quelques instans les voyageurs. On descend de là, par un petit chemin, aux cascades du Canal des Truites , situé au bord du bois. A l'extrémité de ce canal» est une cas- cade formée d'un bouillon qui fait jouer cinq nappes , accompagnées de fix jets qui sortent des rocailles et se reproduisent en nappes, en tombant dans le canal. On traverse le canal des morfondus sur un pont , au bout duquel est une grille qui sert d'en- trée au jardin anglais. Le Jardin Anglais. Ici l'art n'a soumis la na- ture que pour l'embellir et la disposer d'après ses plus beaux modèles. Ce jardin offre de toutes C 32 ) parts des points de vue rians et agrestes. Il sem- ble qu'en s'y promenant, on se délasse des sen- sations produites par la magnificence des lieux qu'on vient de parcourir. L'espace qu'occupe ce jardin étoit encore , en 1780, une prairie marécageuse, qui, par un espèce d'enchantement , a été métamorphosée en paysages délicieux ; des bosquets , formés d'arbres majestueux , des gazons et des fleurs ont subitement remplacé des joncs et des eaux croupissantes. Un canal d'eau vive, terminé à chaque extrémité par deux nappes d'eau , nour- ries par deux petits ruisseaux qui serpentent entre des arbres , recèle ces eaux et leur procure un cours rapide , qui forme de loin en loin de petites cascades ; on le côtoie par un sentier tracé sur ces bords, et on arrive au rocher. C'est un mon- ticule ombragé, d'oii l'eau suinte de toutes parts et forme des chutes habilement disposées. Au dessus du rocher est une plate-forme d'où l'on aperçoit, à travers une allée de platanes , la tête du grand canal et sa cascade, blanchie parles bouillons de ses chutes. Des allées tortueuses et om.bragées mènent o à un autre canal que l'on traverse sur un pont. En suivant le chemin qui le borde , on arrive au port des pirogues. te C 53 ) Le Tort des Pirogues est une espèce d'anse ou de bassin, de forme irrégulière, bordé d'ar- bres et de gazon , où se trouvent des gondoles peintes en diverses couleurs , appelées Pirogues ; leurs mâts , leurs banderoles flottantes forment un agréable contraste avec la verdure des arbres , et donnent de la vie au tableau riant que présen- tent ce bassin et ses bords (i). Près de là un banc de gazon vous invite à sus- pendre votre promenade , pour admirer, de cette place , un point de vue aussi singulier que pitto- resque. Un percé pratiqué dans le bois décou- vre, au dessus du ruisseau , l'arcade rustique qui imite un pont naturel. Sous cette espèce d'antre la \'ue se plonge et rencontre la cascade de la tête du canal, tableau brillant auquel cette voûte grossière semble servir de cadre. On continue sa route et on arrive vers cette masse de rochers, ap=t pelée l'Antre. C'est une décoration qui de loia présente une énorme voûte de rochers, élevée au dessus du ruisseau, et sous laquelle les eaux sem- (i) Pendant les fêtes données à Chantilly , on se promenoit la nuit sur l'eau, et les mâts des pirogues étoient garnis de lanternes de diverses couleurs. Trois barques étoient destinées aux musiciens, C 34 ) blent prendre naissance. On traverse successive-^ ment le canal sur des ponts de différentes formes, et, par un chemin aussi riant que varié , on arrive à la Pelouse anglaise. C'est un gazon entouré de bosquets formés d'arbustes étrangers, et orné cà et là de touffes de fleurs; le lilas, la rose, le jasmin y exhalent leurs parfum.s. A droite, un ruisseau serpente dans la futaie, rafraîchit et anime la scène : on quitte ce joli paysage pour aller à la Guinguette. C'est un berceau couvert de vignes et de chèvre-feuille , placé entre deux canaux bordée de gazon , et qui se terminent par un ruisseau qu'on voit serpenter au milieu de la futaie. Ce ber- ceau aboutit, en retour , à une petite place oii sont des cabinets de verdure , des bancs et des tables. De cet endroit, par une allée ouverte dans le bois , on découvre encore la tête du canal. Pour ajouter du caractère à ce lieu charmant, on y a placé la statue du dieu du vin , tenant une coupe à la main , et celle de l'amour bri- sant son arc. De là on arrive à VIstc des Orangers , où l'on voit ces odoriférans arbustes croître en pleine terre : plus loin est un verger , oii le vert tendre du gazon , égayé par des touffes de fleurs et ombragé par des arbres jû'uitiers qui y attirent f=1 e; < ( 31 ) un grand nombre d'oiseaux, forme le plus aima- ble paysage. Enfin un sentier pratiqué entre deux canaux d'eau vive vous mène au hameau. Le Hameau offre un tableau formé de tout ce que les habitations des humbles villageois ont à l'extérieur de plus champêtre , de plus riant , et de plus simple. Sept bâtimens détachés , disposés sans ordre et couverts de chaume , for- ment ce hameau. Au milieu est une place vaste , irrégulière, et couverte d'un vert gazon , coupé par les sentiers qui servent de communication d'une maison à une autre. Sur un des côtés de la place est l'orme antique , qui semble ofîl'ir son ombre aux habitans de ces rustiques demeures. Un puits, plusieurs jardins potagers, fermés par des palis- sades, caractérisent encore cet agreste séjour, dont nous offrons à nos lecteurs les Vues les plus remarquables. Une des chaumières est le Moulin , dont une chute d'eau fait mouvoir le mécanisme. Une étable , une laiterie paroissent près de là. Une autre maison , fort simple à l'extérieur, et qu'on prendroit pour l'asile de l'indigence , offre , à l'intérieur , le contraste de l'opulence associée à la misère. Elle contient les nombreux ustensiles de la cuisine des riches, et qui ser-, Cz (3^ ) voient lorsque M. de Candi, pour varier ses jouis- sances, transportoit l'éclat de sa richesse dans le séjour apparent de la pauvreté. Un bâtiment, d'un extérieur aussi simple , offre dans l'intérieur une superbe salle à manger, dont la décoration rappelle un rendez-vous de chasse ; on se croit , par une sorte d'enchante- ment, transporté au milieu d'un bois touffu. Des troncs d'arbres , des tapis de verdure sont les sièges. ï^ts groupes de fleurs naissent en pleine terre. Quelques ouvertures ménagées çà et là dans le mur et entre les branches des arbres dont cette salle est décorée, laissent pénétrer la lumière du jour (i). Deux autres bâtimens, également couverts de chaume , offrent , lun une salle de billard dé- corée des îâtributs de la chasse et de la pêche, et l'autre un cabinet de livres. ha Grange est le plus vaste des bâtimens du hameau : son intérieur offi'e un superbe salon , décoré de pilastres corinthiens , accouplés et entourés de guirlandes : la frise est enrichie de (i) Lorsqu'on y soupe , on éclaire cette salle avec des guirlandes de lanternes qui semblent être tout autour suspendues aux arbres, ce qui produit un effet très-piquant. C 37 ) ^ festons de fleurs : le plafond présente un ciel serein où voltigent des amours qui jouent avec des guirlandes de fleurs. Les glaces, d'une gran- deur extraordinaire , dont ce salon est orné , semblent, par une heureuse disposition, en dou- bler l'étendue. Tout le meuble est en taffetas rose^ rehaussé en argent : deux cabinets accom- pagnent ce manifique salon (i). De ce séjour curieux par ses piquantes illu- sions , on arrive au parc de Silvie , après avoir traversé le canal d'eau vive. Le Parc de Silvie doit ce nom à l'inforluné poète Théophile Viaud , qui , poursuivi par îe parlement à cause d'un livre dangereux dont on le croyoit l'auteur , fiit accueilli par Marie^ (i) Lorsqu'en 1782 M. de Condé donna une fête au comte du Nord, on soupa au hameau ; la place étoit éclairée par six cents lanternes po- sées sur les arbres ; le rochef paroissoit de loin éclairé, sans qu'on aperçut les lumières ; l'allée d'arbres, en face du même rocher ..cffroit le même effet. Le petit canal, à l'entrée du jardin, étoit éclairé par des bouquets de lanternes, et Tillurai- natioh de la guinguette présentoit , entre les arca- des des berceaux, des guirlandes de lanternes àc différentes couleurs.. C 3S ) Félix des ïlrs'ms , qui lui donna un asile à Chan- tilly. Le poète , par reconnoissance , composa , en l'honneur de sa bienfaitrice et en mémoire de cette partie du parc où elle se plaisoit par - ticulièrement , une ode intitulée la Maison de Sllvie. Cette pièce de vers fut cause que le nom de Sllvie a été donné au parc, à l'étang, à la fontaine et au pavillon qui se trouvent dans cette partie des jardins. Le pavillon de Silvîe est un petit bâtiment, composé d'un rez-de-chaussée divisé en plu- sieurs pièces. A une des extrémités du bâtiment, contre le mur et sous un berceau de verdure , est le buste, en marbre, de Silvie : ce berceau forme une espèce de vestibule au pavillon. D'un coté, est un joli parterre de fleurs , et de l'autre, une place où. viennent aboutir plusieurs allées en patte d'oie. En sortant^du pavillon, on trouve sur la gauche une glacière, ctVEtang de Silvie, qui est cou- ronné d'arbres touffus , et à h tête duquel est la fontaine de Silvie ; au milieu de cet étang s'élève une petite isle. Le parc de Silvie , divisé par la grande et large route qui aboutit , en droite ligne , à la porte du château , est infiniment agréable par son dessin et par la variété des sites et des objeU qu'il contient. C 59 ) Dans ce parc , en allant au bosquet du laby- rinthe et en quittant le pavillon de Silvie, on voit deux statues en marbre dans une salle de verdure , dont l'une est Ariane tenant le peloton de fil qu'elle donna à Thésée , afin que ce guer- rier pût sortir du labyrinthe ; l'autre statue est celle de Thésée. Plusieurs bosquets , variés à l'infini dans leurs 'dessins , contiennent des statues et de groupes d'amours. Dans une petite salle de verdure, située du côté de la tête du canal, on rencontre le Sphynx ; il est en marbre et appuyé sur une espèce de cartel où se trouve l'énigme fameuse que voici: Mane quadrufes^ Meridie bip es , Sera tripes. C'est-à-dire : ce Le matin, à quatre pieds ; à 03 midi , à deux pieds ; et le soir, à trois pieds ». Le mot est Vhomme , et les trois heures du jour sont prises pour les trois principales époques de la vie : l'enfance , l'âge mur , & la vieillesse. Le bosquet du labyrinthe est comparti ne petites routes circulaires. Sur la porte du mail a, on Ht en dehors ces inscriptions : Audax caca régit filo vestigia Theseus Te rqtio potior Jraus ubi muUa rsgat. ( 40 ) Sur la même porte , en dedans , on lit : Ingressus Jacilis , scd non datur exîtus. Non est tam ccrtuvi qvod tibi fvges itcr. etc. 'Au centre est une salle de verdure , au milieu 'de laquelle est le Kiosque. le Kiosque y dont nous donnons une Vue, est un pavillon chinois, surmonté d'une lanterne , et entouré de quatre pavillons plus petits, qui ont chacun, pour am.ortissement, une figure chinoise, jouant .de quelque instrument de musique. L'intérieur présente quatre grandes niches , dans chacune desquelles est un sopha , et au dessus une cassolette chinoise : entre ces sophas et devant les trumeaux, sont des tables de marbre, et au dessus, des tableaux et des bas-reliefs repré- sentant des fêtes chinoises. On y voit aussi de termes chinois , adossés à des pilastres où sont posées des girandoles. Le plafond représente un ciel oii voltigent des oiseaux chinois. Au milieu est un aigle qui sem- ble tenir en son bec le cordon du lustre fait de fleurs émaillées : le meuble est d'une perse fort jolie ; les deux portes sont ornées de draperies retroussées avec grâce. Lorqu'ony donne des fêtes, des musiciens sont placés dans une partie circulaire de la coupole, de manière qu'on les entend sans les voir» O 2; O ( 41 ) Dans le bosquet du labyrinthe , on trouve dans une salle de verdure la figure d'un enfant ayant un bandeau sur la bouche, sur lequel est écrit : nï le bruit ^ni V éclat. Il tient un cartouche chargé de plusieurs énigmes, dont voici la première : Des grands desseins aux grands effets J'ai conduit les cœurs magnanimes ; Souvent je protège les crimes Et j'ote l'éclat aux bienfaits. Les femmes , sans beaucoup de peine , Ne sauroient me garder la foi ; Et telle ne tient que de moi L'honneur dont elle fait la vaine. Je suis difficile à trouver , Et plus encore à conserver. Mon sort me défend de paroître ; Je suis nécessaire à la cour, Et cependant je cesse d'être Au moment où je vois le jour. Sur une porte, en dehors du labyrinthe, du côlé de Silvie , on en lit une autre dont le mot n'exigera pas de grands efforts d'imagination : J'ai le feu de l'éclair et la voix du tonnerre. Par moi l'on impose des lois , Et je suis , sur mer et sur terre , La dernière raison des rois (i)- (i) Ce dernier vers est la traduction de l'im- pertinente devise latine qui se trouyoit sur les..», f U mot de r énigme. ) C 42 ) Nous passons sous silence plusieurs autref énigmes qu'on aimera mieux lire sur les lieux, que dans ce volume. De CCS bosquets on arrive à la tcte du canal. La tcte du Canal, dont nous avons déjà parlé, et que les voyageurs ont aperçue plusieurs fois du jardin anglois , présente une chute d eau cir- culaire, de dix-huit pieds de hauteur j elle tombe en cinq cascades, dont la plus haute forme une nappe de quinze pieds de large , et la plus basse, une nappe de trente-six pieds. L'eau se ré- pand dans un vaste bassin à pan , bordé d'arbres , et présente , par ses différentes révolutions, un spectacle aussi animé que magnifique. Au dessus de la tête du canal est un vaste bassin circulaire, entouré d'arbres, où vient se jeter la rivière de Nonette , qui nourrit le canaL L'embouchure de cette petite rivière présente un point de vue majestueux par la beauté et la grandeur des arbres dont elle est bordée. C'est là que se trouve une statue très-dégradée , ayant un aigle à ses pieds. De cet endroit , Foeil embrasse une grande partie du canal , qui forme , sur-tout au soleil couchant , de magnifiques effets. Le grand Canal a trois quarts de lieue de Ioî2^: ^ H 6J % > ( 43 )\ gueur 5 et environ quarante toises de largeur. lî est animé par des groupes de cygnes qui flot- tent fièrement sur la surface , et par des carpes énormes , de différentes couleurs , qui bondissent et jouent dans le fond de l'eau, ou s'avancent en troupe sur les bords, pour recevoir l'aliment qu'on a coutume de leur porter. On suit à droite une allée formée de grands arbres , tout le long du canal ; après avoir fait environ trois cents pas, on voit, à gauche et de l'autre côté du canal, le Hameau qui se présente très -avantageusement ; ce qui a déterminé le Dessinateur à donner une vue prise de ce point-là. Au bout de l'allée on voit le canal s'avancer en forme circulaire, et le coteau qui le domine, se présenter en vaste amphithéâtre ; c'est cette •place qu'on nomme le vertugadïn. Le Vertugadïn se trouve directement dans la ligne que formée la terrasse du château , l'esca- lier , le parterre de la gerbe , et la branche du canal , qui s'avance au milieu de ce parterre , et qui se prolonge jusqu'au bas du coteau du ver- tugadïn. Cette belle perspective, ainsi que la vue brillante de la plupart des jardins de Chan- tilly et de toute la longueur du canal, que l'on aperçoit sur la hauteur du vertugadin , est son plus bel ornement. Cet emplacement est aussi orné [ 44" ] 'de très-grands arbres et des bustes des douze Césars. Au milieu est une statue en marbre, représentant Diane qui part pour la chasse accompagnée , de chaque côté , d'une Bacchante en gaîne ; au dessous sont deux Vénus. On descend au bas du vertugadin, et en con- tinuant de côtoyer le canal, on arrive à la mé- nagerie et à la laiterie. La Laiterie est attenante à la ménagerie ; on y entre par une belle cour , au milieu de laquelle est un bassin entouré de grands maron- niers : le jet de ce bassin s'élève jusqu'à plus de quarante pieds. Le bâtim.ent de la laiterie est un pavillon com- posé de trois pièces ; la première, ornée de ta - bleaux caractéristiques, peints par le Ba^an, sert d'entrée ; la seconde pièce, étroite, présente au milieu un long bassin en marbre, d^oii il sort un bouillon d*un pied de circonférence , fourni par une source qui Ixdt jouer huit bouillons dans un bassin renfoncé et entouré de beaux marbres : de là on arrive au salon. C*est une pièce carrée , .surmontée par une coupole éclairée par quatre fenêtres ; les murs , jusqu'à une certaine hauteur, sont revêtus en marbre blanc : le pavé est de marbre de diverses couleurs. Au milieu est une < < [4r] table ronde , en marbre rouge , soutenue par quatre consoles en marbre blanc ; elle est couverte de vases de porcelaine et de bassins propres à battre le beurre. Tout autour et à hauteur d'appui , règne un buffet de brèche violette, également chargé de jattes et de vases en faïence et en porcelaine. Aux quatre angles du salon sont quatre têtes de bélier , d'un beau travail , quî jettent chacune de l'eau dans une espèce de co- quille en marbre blanc , laquelle se répand en- suite sur le buffet qui règne autour de la salle, et qui est creusé en forme de rigole. La propreté , la fraîcheur, et la magnificence, caractérisent ce joli pavillon. La Ménagerie est attenante à la laiterie ; on y arrive par la cour des maronniers , dont nous avons parlée et par un escalier pratiqué dans le mur; on monte d'abord sur une terrasse, de laquelle on jouit d'une belle vue sur le canal , sur les jardins et le château de Chantilly : on voit aussi à droite et au bas de la terrasse, la petite cour des cas- tors , où on élève des oiseaux de mer. Cette terrasse est ornée d'une cascade formée de plu- sieurs nappes qui retombent dans un bassin infé- rieur ; dans la partie supérieure est représentés la fable du pot de terre, et du pot ds fer. ( 4<^ ) La Cour des Figeons puroît ensuite ; elle es? raîFraîchie par deux fontaines qui jaillissent sous des portiques symétriquement placés. Entre deux pavillons est une vaste volière qui contient des oiseaux de différentes espèces. La Cour des Paons , où on élevé des oiseaux de ce nom, est ornée d'un tapis de gazon , au centre duquel est un bassin carré : quatre paons, placés aux quatre angles de ce bassin , lancent de l'eau contre un geai perché sur une rocaille ; ce qui rappelle la fable du gsai paré des plumes du paon. Plusieurs autres cours sont à la suite , telles que la cour des loups , oii se trouvent de ces animaux ; celles des poules , des coqs , des cygnes, etc., où l'on voit des aigles, des ducs, et plusieurs autres animaux rares ou étrangers , ou provenus de deux espèces. Chacune de ces cours est ornée d'un groupe d'animaux, qui a pour sujet une fable de La Fontaine. La Cour de la Faisanderie , située près de la laiterie , offre un buffet d'eau rocaille, où l'on voit deux faisans jetant de l'eau dans un bassin. On y élève des faisans : on en voit d'étrangers et d'autres provenus d'une poule et d'un faisan du pays.