Google This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project to make the world's bocks discoverablc online. It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the publisher to a library and finally to you. Usage guidelines Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to prcvcnt abuse by commercial parties, including placing lechnical restrictions on automated querying. We also ask that you: + Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for Personal, non-commercial purposes. + Refrain fivm automated querying Do nol send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. + Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project and helping them find additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. + Keep it légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other countiies. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe. About Google Book Search Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web at |http: //books. google .com/l Google A propos de ce livre Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en ligne. Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression "appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont trop souvent difficilement accessibles au public. Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. Consignes d'utilisation Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public et de les rendre ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. Nous vous demandons également de: + Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un quelconque but commercial. + Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. + Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en aucun cas. + Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère. A propos du service Google Recherche de Livres En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //book s .google . coïrïl 3C (o 1 1 ^62 • ;!-_-». -■- L'AME BRETONNE DU MEME AUTEUR mant. e la Reine Anne. ROMAINS lelter^liès (ouvrage couronné par l'Académie CRITIQUE Eï VOYAGES {ouvrage couronné par ^Académie Française]. ;iers d'aajounl'liui. lité de Versification française (en collaboration HIËULIN). en préparation). pittoresques (en préparation). Imp. orlcndle A. Burdin 01 C", Angers. LA BRETAGNE ET LES PAYS CELTIQUES 4 >»*^> L'AME BRETONNE PAR /. . •■ / ^1 CHARLES LE GOFFIG NOUyELLE ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE Les dernières années de Chateaubriand. — Une déracinée : Henriette Renan. — Le Curé breton. — Les débuts poli' tiques de Jules Simon. — A la Veillée. — N. Quellien et le bardïsme armoricain. — Les acteurs du peuple en Basse-Bretagne. — Les Saints d'Albert'le-Grand. — L'a- miral Réveillére et ïautarchisme. -~ Le général Le Flô. — Calvaires et Pardons, — Une comédie inédite d'Emile Souvestre. — J. L. Samon ou la genèse d'un artiste. — ' Trois c( maritimes ». — Le mouvement panceltique, etc. PARIS HONORÉ CHAMPION, LIBRAIRE-ÉDITEUR 9, QUAI VOLTAIRE, VII^^ 1902 ^ ^ A FÉLIX LE DANTEC C est pourtant vrai, mon cher ami, que je couvais toutes sortes de ténébreux desseins le jour où je solli- citai la permission de te dédier ces pages. Je venais de lire le Conflit, œuvre forte et char- mante, délassement dun esprit supérieur qui ne croit point s'humilier en sacrifiant aux Grâces et qui reste puissant jusque dans les feux de sa pensée : tabbé Jozon et le rationaliste Tacaud me trottaient par la tête; F écho de leurs conversations se prolon- geait sourdement en moi et j'aurais aimé, par mO" ments, me mêler à ces péripatéticiens de nos chères grèves bretonnes pour reprendre r entretien au point où ils Pavaient laissé. Il me semblait, que Jozon ri avait pas tout dit et que Tacaud triomphait quel- quefois bien facilement. Cette dédicace que je t'of- frais, c'était une manière insidieuse de me substituer a u pauvre Jo:^on et de plaider sur nouveaux frais la luse qu'il défendait avec trop de mollesse et des arg- uments de séminariste essoufflé. Mais, si compact et si lourd déjà, comment char- fiis' ^/V ïAj 7*V». 2*, •> ■ ■ iv. ." ^■r^ n ger encore mon livre dune dissertation qui n aurait que peu de rapport avec sle titre que lui a choisi /V- diteur et dont f entends^ du reste ^ lui laisser la pleine responsabilité? JSous reprendrons la conversation un autre jour^ mon cher Félix. Elle n'était pas à sa place céans : non erat hic locus, comme eût dit notre vieux maître y le défunt père Pollard^ grand chasseur devant rÉtennel et professeur de rudiment latin par occasion. Le brave homme^ Je crois, n^ était point bachelier; mais il ne manquait pas de judiciaire ; il avait coutume de dire qiCil ne faut pas courir deux lièvres à la fois , qu'il y a temps pour chaque chose et il m'eut mis en garde contre une dédicace qui me- naçait de tourner à T homélie . Le péril est conjuré. Voici mon livre, ami^ dis- jputatione miAxas y pour parler toujours comme le père Pollard. Il manque un peu de méthode; c'est un défaut assez fréquent dans les recueils d'articles. Tel quel, même si l'esprit devait t'en déplaire par .endroits, accepte-le comme un témoignage de ma fidèle et déjà vieille amitié, comme un gage aussi de notre commun amour pour la Bretagne^ comme l'expression erifin, et si insuffisante sait-elle, de ma profonde admiration pour ton œuvre de savant et de philosophe, — l'une des plus hautes et des plus ori- ginales de ce temps. ?i. ■'' e-. ♦ni '// n'est pas vrai que les idées n'ont pas de patrie. Tu nous appuïHens par ton cerveau comme par les fibres les plus délicates de ta sensibilité. Pour une fois né serre pas de trop près les mots : accorde-leur de signifier ce qu'ils signifient pour le commun des hommes /Ils veulent dire ici,, 6 rationaliste impéni- ierttj que tues r^stëj comme les pkts humbles de ta TucejUnincîiraile idéaliste. Btms sa belle conférence sur le Génie 'breton, M. Brunettère définissait ridéa- liste avec un livre qui ferait sans doute un chapitre un peu gros de celui que je signale aux méditations estivales de nos éditeurs, mais qui est bien le plus savant et le plus émouvant livre de son espèce : Au pays des pardons. Ce mot de « pardon » n'est point très cou- t. r AU CŒUR DE LA RACE 23 rant encore dans la langue de Paris; on le trouve dans Littré, pourtant, avec l'acception singulière qu'il revêt ici et qu'il avait déjà au temps de Dante : les pardons sont les fêtes de la Bretagne, et ces fêtes sont aussi anciennes que la race. Rien ne change en Bretagne. Il y a comme un sommeil magique sur les choses; le temps les dérange à peine, et, comme elles, les âmes y ont je ne sais quoi d'immuable. De son portail de la cathédrale de Quimper, le vieux roi Grallon, s'il ouvrait par miracle ses yeux de pierre, reconnaîtrait son peuple dans les Bretons d'aujour- d'hui. I Le caractère du « pardon », c'est qu'il est d'abord une fête religieuse (1). On y vient par dévotion, pour se racheter d'un péché, quémander une grâce ou ga- gner des indulgences. La grand'messe, les vêpres, la procession, le salut et les visites au cimetière, prennent les trois-quarls de la journée; le reste est pour l'eau-de- vie. Mais l'ivresse même a quelque chose de grave et de religieux chez ces hommes ; elle prolonge leur rêve individuel et l'élargit jusqu'au symbole. Les soirs ^e pardon, en Bretagne, sont aussi les soirs d'évo- (1) Les fêtes profanes ont un autre nom : partie ^ pluriel pan- ou^ très peu employé d'ailleurs. AU GŒaR DE LA RACE fi v I cations et de rencontres surnaturelles. Dans l'alan- guissement des premières ombres, sur cette terre bai- gnée de tristesse, il se lève des talus et des landes une impalpable poussière d'âmes, les « anaon »,les mânes . errants du purgatoire celtique. Leur murmure berce la marche titubante des pèlerins; ils l'entendent dans le vent et dans le bruit des feuilles et, machinalement, leurs lèvres molles achèvent dans une éructation le de profundis interrompu. Cet idéalisme orgiaque n'est pas ce qui étonne le moins les étrangers qui assistent à un pardon. J'en ai vu qui détournaient la tête avec dégoût. Mais c'étaient les mêmes qui sou- riaient, sur le passage de la procession, à l'air de gravité recueillie dont ces pauvres gens accompa- gnaient la croix paroissiale. Comment auraient-ils pu distinguer entre Tivresse ordinaire et l'espèce de trouble sacré qui fermente, à certaines heures, dans ces cerveaux en mal d'infini? \f^ Les moindres villages, en Bretagne, ont leurs par- I dons et non point les villages seulement, mais les cha- j pelles, les oratoires et quelquefois jusqu'aux simples V calvaires eux-mêmes. Bien entendu, ces pardons V n'ont point tous la même importance. L'affluence des pèlerins y est plus ou moins considérable. En fait, les grands pardons de Bretagne sont au nombre de dix ou douze pour les chrétiens des deux sexes : le Polgoat, Guingamp, La Palud, Sainle-Anne-d'Au- ray, la Clarté-Perros, Tréguicr, Loc-Ronan, Mon- conlour, Rumengol, Saint-Jean-du-Doigl, etc., et ( sept ou huit pour les animaux : Plougastel, Carna Saint-Éloi, Saint-Hervé, Saint-Gildas, etc. Le Braz: k AU CŒUR DE LA HACE 25 nous a décrit que ceux de Saint- Yves, de Saint-Gwé- nolé, de Loc-Ronan et de Sainte-Anne-de-la-Palud. Yves, Gwénolé, Renan et Anne sont les quatre grands saints de la Bretagne et leurs panégyries annuelles attirent les pèlerins par milliers. On dit qu'il faut avoir entendu la messe, une fois au moins dans sa vie, à l'un ou l'autre des sanctuaires de ces quatre bienheureux sous peine d'encourir la damnation éter- nelle (1). Le Braz n'a pas voulu risquer une extrémité si fâcheuse : il a visité les quatre sanctuaires, et les quatre « épisodes distincts » qu'il en a rapportés lui ont fourni la matière de son livre. Violeau déjà et, plus près de nous, Louis Tiercelin, s'étaient enquis (1) Cette croyance s'est bien affaiblie d'ailleurs, comme celle en Tefficacité du Tro-Breiz (tour de Bretagne), que le cha- noine Le Barbfer, curé-doyen de Saint-Patern (Vannes) a es- sayé de galvaniser récemment par l'érection d'un monument à l'endroit où, d'après la tradition, était placée la 7^ station du pèlerinage. « On y voit, dit M. Le Barbier, les sept saints de Bretagne, les sept fondateurs des évêchés bretons, dont nos an- cêtres aimaient à visiter jadis les tombeaux vénérés. On allait en ce ' temps-là de Saint-Gorentin-de-Quimper à Saint- Pol-de- Léon, à Saint-Tugdual-de-Tréguier, à Saint-Brieuc,àSaint-Malo, à Saint-Samson-de-Dol, à Saint-Patern-de- Vannes, faisant à pied et en priant le Tour de la Bretagne, Tro-Breiz, Pèlerinage es- sentiellement national où les vieux Bretons oubliaient pour une fois le caractère éminemment pratique de leurs invocations aux saints ; ils ne sollicitaient ici aucun secours ; ils voulaient seu- lement faire visite, une fois dans la vie, aux tombeaux de leurs es et vénérer les véritables chefs de leur nationalité. Le pie les appelait les Sept Frères, et ce nom très significatif s le langage populaire marquait bien l'unité de la race et ion des sçpt diocèses. » 2 as AU CCËUR DE LA. RAGS aux mêmes sources des formes de la dévotion celto- arraoricaine. Combien touchants âmes yeux les pèle- rinages de ces poètes qui s'en vont par les sentes obliques de Bretagne, le long des grèves tumultueuses et sous le recueillement des étoiles, frappant de leur bâton blanc aux portes des oratoires et des chapelles, s'inclinant sous Tinitiation et baisant dans la poussière le lumineux sillage de leurs vieux saints nationaux ! Certes il dit vrai, Le Braz, et, si Tâme fleurie despardons de Bretagne doit se faner unjour, ceux qui Tout aimée comme lui sont assurés d'en retrouver le parfum aux pages attendries et graves de son livre. Nul et dans une langue plus belle depuis les Mémoires d Outre-Tombe et les Souvenirs (Tenfance et de Jeunesse n'a mieux enclos les vaporeux contours de celte âme, épreint ses sucs mystérieux : elle est là toute et on Vy peut toute respirer. II Mais est-il vrai que cette âme soit près de mourir? Nous accordons trop à la mélancolie des choses et, parce que nous savons qu'elles ne sont point éter- nelle!?, nous ne pouvons les voir une fois sans penser qu'il viendra un jour où elles ne seront plus. J'espère que ce jour est loin encore pour la Bretagne. Si la physionomie de quelques pardons tend à se modifier, si les somnambules, les hommes-troncs, les mar- AU CŒUR DE LA RACE 27 chands d'orviélan et les amateurs de billets circu- laires ont appris en ces dernières années le chemin deTréguieretdeRumengol, si la confrérie des bardes a quelque peu perdu de son autorité et de sa cohésion et qu'on puisse craindre en certains endroits que des dévolions nouvelles se substituent aux anciens cultes, ce ne sont là que des accidents passagers ou person- nels à certaines localités; les grandes panégyries y laisseront peut-être des lambeaux de leur longue splendeur populaire, mais les fêles votives des petits saints de la légende bretonne seront protégées par leur obi^curité même. Ces pardons-là ne changeront point. Nous les re- trouverons, telles qu'à présent, au creux des vallées solitaires, sur Téchine rugueuse des Menez, dans les blés où elles sont venues s^échouer parfois, les cha- pelles minuscules aux nefs renflées comme des ca- rènes, prenant le jour par des baies larges comme des hublots, et, sous leur toit sans voûte blasonné d'hermines d'or, abritant quelque vieux saint trapu dont le bâton épiscopal est plus proche d^un harpon que d une crosse. Têtes de forbans et cœurs d'apôtres ! Ainsi nous apparurent, dans l'iconographie populaire, les Brandan, les Efflam, les Guirek, les Quémeau, les Samson, tous les « saints de là mer » débarqués d'Outre-Manchè pour évangéliser la Bretagne. Ils ont leurs pardons comme les Renan et les Gwénolé. Les rites diffèrent quelquefois ;les us varient d'un diocèse à l'autre. Petits et grands, ces pardons de Bretagne ont pourtant certains traits communs qu'il est facile de dégager. Et d'abord ils sont nécessairement précédés 28 AU CŒUR DE LA RACB d'une vigile chômée. De grands bûchers d'ajoncs ou de branchages ont été dressés sur les éminences voi- sines du sanctuaire. Ces bûcher», nommés tantajo — s. tantad, le feu-père? (1) — , mais ou fouées sont gé- néralement bourrés de pétards, piqués de drapeaux en papier et surmontés d'une couronne ou d'une gros- sière statue en bois du saint local, dont la foule se disputera ensuite les débris carbonisés. C'est généra- lement le clergé paroissial qui met le feu à ces bû- chers. En quelques pardons seulement (Saint-Nico- dème de Plauméliu, N.-D. de Crénénan), un petit rail aérien rattache la plate-forme du clocher au tantad\ un ange automate glisse le long du rail, allume le bûcher et remonte comme il est venu. A Saint- Jean- du-Doigt, Fange est remplacé depuis quelques an- nées par un serpentin. Presque partout, cependant, les tisons du tantad sont emportés par les pèlerins qui les tiennent pour des préservatifs contre la foudre. Dans le Morbihan, à la place de la couronne ou de la statue en bois du saint local, on hissait, jusqu'en ces dernières années, au sommet du bûcher, le manne- quin du bonhomme Orange (2). Jolie cible pour les ti- reurs de la localité. Les dangers de cet exercice l'ont fait supprimer àN.-D. du Pénity,àN.-D. de Crénénan, et à Saint-Nicolas-de-Priziac, où il était demeuré en (1) Le (< feu père », d'après Félix Le Dantec, serait un calem- bour de La Tour d'Auvergne, kd ici est un suHixe augmenta tif. Tantad, tout simplement, voudrait dire grand feu. (2) Représentation grotesque de Guillaume d'Orange, sui vant les uns, selon les autres du prince de la même famille qu ravagea la Bretagne et assiégea, en 1484, le château de la Chèze [ AU CŒUR DE LA RACE usage sous le nom de Tir de la Pistolance, C'était u coutume aussi, jadis, de disposer autour du bûct de graudes pierres plates où l'on croyait que ] anaon venaient se réchauffer. Au centre du bûcb était accrochée une chaudière où Ton faisait cuire d viandes à leur intention. En d'autres endroits, les fill et les garçons s'exerçaient à traverser le feu d'i bond rapide. Tous ces vieux us naturistes ont di paru, sauf àSaint-Hervé-de-Gourin, où les assistan font encore la veillée autour du tantad et récitent prière des trépassés. L'allumage du bûcher, à la tombée du soir, est signal de la vigile chômée. Les sacristains décorent chapelle de guirlandes et de fleurs ; les mendiant préposées aux fontaines miraculeuses s'occupent ( les curer et do ranger sur les marges leur balt( rie de cruchons et d'écuelles; la poussière de l'églis recueillie avec soin et jetée aux quatre aires de rh( rizon, procurera une bonne traversée aux habitan des îles prochaines. Dans tous les pays de mer "quand le saint local, comme il arrive le plus commi nément, est d'origine cambrienne ou iroise, on dit qi le vent saute au nord, la veille du pardon, pour h permettre de passer le détroit et d'assister à sa fêt< Chaque fermier, ce jour-là, tient table ouverte pot ,ses amis et ses proches. Longtemps à l'avance, le crêpes s'empilent sur les dressoirs; on renouvelle 1 ovision de beurre frais, de caillibottes et de far. L ste des pèlerins s'attablera vaille que vaille dans le tberges et sous les tentes en plein air. Toute la pa )isse vit dans la fièvre des préparatifs; seules occi 2. 30 AU CŒUR DE LA BACE palions, d'ailleurs, qui soient permises. 11 n'est pas bon de travailler pour soi la veille des grandes fêtes, comme en témoignele mystérieux distique ouï par une meschine oublieuse qui filait sa quenouille la veille de la saint Andi é : Hag néza e ma oc'h-u c'hoaz? Goël Saint André a zo warc'hoaz... « Quoi ! Vous êtes encore à filer — et c'est demain la Saint- André! » La pauvre servante en trépassa de saisissement. Beaucoup de pèlerins sont étrangers à la paroisse : ils viennent parfois des confins du département et se sont mi^ en route la veille, à la chute du jour, hommes, femmes, enfants, par longues files qui emplissentd'une rumeurd'orage les chemins creux de B^retagne. L'église reste ouverte toute la nuit, et, avec son porche béant, ses verrières, ses rosaces multicolores, éclairés inté- rieurement par la flambée des cierges, c'est comme une floraison paradisiaque qui se lève magiquement des té- nèbres. Dès qu'ils l'aperçoivent, les pèlerins ploient le genou ; ils adressent un premier salut au saint patron qu'ils viennent visiter, puis ils entonnent un cantique et se remettent en marche. Désormais les chants ne cesseront plus jusqu^au sanctuaire. Mais, avant d'y pé- nétrer, la plupart des pèlerins font trois fois le tour du cimetière en récitant leur chapelet. Quelques-uns sont pieds nus, en corps de chemise; certains, par esprit de pénitence, se traînent sur les genoux (1 ). Ils entrent (1) On en a vu venir ainsi de chez eux, de plusieurs lieues quelquefois, jusqu'à Téglise. « Il y a une quinzaine d'années, r AU CŒUR DE LA RACE 31 ensuite dans l'église et déposent leurs offrandes à l'endroit le plus apparent de la nef. Heureux s'ils peuvent trouver eux-mêmes un coin de cette nef où passer la nuit en égrenant leurs chapelets ! Faute de mieux, ils se couleront sous le porche ou dans le ci- metière. Les enfants reposent aux bras de leurs mères et les mères elles-mêmes, parfois, sous la coiffe ra- baissée, inclinent leurs têtes lasses. Les maisons par- ticulières ^t les auberges ne suffiraient pas, d*ail- raconte Benjamin Jollivet, tout Guingamp fut témoin d*un pè- lerinage accompli dans les conditions que voici : une jeune fille de Goudelin ou des environs, qui venait de perdre sa maîtresse, raconte un jour qu'elle a vu celle-ci lui apparaître, la suppliant, au nom dçs bons procédés qu'elle avait toujours eus pour elle, d'aller à son intention en pèlerinage à Bulat. Mais elle imposait une condition presque impossible à remplir : il fallait que la jeune fille fît tout le trajet (une trentaine de kilomètres) sur les genoux nus. La promesse fut donnée et la malheureuse servante se mit en route. C'était par un beau jour d'été. Elle arriva à l'entrée de Guingamp vers les deux heures de l'après-midi et mit une heure et demie pour traverser la ville, teignant le pavé du sang de ses genoux déchirés. Des larmes abondantes coulaient sur son visage ; tous ses membres brisés par la fatigue étaient inondés de sueur ; ses forces sem- blaient prêtes à l'abandonner et pourtant elle n'était encore qu'au tiers de sa course. La population de Guingamp tout en- tière se pressa ce jour-là autour de celte malheureuse ; les uns lui offrirent de l'argent, d'autres des spiritueux et des fortifiants ; utres enfin essayèrent do lui faire entendre que son vœu it insensé, que sa vision était l'effet de son imagination ppée. Elle refusa les uns et ne répondit point aux autres ; ,is elle continua son terrible voyage et toucha le but, exténuée fatigue et presque mourante. » (Les Côtes-du-Nordf 1856.) 32 AU CŒUR EE LA RACE leurs, pour abriter tout ce peuple : à Guingamp, où l'on compte quelquefois jusqu'à 15.000 pèlerins, la municipalité, moyennant quelques bottes de paille, transforme en dortoir les places et les promenades publiques. Ces veillées de pardons ressemblent à des veillées de bataille. On y chante, on y boit, on s'y grise de cantiques et d'alcool. Au matin seulement, les têtes lourdes retombent sur la litière, pour goûter un repos que ne tardent point à interrompre les caril- lons de Téglise sonnant à toute volée. III Celui-là, certes, jouirait d'un curieux spectacle qui prendrait à ce moment la tour du clocher pour look— ont : sur tous les chemins qui rayonnent vers Téglise, comme vers leur centre naturel, des processions déambulent, bannières au vent, biniouistes et talabar- deurs en tête. Ce sont les délégations des paroisses voisines qui se rendent au pardon sous la conduite du clergé. Quand deux caravanes sont près de se croiser, les porteurs des bannières paroissiales s'avan- cent l'un vers l'autre, inclinent les bannières et les font se baiser en signe d'alliance. Dans les pays de mer, comme Sainte-Anne-de-Fouesnant, Sainte- Anne- de-la-Palud, N.-D. de Bon-Voyage, Plougrescant, et nombre de délégations empruntent la voie maritim les bannières sont à l'avant des barques ; gonflées j la brise, elles ont l'air de grands poêles de veloi AU CŒUrt DE LA RACE 33 et d'or et l'on cherche involontairement le prince de féerie, le Lohengrin ou le Parsifal qui se cache sous leurs plis somptueux. De si loin qu'elles viennent d'ailleurs, toutes ces délégations doivent être rendues à Téglise pour la grand-messe. Elles n'y manquent point. Les approches du sanctuaire sont signalées, à deux et trois kilo- mètres de distance, par une double haie d'éclopés. II semble que toutes les difformités de la création se soient donné rendez-vous léans. Plus le pardon est d'importance, plus y grouille la truanderie indigène : aveugles, culs-de-jattes, lépreux, ataxiques, inno- cents en robe longue, une bave aux dents, c'est une seconde édition de la Gourdes Miracles. Et, pour sti- muler la charité, les difformités s'exagèrent ; les goitres ballonnent outrageusement; les moignons dansent comme des pistons de machine ; d'invraisem- blables plaies suppurent dont, la veille, on raviva la savante polychromie par quelque cataplasme d'éclairé ou d'euphorbe. Une même plainte sourde, un môme bêlement lamentable s'exhale de ce purgatoire ambu- lant, suivant la forte expression de Tristan Corbière. La haie se resserre autour de l'église : le porche, les contreforts extérieurs, les murs du cimetière sont in- crustés de « stropiats ». Et voici, parmi eux, les con- frères de Yann-ar- Minons, nos chers amis les bardes- gyrovagues. Quels poumons. Seigneur, et quelles voix uragan! Mais quel succès aussi! On fait cercle our de ces nomades : la poésie, en Bretagne, est "^rand véhicule de la pensée. On n'y lit point les jttes et c'est par quelque complainte rimée, 34 AU CŒUR DE LA RACE 1 comme le Gwei'z ar Présidant Camot do Vincent Coat, qu'on y apprend les gros événements du jour. Une autre catégorie d^ mendiants qui ne manque point de pittoresque, mais qui tend à faire retraite d'année en année, est celle des a pèlerins par procu- ration (1) ». Rangés le long du cimetière, on les en- tendait jadis qui glapissaient sur tous les tons : — Çà ! chrétiens, qui de vous a un tour d'église à faire nu-pied? — Qui veut qu'on fasse pour lui un tour d'église sur les genoux? Nu pied, le tour d'église coûtait généralement un blanc (un sou) ; sur les genoux un réal (cinq sous). Pour le même prix, à Saint-Laurent-du-Pouldour, on pouvait prendre un bain par procuration : des mendiants spéciaux se tenaient en permanence de- vant la piscine et y plongeaient à commandement pour le compte des pèlerins en répétant trois fois de suite la formule sacramentelle : Sant Loranh zon par- domio hag a lamo diganéomp ar boan-izilii^). Et les clients ne chômaient point autour de ces étranges mar- chands de rémissions. Non par tiédeur religieuse chez l'acheteur, pour se débarrasser d'une corvée, mais parce que le marché, pour si peu moral qu'il nous semble, se relevait ici d'une charité. (1) Marguerite Philippe, qu'on a vue dans les différentes fêtes de V Union régionaliste bretonne et de l'inépuisable mémoire f^f* qui Luzel et Vallée ont tiré tant de chansons et de contes, e de son état pèlerine par procuration. (2) « Saint-Laurent nous pardonne et nous guérisse d rhumatismes! » AU CŒUR DE LA RACE 35 Cette première matinée de pardon est toute consa- crée aux exercices de dévotion. De la grand'messe et des vêpres, il n'y a point grand chose à dire cepen- dant, sauf que le prône s'y fait en breton et que les trois quarts des pèlerins, ne pouvant pénétrer dans Téglise, trop étroite pour les contenir tous, débordent dans le cimetière et y suivent l'office agenouillés sur leur mouchoir de poche. Ils prendront leur revanche à la procession. C'est le morceau capital, le clou d or de la journée. Un branle de cloches Fannonce. La li- mite extrême de son parcours est quelquefois fixée par un second bûcher, plus beau et plus grand que celui de la veille^ le plus souvent par un calvaire ou par unre- posoir. En tête du cortège, précédant d'un pas ou deux la croix paroissiale, s'avancent les sonneurs d'éche- lettes en robes rouges et en aubes à dentelle ; une longue file de bannières et d'oriflammes se déroule à leur suite. Les bannières paroissiales surtout sont su- perbes, en velours ou en soie brochée, avec des glands d'or, des pendeloques et Tessaim bruissant de mille clochettes. Le pied de la hampe tombe à plein dans le sac d'un solide baudrier de cuir que les vexillaires s'accrochent autour des hanches. Encore leur faut-il une vigueur peu commune pour dresser et maintenir verticalement ces énormes labarums. Croirait-on i pourtant qu'à Naizin, par gageure et pour augmenter \ le poids de la bannière paroissiale, on en bourrait la cho de ferraille et de plomb? Il est vrai que les biliaires recevaient vingt mètres d'avance sur le te de la procession. Louable prudence I... Après les inières,la musique, fifres et tambours, bombardes, ^ 36 AU CŒUR DE LA RACE binious, accordéons même, ô signe des temps! Et, après la musique, les statues, châsses, reliques, ex- voto de toutes sortes, parmi lesquels la petite frégate, tout enrubannée, que des marins de TÉtat en grand costume promènent sur leurs épaules, tandis que des mousses agitent en mesure les rubans accrochés au gaillard d'arrière pour imiter le tangage. De minus- cules canons de cuivre, fixés au bordage et bourrés de pondre jusqu'à la gueule, font feu au moment so- lennel. Les statues reposent sur des claies d'honneur; la statue de sainte Anne est généralement portée par quatre veuves en noir; la statue de la Vierge par quatre jeunes filles en blanc, la coiffe dénouée et pen- dante, choisies parmi les plus belles et les plus pieuses de la paroisse. Quant aux châsses et aux reliquaires, objets plus particulièrement sacrés, la garde n'en sau- raitêtre confiée qu'à des séminaristes ou à des diacres. Instinctivement, à leur approche, la foule plie le genou et se signe dévotement. Voilà pour le commun des pardons. Mais à Pluvigner, qui ne possède pas moins de sept reliquaires contenant les ossements de sept saints renommés, il est d'usage qu'aux trois haltes que fait la procession les porteurs des sept re- liquaires les lèvent à bout de bras : sous ces ponts improvisés, les pèlerins défilent à la queue-leu-leu en demandant une grâce; à Plouguerneau, chaque an-: née, la fabrique met aux enchères une collection de statuettes emmanchées au bout d'un bâton et que I pèlerins se disputent l'honneur de porter (1). Rend (1) L'effet de ces statuettes, ainsi emmaûchées, ne laisse j. r AU CŒUR DE LA RACE 37 au tantady la processioa s'arrête : le bûcher flambe; les canons pèlent : la foule entonne de nouveaux chants; puis le cortège oblique vers l'église. Aller et retour, le trajet peut durer une heure ou deux. Da- vantage encore à Loc-Ronan, où la longueur de l'itiné- raire se complique des fatigues d'une véritable esca- lade. Il convient d'ajouter que ce pardon spécial, appelé troménie et l'un des plus fréquentés de la ré-- gion, n'a lieu qu'une fois tous les sept ans. La procession doit refaire le même trajet en lacis que lo rade solitaire du v® siècle accomplissait tous les ma- lins par esprit de mortification : il s'agit d'atteindre au pas gymnastique, par un inextricable tortillon de petits chemins creux, pleins de fondrières et de mares d'eau stagnante, la crête d'une colline à pente raide où le saint avait son ermitage. L'escalade est coupée de douze stations, h chacune desquelles un prêtre ré- cite l'évangile du jour. Bref commentaire de cet évangile, prièresen commun, hymne de circonstance. Ci : dix minutes, juste le temps de respirer, après quoi tambours et tambourins battent la marche et le torrent reprend son cours furibond. Il n'y faut point être asthmatique, La troménie, par bonheur, est une procession diurne : plusieurs grands pardons ont la leur de nuit (Guingamp, le Folgoât, d'être assez étrange, comme en témoigne le tercet populaire l joliment irrévérencieux (on m'excusera de n'en pas tenter ^raàuction) : Sant Vincentik, Eur vazik enn lie reorik : Opehez hillik! 3 38 AU CŒUR DE LA RACE Plougrescant, etc.). Le défilé y gagne en pitloresque; ces milliers de cierges qui raient les ténèbres, tour- nent, virent, se croisent et s'enchevêtrent comme de grands serpents lumineux, sont d'un effet inimagi- nable. On dirait vraiment, suivant la gracieuse ex- pression d'un barde breton, que le ciel d'été est des- cendu sur la terre. Les processions nocturnes sont cependant l'excep- tion. Moins nombreuses encore, les {processions ma- rines se limitent exactemejol-j^ deux (Plougrescant et les coureaux de Groix), car on ne saurait ranger sous cette rubrique les délégations paroissiales dont j'ai déjà parlé et qui se rendent par bateau de quelque île ou de quelque point de la côte vers un sanctuaire du littoral (1). A Plougrescant, le jour du pardon de sainte Eliboubane, qui avait son ermitage dans Tîle de Loaven, tous les bateaux de la paroisse appareillent dans la direction de Tîle au chant du gracieux can- tique : Ni ho salud, Stered ar mor... Sous leur pavoi de fête, ils font cortège à la nef consacrée qui porte à Loaven la statue de saint Go- néry, fils de sainte Eliboubane et patron de l'église de Plougrescant : c'est bien le moins que la mère et le fils, séparés le reste du temps par un bras d'eau, se (1) Errare humanum. Un universitaire de grand mérite, por*'' délicat et pénétrant, M. Auguste Dupouy, me fait remarquer qi existe au moins une troisième procession marine : elle a 1 chaque année au Guilvinec (Finistère), dont l'église est plac sous le vocable de Sainte- Anne. A.U CŒUR DE LA RACE 39 — — «M^ ■ ■ .,11., ■ ■'■■-' ■- ■ .4 revoient une fois Tan. L'exquise délicatesse qui s'avère làl Quant à la procession marine des coureaux de Groix, je crains qu'elle ne s'inspire d'un souci moins immatériel^ s'il est vrai qu'on n'y bénisse la mer « qu'âfin qu'elle se montre clémente aux pêcheurs et qu'elle leur fournisse une récolte de sardines abon- dantes ». Quatre paroisses (Plœmeur, Port-Louis, Riantec et Gàvres) prennent part chaque année à celle procession sûr leurs flottilles pavoisées. La bénédic- tion est donnée en pleine mer par le recteur d'une des quatre paroisses, debout sur le pont du batisau-pi- lote ; le chant du Te Deum s'élève des quatre flottilles ; puis, sur un signal de l'officiant, les barques remet- tent à la voile et cîngleni vers leur port respectif... IV La procession rentrée, le pardon est clos, du moins en tant que fête religieuse. Mais l'intervalle des of- fices est occupé par des cérémonies d'un caractère spécial, telles que le baisement des reliques et le sonnement des cloches, car les cloches sont saintes aussi en Bretagne. Chaque pèlerin doit faire sonner moins une fois, en entrant ou en sortant, la cloche \ certaines chapelles du littoral : seul moyen pra- [ue, affirme-t-on, d'obtenir « de promptes nouvelles is absents ». A Stival, un officiant agite sur la tête s personnes atteintes ou menacées de surdité un 40 AU CŒUR DE LA RAGE bourdon dit de saint Mériadec, qu'on habille pour la circonstance d'une belle robe de satin bleu brodée d*or et qui repose dans Téglise sur une claie décorée par deux figures d'ange. Reliques et cloches ne composent d'ailleurs qu'une faible partie du mobilier des sanctuaires bretons. Il y faudrait joindre, pour être complet, les bénitiers de grès sur lesquels on aiguise les faucilles afin de s'as- surer une heureuse récolte, les colliers en verroterie qu'on loue au pardon de N. D. de Baud pour se guérir des migraines récalcitrantes, les sachets de poussière bénite que les mères de jeunes marins suspendent au cou de leurs enfants qui partent pour le service, sur- tout ces « roues de fortune », comme il en subsiste à Saint-Laurent-de-Plœmel, à la Trinité-de-Quéven, à Saint-Nicolas-de-Priziac, à Saint-Gwénolé et à Saint- Languy du Finistère, qu'on faisait tourner pour inter- roger le destin, connaître si tel malade guérirait dans Tannée, si telle affaire pendante aurait une issue heureuse ou malheureuse... Le clergé, presque partout, a fini par interdire la consultation des roues de fortune. Il n'a point fait d'aussi grands efforts pour déraciner le culte naturiste des pierres et des eaux, et c'est peut-être qu'il sentait d'avance l'inutilité d'une pareille tentative. Les pierres saintes de Bretagne sont la plupart du temps des menhirs, des dolmens ou des cromlec'hs désaffectés et ces pierres possèdent toutes sortes de vertus, même les fontaines (1). A Torigine, quelque vag (1) V. plus loin, au paragraphe des Saints. r AU CŒUR DE LA RACE 41 préoccupation d'hygiène se mêla peut-être aux ablu- tions qu'on y faisait : encore n'en jurerais-je pas. Présentement les ablutions des pèlerins se réduisent à quelques gouttes d'eau dont ils s'humectent la figure, les mains, les bras et le cou. Il y a bien, en cinq ou six sanctuaires, une piscine spéciale pour les hommes, une piscine pour les femmes. Les ablutions sont alors moins sommaires : les femmes, pour s'y mieux livrer, ne gardent qu'un jupon et un mouchoir dont elles se couvrent pudiquement la poitrine. A Saint- Laurent-du-Pouldour, un système d'hydrothérapie perfectionnée donne licence aux deux sexes d'ajou- ter la douche à Timmersion : les hommes, com- plètement nns, prennent leur bain du crépuscule à minuit; les femmesde l'aube à midi. Dans toutes les fontaines cependant, il est d'usage d'avaler une bolée d'eau : les mendiantes la puisent elles- mêmes et la débitent contre un sou le bol. Infime loyer, mais où Ton reconnaît une survivance des importants privilèges qui s'attachaient, chez les pre- miers Celtes, à la garde des fontaines divinatoires. Toutes déchues qu'elles soient de leur ancienne splendeur, ces mendiantes sont les héritières immé- diates des druidesses et des cènes qui veillaient sur les sources saintes de Bretagne, présidaient à leurs consultations et déchiffraient l'avenir dans le frémis- sement de leurs eaux. Le peuple ne s'y trompe pas : perçoit dans ces vieilles ondines les représentantes ne mystérieuse tradition; sous leurs loques de ère, elles sont ses Viviane et ses Mélusine. Dans Mcrarchie sacerdotale, à côté du clergé officiel, 42 Au CŒUR DE LÀ RACE patenté, reconnu, disposant des honneurs et des pré- bendes, elles constituent un deuxième pouvoir mal défini, anonyme, occulte, moins révéré en apparence, mais plus puissant peut-être que Taulre. Pour étranges déjà que soient ces pardons de chré- tiens, il y a plus étrange encore : les pardons d'ani- maux. Saint Éloi, saint Hervé, saint Gildas sont com- mis, dans la liturgie bretonne, aux bètes de trait, A Saint-Hervé-de-Gourin, tous les pèlerins mâles doi- vent faire trois fois à chevial et en prière le tour du saint édifice, mettre pied à terre, couper la queue de leur monture et la porter sur Tautel du bienheureux. A Saint -Gildas du Port-Blanc, où Ton n'accède qu'à mer basse, les pèlerins, droits en selle, n'attendent pas que l'eau se soit toute retirée et se lancent à fond de train vers la chapelle pour faire manger plus vite à leurs montures un morceau de pain bénit dont ils ont préalablement frotté le pied du saint. Mais saint Gildas et saint Hervé n'exercent leur patronage que sur une aire de pays très limitée. Le grand patron des chevaux, c'est saint Eloi, que les Bretons appellent sajit Allar. L'ancien ministre d" bon roi Dagobert est fort révéré en Bretagne, oîi so souverain l'expédia comme négociateur près c Judicaël. L'entrevue aurait eu lieu aux environs à r AU CŒUR DE LA RACE 43 Quimper, en un endroit nommé Stang-Ala, et dont la fontaine a gardé, paraît-il, la singulière propriété de changer son eau en vin une heure par an. Le tout est, comme dit le proverbe, de tomber sur cette heure, kouéza warann heur. Stang-Ala, du reste, n'a pas le monopole de la dévotion à saint Eloi. On honore éga- lement ce grand saint dans le Léon, le Tréguier et le Goélo. La preuve en est qu'il n*y compte pas moins d'une vingtaine de chapelles et d'oratoires qui sont parmi les plus fréquentés de la région. Aussi, quand arrive son pardon, les routes s'encombrent-elles de juments, d'étalons et de poulains accoués par rang d'âge ou de taille ou de sexe et que les pèlerins con- duisent par la bride tout en récitant leur chapelet. En quelques endroits pourtant, comme à Saint-Éloi- de-Kçrfourn, le cérémonial comporte un défilé monté : les fermiers enfourchent leurs bêtes et, précédés du drapeau paroissial, d'un tambour et d'un biniou, se rendent en cavalcade à la fontaine du saint, facilement reconnaissable aux fers à cheval sculptés sur sa frise. Ils mettent alors pied à terre, déposent un écu par bête dans le plateau que tendent les trésoriers de la fabrique, puisent de l'eau bénite dans la fontaine et en frottent énergiquement leurs montures. ASaint-Eloi- de-Guiscriff, au lieu des ex-voto ordinaires, plaques commémot*atives, tableautins, etc., la chapelle et la fontaine sont toutes festonnées de petits che- vaux de buis, naïfs hommages des dévots serviteurs i saint et qu'ils ont taillés au couteau pendant les niées d'hiver. Eloi lui-même n'est plus ici le saint bé- sseur et mitre qu'on rencontre dans les trois quarts 44 AU CŒUR DE LA RACE des sanctuaires et que rien ne distingue des antres bienheureux : Timagier Ta représenté, comme dans la légende, ferrant un pied de cheval — un pied qu'il a sectionné pour le mieux ferrer — ; près de lui, sur ses trois autres pieds, la bête bénévole qui s'est prêtée à ce singulier traitement. Miracle, direz-vous. Eh ! oui, miracle, en mémoire de quoi justement le bon ministre de Dagoberl reçoit chaque année la visite des chevaux bretons. Cette vi- site ne laisse pas d'être assez fructueuse pour les fa- briques ; les pièces blanches pleuvent dru, ce jour-là, dans les plateaux des marguilliers. Il s'y ajoute le produit de la vente des bouchado retin ou paquets de crin ; car les fermiers joignent presque toujours à leur offrande en argent une queue de cheval fraîche- ment coupée, soigneusement peignée et nouée par un ruban aux couleurs vives. A Saint-Éloi-de-Louargat, ces queues, empilées, font rapidement un gros las qui représente une valeur de plusieurs centaines de francs. Ailleurs (pays de Léon), la fabrique exerce un droit de péage sur les ruisseaux consacrés au saint : droit fort minime, du reste, deux liards par bête, moyennant lesquels on peut Tarroser d'une écuellée d'eau qui la préserve de tous accidents... Les bêtes à cornes ne sont pas moins bien par- tagées au spirituel que les bêtes de trait. Elles comptent même plus de protecteurs célestes, puisque sainte Noyale, saint Uzec, saint Herbot, saint Rie ' saint Edern, saint Nicodème, saints Cosme et ] mien, sainte Anne de Kléguerec, Notre-Dame Quelven, Notre-Dame deCrénénan, clc, etc., àleu AU CŒUR DB LA RACR 45 divers pardons voient défiler les troupeaux de vaches et de bœufs des paroisses environnantes ; mais, comme à saint Éloi leurs bêtes de trait, c'est à saint Cornély que les Bretons recommandent de pré- férence leurs bêtes à cornes. Le grand pardon de ce saint se tient à Carnac le 13 septembre : on y bénit d'abord, avec Teau et Tcncens, à Tissue de la messe paroissiale, devant le grand portail, les bestiaux gracieusement offerts à l'église par les pèlerins ; puis le« troupeau du saint», bannière en tète, est mené sur le champ de foire et vendu aux enchères pour le conapte de la fabrique. Encore n'est-il pas rare de voir le donateur racheter lui-même sa bête qu'il con- serve désormais dans son étable comme un porte- bonheur. La plupart des saints commis à la protec- tion des bestiaux ont ainsi des troupeaux à eux qui défilent processionnellement le jour de leur fête. En général on offre au saint un veau nouvellement né. Mais la fabrique n'a garde de le revendre dans cet état : le veau sera placé en nourrice chez quelque paysan qui l'engraissera « pour Tamour de Dieu » et le ramènera l'année suivante au pardon, lustré do poil, ruisselant de santé et donc de défaite plus avantageuse. L'élevage étant la grande richesse du pays breton, par ainsi s'explique la profusion des chapelles con- sacrées aux saints qui passent pour veiller sur les evaux et les bêtes à cornes. Et, sans doute, dans tte sollicitude des Bretons pour leurs animaux je veux 9n qu'il entre une grande part d'intérêt personnel, lis il entre pour le moins autant de sympathie 3. 40 AU CŒUR DE LA RACE « i.'i et comme un vague ressouvenir panthéistique de la communion universelle des espèces. « Nulle race, dit justement Luzel, ne conversa aussi intimement avec les êtres inférieurs et ne leur accorda une aussi large part de vie morale. » C'est pourquoi tous ont chez elle et jusqu'aux plus humbles leur protec- teur attitré. Saint Jean est préposé à la garde des moutons; saint Ildut (1) à la garde des volailles; saint Gingurien à la garde des abeilles; saint An- toine et saint Méen à la garde des gorets ; saint Merhé, qui fut nourri par une biche, à celle des chèvres, chevreaux et chevrettes. La veille du par- don de ce saint, on étend sous le porche de sa cha- pelle une litière de paille fraîche où l'on dit qu'à la brune vient se coucher la biche miraculeuse. Un des plus gracieux pardons d'animaux se tient à Plou- gastel-Daoulas. Tous les oiseleurs de la région s*y donnent rendez-vous et, des petites cages d'osier où sont enfermés bruants, rouges-gorges, chardon- nerets, fauvettes, étourneaux, grives, tourterelles, (1) Le pardon de ce saint, qui se lient à Coadout le premier dimanche de l'Avant, est connu dans la région sous le nom de pardon des coqs, « En effet, dit Pol de .Courcy, chaque famille fait ce jour-là hommage d'un coq à saint Ildut. Le plus beau est confié à un hardi paysan qui le dépose sur le coq doré qui surmonte le clocher. Après quelques moments d'hésitation, le coq s'envole et tous les paysans se précipitent à sa poursuite, car un bonheur constant est attaché pendant une année à la possession de ce coq. Les quatre cinquièmes des volatiles ainsi offerts à Saint Ildut sont revendus au profit de l'église ; l'autre cinquième est dévolu au recteur de la paroisse dont la part s'élève parfois à 120 ou 140 coqs. » r AU CŒUR DE LA RACE 47 monte dans le cimetière et sur le placitre un étour- dissant concert destiné, dans la pensée de ses insti- gateurs, à réjouir là-haut les oreilles des sept grands patrons de la paroisse : Saint Trémeur, saint Claude, saint Jean, sainte Christine, saint Adrien, saint Lan« guy et saint Gwénolé... Saint Houarneau et saint Envel protègent indifféremment tous les animaux domestiques contre les loups, cependant que saint Bieuzy, saint Gueltas (1) et saint Tugen remplissent le même office près des hommes contre les chiens en- ragés. Au pardon de ce dernier saint, on vend une petite clef eu plomb qui passe pour un talisman contre la rage. Ces sortes d'amulettes sont très répan- dues dans le culte local : aux diverses chapelles de Sainl-Cornély, les fabriques débitent des cordes bénites pour attacher les bestiaux ; à Rumengol des pierres rouges (Twem ann héol) pour aiguiser les (1) Ou Gildas. A Plounévez, me dit Félix Le Dantec, on recom- mande aux personnes menacées par un chien enragé de réciter la formulette suivante dite de saint Gueltas, mais qu'il importe de débiter tout d'une haleine ; Kl kianv, ke gant da hent. Me wel Doue hag ar zent Hag ar bannier hag ar groaz Hag ann aotrou Sant Weltas Ha gant han eur wialenn gwenn, A roïo did a dreuz dà benn. « Chien malade, va ton chemin. — Je vois Dieu et les saints — et la bannière et la croix — et monsieur saint Gueltas — et avec lui une gaule blanche — dont il te donnera à travers la .ête. » ^8 AU CŒUR DE LA RACE faucilles; à Coatdry, des staurotides pour conjurer la fièvre ; à Sainte -Anne-d'Auray des croii en paille tres- sée ; à Saint-Mathurin-dé-Monconlour, des colombes du Saint-Esprit ; ailleurs, des épis de mil à balai ou des bouquels de chardons bleus qu'on fiche, avec rimage du saint, dans le velours du chapeau. VI Tels sont, dans leurs traits essentiels, ces pardons de Bretagne. Je ne les crois^point en décadence. Sans doute quelques coutumes originales, mais gâtées de barbarie, ont fini par disparaître : les « luttes de bannières » sont maintenant interdites; interdit aussi ce jeu de la soûle, sorte de foot-ball celtique, où les plus forts gars de deux paroisses rivales se dispu- taient un ballon dont la conquête coûtait périodique- ment plusieurs fractures de crânes; interdites les processions de convulsionnaires et d' « aboyeuses » ; interdits même jusqu^en 1898, où Le Braz et moi réussîmes à faire lever Texcommunication, les an- ciens mystères qu'on jouait sur le placitre des églises le jour des fêtes patronales. Mais les luttes d'hommes sont toujours en honneur à Scaër; les « sonneurs », autour de leur estrade ^ planches brutes, voient toujours se dérouler les mo7 férines, les dérobées, les courantes^ filles de cette ai tique trihorye de Bretagne que Rabelais prisait un r^ AU CŒUR DE LA RACE 49 des premières danses de Tépoque et dont Eutrapel, renchérissant sur Téloge, disait qu'elle était « trois fois plus magistrale et gaillarde que nulle autre ». Là où le clergé, par un rigarisme excessif, a jeté Tanathème sur les danses, ce n*esl point la morale qui y a gagné, mais l'auberge. Pourquoi ne pas les prendre comme ils sont venus jusqu'à nous, comme les ont lentement façonnés les siècles, ces beaux pardons de Bretagne qui durent quelquefois quatre jours comme celui de Saint-Mathurin, une octave comme celui de Saint-Cor- nély, trois mois pleins comme celui de Sainte-Anne- d'Auray? Mais les plus humbles fêtes de la race ont tout au moins un lendemain, Vad-pardoUj le « retour » de pardon. Et, pour le dire en terminant, ce sont en- core ces petits pardons de Bretagne qui conservent peut-être la figure la plus originale : on ne les con- naît point; les touristes, sur les indications de leurs guides, se portent de préférence vers les grandes panégyries. Ici, au contraire, on est entre Bretons et entre Bretons seulement : condition nécessaire pour que la race, une des plus ombrageuses qui soient, se livre tout entière et sans réserve. Nous avons tâché de Ty surprendre. 50 AU CŒUR DE LA RACE LES s A IMS On ne compte plus les saints d'origine celtique; ils sont aussi nombreux que les sables de la mer. Tels d'entre eux, mariés et pères de famille, font souche de fils et de filles qui tous deviennent saints comme leur père. 11 en est de si vieux dans le tas que leur légende s'est perdue en route; on ne sait même plus leur sexe, par exemple Brangualabre, Budmaile, Icaguale, etc., cités dans le missel de saint Vougay. 11 en est, comme saint Josse, qui sont honorés sous des noms si différents que Tidentification devient par- fois très délicate : un celtiste de profession recon- naîtrait seul le même saint dans Judoc, Juhel, Huec, Uzec et Widebote. Quelques-uns enfin *-et ce n'est pas le moins surprenant de l'affaire — sont de simples mécréants que la voix populaire semble avoir béatifiés contre et malgré l'église : ainsi saint Connec, qui donne son nom à une paroisse des Côtes-du-Nord et qui n'est autre, vraisemblablement (1), que Thomas Connect, prédicateur breton de l'ordre des Carmes, brûlé à Rome par la T. S. Inquisition comme hérétique, relaps et partisan du mariage des prêtres. Bien entendu, Rome se tait sur ces envahissants personnages qui déborderaient tous les calendriers : elle les tolère seulement, par prudence et condescen- (1) A moins que Connec et Thégonnec ne fassent qu'un. AU CŒUR DE LA RACE 51 dance tout ensemble et aussi parce qu'ils sont anté- rieurs pour la plupart au xvii* siècle et que la papauté ne s'était point encore prévalue de son droit exclusif à prononcer les canonisations (1). Les évêques y pré- tendaient et en usaient fort librement jusque-là. Le peuple, au besoin, leur forçait la main : Vox popidi, vox Dei. En fait, de tous les saints bretons, il n'y a guère que trois : saint Yves, saint Vincent et saint Guillaume dont les papiers soient complètement en règle, la canonisation régulière et valable. Albert Le Grand le reconnaissait quand il disait, à propos de leurs confrères, que les noms de « plusieurs d'iceux, bien qu'escrits au livre de Vie, ne se trouvent dans nos martyrologes et calendriers ». Ils ne se trouvent même pas tous dans son propre recueil, malgré l'am- pleur qu'il lui donna et quoique Missirien, dans la seconde édition, l'ait renforcé des vies de saint Béat, de saint Colomban, de saint Marconi, de sainte Osmane, de saint Paterne, de saint René, de saint Secondel, de saint Hélier, du B. F. Jean, de saint Samson et de saint Bieuzy. Une troisième édition s'enrichit de cinq nouvelles notices sur saint Guin- galoç, saint Jacut, le B. Robert d'Arbrissel, le B. Pierre Quintin et Mgr de Queriolet. Mais ni cet énigmalique saint Utel dont Tabbé Piéderrière n'a pu déchiffrer qu'imparfaitement la biographie, ni (1) L'Église, en effet, ne s'est réservé le canon qu'en 1634, ipprouvant d*une manière générale, dit Luzel, Tinvocation s patrons déjà honorés d'un culte public et autorisé par les roques plus d*un an avant cette date. « 52 AU OŒÏTR DE LA RACE ç?«f L«^ cette vague et lointaine bienheureuse du propre de Ploujean, sainte Haousdebede, que l'amiral Fleuriot de Langle identifiait sans plus de façon avec Uso- pati, Tamant de TAurore des mythes hindous, ni saint Herbot, saint Beuzec, saint Tudi, saint Cornély, chantés par Brizeux, ni saint Jorhand, saint Euvel et saint Pever, que Sigismond Ropartz et Tabbé de Garaby tirèrent de Tombre où ils descendaient, ni davantage la plupart des saints et saintes qui figurent au calendrier breton de M. René Kerviler, n'ont pu trouver place dans le livre du P. Albert. Et que d'au- tres bienheureux encore, dont les oratoires et les cha- pelles fleurissent par milliers la terre de Bretagne : sainte Cérolte, sainte Achée, sainte Lallac, sainte Landouenne, sainte Tugdonie, sainte Tinevel, saint Ciferian, saint Yvi, saint Mieu, saint Lévias, saint Maudan, saint Congar, saint Biabile, saint Corbase, saint Launeuc, saint Bergat, saint Raven, saint Lan- gui, saint Ourzal, saint Iguinou, saint Vellé, saint Isis, saint Idunet, etc., et dont le P. Albert n'a point traité ou qu'il n'a fait que nommer en passant ! Son livre est moins une histoire des saints bretons qu'un choix des vies de ces saints. Mais, si incomplet et confus par endroits, que ce livre a de charme encore ! Il n'en est point de son genre qui lui soit comparable et c'est aussi bien que l'onction, la naïveté et la grâce du narrateur sont choses presque uniques pour le temps. Je ne vois (^ saint François de Sales qui puisse être rapproché P. Albert Le Grand. C'est, en plein xvn® siècle, même langue légèrement et délicieusement archaïqi AU CŒUR DE LA RACE 53 non peut-être sans quelque manière, çà et là, et des subtilités où perce un peu du théologien. Mais ce qui n'est en propre que chez le P. Albert, c'est un enthou- siasme, une ferveur de patriotisme absolument in- connus jusqu'à lui. « Son livre, dit avec beaucoup de raison Guillaume Le Jean, est le poème de la coloni- sation bretonne depuis le premier Conan jusqu'au der- nier des Salomon, depuis Taub^ de l'invasion kimri- que jusqu'à la sanglante nuit de l'éruption dano-nor- mande. » Un poème, oui, mais avec tout le vaporeux, les lointains, l'au-delà qui manquent à nos sèches épopées françaises. Ce petit moine armoricain, tout échauffé et vibrant des prouesses qu'il vient de re- vivre en compagnie des Frœcan, des Gralion et des Judicaël, se baigne avec délices dans « le clair-obscur de la légende ». Il n'est jamais si à Taise que dans le merveilleux : ce lui est une Jouvence dont il sort comme spiritualisé, dégagé des lois de la pesanteur, affranchi de toutes les contingences qui pèsent si durement sur nos pauvres natures mortelles. Son style même, pour embarrassé qu'il soit de conjonc- tions et d'incidentes, y gagne tout à coup une trans- parence de tissu admirable : il semble qu'on voie l'âme du bon moine au travers. Mais qui le connaît hors des marches de Bretagne? Et^ tout de même, je pense qu'on n'a point assez rendu justice, en France, àdes qualités si éminentes et qui auraient mérité qu'on arrêtât. Comme écrivain, Albert Le Grand m'ap- -ait à mi-chemin, dans la littérature du xvu^ siècle, ,re l'auteur de Y Introduction à la vie dévote et m àeiV Explication des maximes des Saints; Breton, 54 AU CŒUR DE LÀ RAGE il nous est une manière d'Hérodote chrétien : ce qu'il y avait encore de poétique dans la prose du neveu de Panyasis, on le retrouve dans la prose du P. Albert, comme on retrouve chez lui cette curiosité patrioti- que et ce souci des origines qui signalaient le pre- mier historien grec. I Le R. P. Albert Le Grand de Kerigonval (ou Kerigowal) naquit à Morlaix sur la fin du xvi« siècle. Il appartenait aune famille noble dé Bretagne qui avait pour armes d'azur à trois feuilles de trèfle d'argent, deux en chef et une en pointe. On sait peu de choses sur sa vie. Il commença ses études au couvent des Dominicains de Morlaix et les acheva à Rennes, au couvent de Nolre-'Dame de Bonne-Nouvelle où il prononça ses vœux. Il a conté lui-même, dans son Avertissement au Lecteur, comme il fut conduit à écrire la Vie des Saints de Bretagne : « La principale fin des Frères prédicateurs, dit-il, estant de procurer le salut des âmes par le moyen de la prédication et sentant mon humeur incliner à cette fonction apostolique, je commençay, peu de temps après ma profession, à recueillir de mes lectures ce que je renconlrois de matière propre à cet effet, pour m'en servir lorsque Tâge, la capacité et le comman- dement de mes supérieurs le permettroient» Quel- AU CGEIJR DE LA RACE 55 ques aanées après mon obédience reçeue pour le cou- vent deMorlaix, lieu de ma naissance, et destiné pour faire les questes ordinaires par les paroisses de révesché de Léon, je fus curieux de m'enquérir des vies des saints Patrons d'icelle, pendant le séjour que je faisois en chacune, afin d'en pouvoir dire quelque chose en chaire et spécialement aux jours de leurs fêtes. En cette recherche, j'eus avis de nombre d*églises dédiées à Dieu, sous l'invocation et patro- nage de plusieurs d'iceux, dont les noms, bien qu'es- crits au livre de Vie, ne se trouvent dans nos mar- tyrologes et calendriers. Cet avis, redoublant ma curiosité, me fit continuer avec plus de diligence, mesrae à visiter les anciens bréviaires imprimez, lé- gendaires (1), martyrologes, manuscrits, offices par- ticuliers et semblables antiquitez desdites églises, et à tirer extraits de la plupart d'iceux. Puis, venant à considérer que je n'estois pour demeurer toujours au- dit couvent, Tenvie me prist d'en faire autant pour les autres éveschez de Bretagne, quand je me trouve- rois assigné dans quelque mouaslèro de leur terri- toire ; et Dieu, favorisant mes labeurs, à la prière des saints pour lesquels je travaillois, m'assista si bien de sa Providence qu'en trois ans je devins riche en nombre de mémoires, que je rédigeay, par Tordre du (1) « On nommait autrefois légendaires ^ dit le cardinal Ri- '^'^ard dans sa ' Vie de la hknheureuse Françoise d'Amboise, 5 livres qui contenaient Thistoire des saints et dont on faisait lecture dans les offices publics de la liturgie. Aujourd'hui icore, nous appelons légende la narration abrégée de la vie un saint qu'on lit au bréviaire le jour de sa fête. » TjO au cœur de la race ri' ■y. calendrier, en un petit corps formé; et Payant fait voir à quelques-uns de mes amis curieux, ils me con- seillèrent de le faire imprimer et mesme m'en firent presser par gens de qualité relevée et qui avoient pouvoir sur moy. » Ce « petit corps formé », pour employer l'expres- sion naïve du P. Albert, parut par cahiers, à Nantes, de 1634 à 4636, chez Pierre Doriou. Il ne faisait pas moins d'un volume in-4° de 795 pages et s'ouvrait sur unedédicaccà « MesseigneursdesËstatsdeBretagne », lesquels en témoignèrent leur satisfaction au couvent du P. Albert par le don d'une bourse de mille livres en or. L'ouvrage n'eut pas moins de succès près du public (1); quelques années suffirent pour en épuiser l'édition et le P. Albert dut songer à en préparer une seconde. Il y travaillait, quand la mort le surprit aux environs de l'année 1644. Le P. Albert avait fait pa- raître flans l'intervalle (1640) une Vie desaint BudoCy ■_.• 4_. (1) Succès dont témoigne le nombre considérable de dédi- caces, épigrammes, anagrammes, etc., tant latines que fran- çaises, qui accueillirent le livre du P. Albert et dont je retiens la suivante qui a de la couleur et du trait : Dessous le chevet de son lit, Alexandre, dormant la nuit, Du poète grec avoit le livre ; Charlemagne, sachant mieux vivre, Prisoit surtout saint Augustin; Mais la nuit, le soir, le matin, J'aymeroy plus qu'aucune chose, La perle de Bretagne enclose Au champ des Saints que va t'offrant Le subtil Père Albert Le Grand. AU CŒUR DE LA RACK 57 qui devait prendre rang' dans la nouvelle édition de sa Vie des Saints de Bretagne. Elle fut recueillie, quel- ques années après sa mort, par les soins de Gui Au- tre!, seigneur de Missirien (1), lequel publia en 16S9, à Rennes, chez Jean Vatar, une édition revue, cor- rigée et augmentée de l'ouvrage d'Albert Le Grand. Une troisième édition, grossie de quelques nou- velles biographies édifiantes, parut chez le même im- primeur en 4680 et c'est cette édition que Miorcec de Kerdanet reproduisit textuellement en 1837, à Brest, chez P. Anner et fils, éditeurs,, et à Paris, chez Isidore Pesron, libraire, sous la forme d'un volume in-4® de 830 pages. Les vies des saints y ont été re- vues par Mgr Graveran, alors chanoine honoraire et curé de Brest. Des notes et des observations, très abondantes, mais témoignant quelquefois d'une éru- dition plus empressée que scrupuleuse, accompa- gnent le texte de l'hagiographe breton. Quelques additions, telles que V Histoire des églises et cha- pelles de Notre-Dame eri Cévêché de Léon du R. P. Le Pennée, Y Histoire miraculeuse de la canne de Mont- fort dans le pays de Saint-Méeiiy par le R. P. Candide de Saint-Pierre, et la Notice archéologique sur t église de Notre-Dame du Folgoaty par Miorcec de Kerda- net, ajoutent encore à la valeur de celte édition, la i;iu (1) « Missirien, dit M. de La Borderie, était un petit gen- omme de Cornouaille qui, après avoir bravement joué de ée dans plusieurs campagnes, se retira en son manoir de ergué, près Quimper, à manier la charrue et la plume, tout tagé entre le soin de ses terres et l'étude passionnée de stoire de Bretagne. >> îj'SjS ?K ■ L». / gg AU CŒUR DE LA RACE dernièie qu'on ait faite du livre d'Albert Le Grand, la meilleure aussi, mais qui est malheureusement de- venue, comme les précédentes, de la plus grande ra- reté (1). Le livre du P. Albert, salué à son apparition d'un applaudissement unanime, ne rencontra de détrac- teurs qu'au siècle suivant et chez les Bénédictins. On lui reprocha de manquer de critique, d'accepter toutes les sortes de faits sans les contrôler. Le savant Lobi- neau, qui publia lui-même une Vie des Saints bretons^ alla jusqu'à dire que l'ouvrage de son prédécesseur était « bien moins propre à édifier les fidèles qu'à ré- jouir les libertins ». A quoi dom Morice répliqua fort judicieusement que tel n'avait pu être « le but d'Al- bert Le Grand, qui avait beaucoup de piété et de re- ligion ». Mais il concédait que le P. Albert s'était montré « un peu trop crédule » et avait manqué do l'érudition nécessaire « pour discerner le vrai du faux. » Nous le prenons d'autre sorte aujourd'hui avec le (1) Depuis que ces lignes sont écrites, une nouvelle édition de la Vie des Saints d'Albert Le Grand, publiée avec tout le soin désirable chez J. Salaun (Quimper), est venue donner satisfac- tion aux admirateurs du bon hagiographe. Les vies des saints y ont été annotées par MM. A.-M. Thomas et J.-M Abgrall, cha- noines honoraires, dont il est surperflu de vanter l'érudition; les catalogues par M. Peyron, chancelier-archiviste de Tévèché de Quimper, qui n'y a laissé subsister aucune lacune. Cette édi- i tion, sortie des presses renommées de H. Vatar, ne fait pas moins d'honneur au libraire qui l'a entreprise qu'aux savants ecclésiastiques qui Tout enrichie de leurs scholies. .">.-! r AU G(î:UR DE LA lUCE 59 bon hagiographe (1), Loin que nous lui reprochions de s'être montré trop crédule (encore y aurait-il bien à dire sur cette prétendue crédulité qui n'est qu'une soumission volontaire à son sujet), nous lui savons gré de ne s'en être point tenu aux récits manuscrits ou imprimés des bréviaires, légendaires et martyro- loges et d'avoir recouru à la tradition orale toutes les fois qu'il le pouvait faire. Au temps où vivait Albert, la science du folk-lore était encore dans les limbes. Il est curieux cependant que, de nos jours, un Lang ou un Luzel n'en agirait pas autrement avec son sujet que ne le fit Albert et qu'ayant à s'enquérir après lui du fonds légendaire ou mythique de ces vies des saints bretons il recourrait aux mêmes sources et ne mettrait pas un plus grand soin à les indiquer. Le P. Albert, inconsciemment ou non, est le premier en date de nos folk-loristes. II Mais qu'est-ce donc au juste que ces saints bretons, (1) La preuve en est dans les éloges que le sévère La Borderie n*a pas craint d'accorder au P. Albert : « On lui reproche or- dinairement sa crédulité, dit-il ; on devrait louer sa science et honorer sa conscience ». Et, à l'appui de ce jugement, M. de La )rderie cite une lettre inédite du P. Albert à Sébastien II, mar- lis de Rosmadec, lettre qui « fait voir avec quel soin il recher- lait la vérité, môme dans les petites choses, avec quel zèle il assait les vieilles chartes et les vieilles chroniques. » 60 AU CŒUR DE LA RACE inconnus dans le reste de la chrétienté et qui eussent suffi, en dehors d'elle, pour constituer une église mi- litante et une église triomphante? M. Louis de Carné a voulu voir dans les plus anciens de vieux druides dé- sabusés ou des disciples du druidisme nourris dans les collèges de Rliuys, de Calonnèse, d'Uxantis (la mo- derne Ouessanl) et qui introduisirent dans le christia- nisme les formules mystérieuses de leur ancienne re- ligion. Il explique ainsi l'infinie variélé des œuvres théurgiques et thaumalurgiques que les hagiographes bretons prêtent avec tant de complaisance aux pre- miers apôtres de la foi chrétienne en Bretagne- Hypothèse fort contestable. Ce n'est point chez ces saints apôtres, mais dans !a conscience populaire que le naturalisme celtique avait poussé dos racines pro- fondes. C'est elle dont le sourd travail d'élaboration transforma peu à peu les doctrines et les œuvres et les pénétra de merveilleux. Bien avant les grands tra- vaux de l'érudilion moderne et quand nos origines étaient encore sous le boisseau, il suffisait de s'en rap- porter aux Bénédictins et aux BoUandistes, voire au naïf, mais sincère Albert Le Grand, pour s'apercevoir que les trois quarts de ces saints Bretons nous venaient en droit fil de la Cornouaille anglaise, de la Cambrie ou de l'Irlande. M. de Carné ne le nie point, d'ailleurs. Il se souvient du mot d'Albert Le Grand : « Ce sont les moines irois qui ont versé l'eau du baptême sur la tête des Armoricains »; il rappelle les liens mys- tiques qui unissaient autrefois la Bretagne et l'Irlande et qui font qu'aujourd'hui encore il y a dans l'expres- sion morale des deux peuples je ne sais quelle res- Air CŒUR DE LA RACE 61 semblânce fraternelle. Mais il n'accorde point assez à l'œuvre de christianisaiion des missionnaires cor- nouaillais, cambriens et irois et, pour un Corenlin qui se serait assis, dans la forêt de Pioumodiern, sous le grand druide Ah-hir-Bad, il ne fait point attention que renseignement des Bretons Insulaires, autrement considérable que celui des deroiiizion indigènes et renouvelé par des apports incessants, était réputé dans toute la chrétienté occidentale pour sa savante orthodoxie. Que cette orthodoxie n*ait point pâli avec le temps, qu'elle n'ait subi aucune retouche et qu'on ne puisse distinguer dans la légende qui s'est cristallisée autour de ces saints personnages la forte empreinte de l'ima- gination celtique, c'est ce que nous n'allons point à prétendre. La Bretagne est le berceau enchanté de toutes les vieilles superstitions. Il en est de délicates j et de touchantes; il en est de terribles. Les vêpres ! d'Aucaleuc et leur danse naturiste des penn-bazy Vofern-drantel ou office de trentaine à saint Hervé pour les âmes tombées au pouvoir du démon, la ronde des feux de Saint-Lyphard avec son simulacre de sa- crifice humain sur les rochers du Crugo (1), la votion directe ou par procuration à saint Yves de Vérité des ennemis dont on désire la mort, les processions d'épi- leptiquesautour de la chapelle de sain tBriac et les «ba- tailles sacrées» en l'honneur de saint Gelvest ou Servais , joni là, pour n'en citer que quelques-unes, les ma- ) Cf. M.-Y. Guihéneuf, Bulletin de la Société des Études his- "ues et géographiques de Bretagne (1899). 4 9 I 62 AU CŒUR DE LA RACE nifestations regrettables d'uae foi toute barbare en- core et mal dégagée de sa rude enveloppe primitive* Mais il n'est point que riofluence d'un clergé à la fois conciliant et avisé ne finisse par triompher de ces restes de barbarie. C'est où son action peut s'exercer avec le plus de bonheur et sans se heurter, comme il est arrivé quelquefois, à une résistance de Tesprit na- tional (1). ' Tels qu'ils sont, en eflet, le Breton tient à ses saints et n'entend point qu'on les supprime ou qu'on leur substitue des saints étrangers. On raconte que la cha- pelle de Saint-Gonver,dansla paroisse du même nom, ayant été détruite il y a une soixantaine d'années et remplacée par une église dédiée à saint Pierre, les fidèles refusèrent de changer de patron et continuèrent de célébrer à domicile la fête de leur vieux saint au- tochtone, laquelle échéait le dernier dimanche de sep- tembre. Le Braz rapporte un fait analogue sur saint , Igninou et les paroissiens de Spézet. On en pourrait ' vraisemblablement citer beaucoup d'autres,. Là où le culte du saint local a pu être remplacé sans protesta- (1) Cf. Alexandre Bouet, Breiz-Jzel : « Un curé, il y a quelques années, déclara positivement que la procession (de Saint-Servaisj n*aurait pas lieu. Il avait trop présumé de son autorité, car il est à remarquer que les Bretons n'obéissent aveuglément à leurs prêtres que lorsque ceux-ci se montrent esclaves eux- mêmes de leurs antiques croyances. La bannière fut prise d'as- saut dans la sacristie et le curé dans son presbytère; et celui-ci, garotté, porté sur une civière, consacra malgré lui par sa pr,é- sence la procession qu'il voulait empêcher et la bataille qui, de temps immémorial, en est le complément obligé. » AU CŒUR DE LA RACE 63 tîon par celui d'un saint canonique, étranger à la pa- roisse, c*est presque toujours à la faveur d'une com- plaisante paronymie. Ainsi, à Saint-Quay, dans la commune de Saint-Brieuc, un simple changement d'écriture a fait de saint Quay ou Ké saint Caïe, le- quel fut pape et martyr et présente tous les avantages d'une canonisation régulière (1). S'il y a un pays qui fasse mentir le proverbe : « Il vaut mieux s'adresser à Dieu qu'à ses saints », c'est bien celui-ci. On dirait que, par un sentiment d'humi- lité touchante, les Bretons n'osent s'adresser directe- naent à la puissance suprême. Plus familiers avec les saints, ils les chargent volontiers de leurs commis- sions près du bon Dieu. La Villemarqué raconte qu'il se promenait un jour aux environs de Quimper, un livre à la main, quand il croisa un paysan qui lui dit: « — C'est la Vie des saints que vous lisez là? » « Un peu surpris de l'apostrophe, dit La Villemar- qué, je demeurai silencieux, réfléchissant à cette opinion des paysans bretons selon lesquels la Vie des saints esilsi lecture habituelle de quiconque sait lire et, «comme mon interlocuteur réitérait sa demande : (( — Mais oui, lui répondis-je pour entrer dans ses idées, il est quelquefois question des saints dans ce livre. (1) Saint Kerrien, lequel fut le disciple favori de Saint Ké, n'a as été plus heureux à Cavan, où on a fini par le confondre \ec saint Chéron. 64 AU CŒUR DE LA RACE « — Et quel est celui dont vous lisez la vie? con- tinua-t-il obstinément. « Je lui citai au hasard le nom d'un saint quelcon- que et je crus avoir contenté sa curiosité, mais je n'avais pas satisfait sa foi. (( — Et à quoi est-il bon? me demanda-t-il. » C'est qu'en effet, aux yeux de ce peuple, tout saint doit être « bon » à quelque chose. Vous reconnaissez là ridée polythéiste, toujours vivante en Bretagne. Au vrai les saints bretons ne sont pas sensiblement différents des petits dieux du paganisme; ils ont les mêmes attributs, les mêmes fonctions domestiques; on les honore, on les récompense, on achète leurs faveurs de même sorte. A Saint-Samson-de-Pleumeur et à Saint-Maurice-des-Bois, hommes et femmes vont se frotter contre un grand menhir libidineux dont je ne serais pas en peine de retrouver dans l'histoire l'équivalent détestable. La pierre de Saint-Cado, creusée en forme de lit, guérit les sourds qui s'y cou- chent; celle de Lomarec, les enfants atteints de la coqueluche; celle de Saint-Pabin, les rhumatisants; celle de Saint-Théodore les fiévreux. La roche bran- lante de Trégunc, consultée par les maris soupçon- neux, doit son surnom de men dogan à la propriété surnaturelle qu'elle possède de suspendre ses oscil- lations quand les soupçons du mari sont fondés, de les reprendre quand ils manquent de consistance. A Sair ' Adrien-de-Baud, on se touche le ventre avec u petite pierre arrondie qui préserve de la coliqir A mi-chemin de Lannion et de N.-D. du Yaudet, basalte creusé en forme d'auge est appelé neo o AU CŒUR DE LA RACE 65 diskuiz ou l'auge du délassement : si longue soit la course que les pèlerins viennent de fournir et si las soient-ils eux-mêmes de la course, il suffit qu'ils s'é- tendent un moment dans cette auge pour se relever frais et dispos. A Saint-Nicolas-d'Arzon une vertu particulière s'attache à certains édicules de pierre sèche que ffes femmes des marins construisent près de Téglise/rentrée du côLé du vent,^pour obtenir une bonne traversée à leurs maris. Constamment le culte des grandes forces naturelles réapparaît ainsi sous les pratiques lesplus humbles. Les fontaines, les arbres, les pierres, le feu ont, dans ce peuple, des dévots in- conscients et d'autant plus fidèles. Il y a plus d'un siècle que la chapelle de Saint-Laurent-du-Pouldour est frappée d'interdit, ce qui n'empêche pas les }>èle- rins d'affluer autour de ce sanctuaire dans la nuit du 9 au 10 août, de ramper vers le four symbolique pra- tiqué sous l'autel, de se doucher sous l'ajutoir et de lutter sur la garenne à la lueur des cierges consacrés. Je. ne sais pas si Ton célèbre encore à la chapelle de Saint-Gwénolé (1) la messe du iu-pé-zii (pile ou face^ vie ou mort), ni si l'officiant fait comme autrefois tour- ner à l'élévation la roue de fortune dont le point d'ar- rêt marque la volonté du Destin. Mais à Trédarzec, près de Tréguier, saint Yves-de- Vérité n'a jamais été au- tant invoqué qu'à cette heure. Journellement on lui demande la mort d'un ennemi; on l'adjure par les ) La même cérémonie se pratiquait à Saint-Languy, sur limé &ant Tu-pe-zu (litt. d'un côté ou de J'aulre) et invoqué fis la même intention, mais pour les petits enfants. 4. 66 AU CŒUR de; la race mêmes formules mystérieuses dont les sombres Étrus- ques adjuraient leurs génies infernaux. Le sanctuaire a pu être rasé jusqu'en ses fondements, la statue du terrible saint transportée dans l'église paroissiale, puis reléguée dans un grenier et enfin brocantée à un marchand d'antiquailles : les pèlerinages nocturnes à saint Yves-de- Vérité n'en continuentpas moins comme devant. Au lieu de faire l'adjuration dans la chapelle du saint, on la fait sur l'emplacement de sa chapelle. C'est tout le profit obtenu. Et quelle adjuration! Il s'agit de prendre l'ancien avocat des pauvres, le doux et pacifique Krvoan Hélouri, pour arbitre entre soi- même et la personne dont oii veut se débarrasser. Le pèlerinage doit s'accomplir à pied et de nuit. Il faut s'être muni au préalable d'un jeton spécial (généra- lement une ancienne monnaie portant l'empreinte d'une croix). Arrivé sur l'emplacement du sanctuaire, le pèlerin s'agenouille, lance trois fois à terre le jeton et dit : — Tu es le saint chéri de la vérité : je te voue un tel. Si le droit est pour lui, condâmne-moi; mais, si le droit est pour moi, fais qu'il meure dans les délais rigoureusement impartis. Ces délaissontdeneufmois. La sacrilège cérémonie s'achève par trois pater et trois ave qu'on récite à re- bours et en tournant trois fois à reculons autour du sanctuaire. Il ne reste plus qu'à faire ramasser par la personne vouée [goestled) le jeton dont on s'est servi et qu'on placera insidieusement sur sa route. Qu'une si détestable pratique soit encore vivante en Bretagne à l'aube du xx® siècle, n'est-ce point le AU CŒUR DE LA RACE 67 ■ Il I ■ I I ■ . I— *iia»i^^ plus douloureux des anachronismes? Mais il ne se passe point de semaine dans le pays de Tréguier qu'on ne croise une personne atteinte d'un mal inexplicable et dont on vous dit : « Elle a été vouée à saint Yves- de- Vérité. » Et il arrive en effet que la suggestion opère, que l'esprit de la personne vouée s'affecte et qu'elle meurt au terme indiqué. Jusqu'en 1882 ce- pendant Ja réputation du pèlerinage nocturne à saint Yves-de-Vérité n'était point sortie du petit cercle des traditionnistes (1), quand éclata la dramatique affaire d'Hengoat. Les époux~G...,un couple sinistre, pourri de superstition et d'alcool, portaient une haine im- placable a leur frère Philippe Omnès ; ils l'accusaient de s'être fait payer deux fois une dette de 150 francs. Après avoir tout mis en œuvre pour se débarrasser du malheureux, les G... recoururent à une «pèlerine par procuration », nommée Catherine Le Corre, âgée de 76 ans et vaguement suspecte de sorcellerie. — Il faut^ lui dit la femme G. , que tu ailles trouver saint Yves-de-Vérité. Sa chapelle a été démolie, mais tu n'auras pas de peine à dénicher la statue du saint dans le coin de l'église de Trédarzec où on l'a reléguée. Tu feras l'adjuration comme à l'ordinaire et tu auras cinq francs pour ta commission. La groac'h partit au crépuscule. Mais l'église était vide : à la suite d'un dernier scandale (son sacristain 1) Fréminville avait dit quelques mots de la chapelle dans Antiquités des Côtes-du-Nord \ Rensm y fait aussi allusion as ses Souvenirs d'enfance, Notre-Dame de la Haine dont 'lent Souvestre, Brizeux et beaucoup d'autres n*a jamais sté : il dut y avoir confusion avec saint Yves-de-Vérité. 68 AU CŒUR DE LA RAGE avait été voué et il était mort dans les neuf mois) le recteur de Trédarzec avait caché la terrible statue dans son grenier. Catherine revint à Hengoat sans avoir pu faire l'adjuralion, et c'est alors que les époux G. résolurent de suppléer le saint et de se débarrasser eux-mêmes de leur frère: « Le 2 septembre 1882, dit l'acte d'accusalion,deuxjournaliers qui se rendaient à leur travail aperçurent dans la cour du convenant Guyader un homme pendu, les bras en croix, aux brancards d'une charrette : ils s'approchèrent et re- connurent Philippe Omnès. » L'histoire est d'hier : elle est connue dans les fastes du crime sous le nom ai Affaire du Crucifié (TBengoat (i). III Heureusement que tous les saints bretons ne dis- posent point d'un pouvoir si étendu ni si redoutable que saint Gwénolé et saint Yves-de-Vérité. Ces deux saints sont des exceptions. Le commun de leurs con- frères fait état de « spécialités » plus inoffensives. Saint Kiriou, par exemple, qu'on honore dans le Léon et à Locquémau, est souverain contre les furon- cles : Sanù Kiriou, — tad ar goriou, « saint Kiriou, père des furoncles », dit une litanie populaire; sai (1) Voir, pour la psychologie de ce crime mystique, . livre : le Crucifié de Keralièa, r^ AU CŒUR DE LA RACE 69 Henora est invoquée contre la fièvre; saint Thuriaw, contre le mauvais air; sainte Onenne contre Thydro- pisie; saint Ivy contre les maux de ventre; saint Brandan contre les ulcères; saint Loup contre la peur; saint Dogmaël contre les rhumatismes ; saint Méen contre la gale ; saint Nodez contre les durillons ; saint Urlou contre la goutte; saint Jugon contre la cla- velée. Pour guérir des névralgies, on introduit la lête dans un trou pratiqué sous la niche de saint Trémeur qui subit le martyre de la décollation, lies petits pains consacrés à saint Claude délient la langue des enfants. Les fontaines consacrées h N.-D. de la Clarté guérissent les mots d'yeux; la fontaine de saint Bieuzy préserve de la rage, à con- dition qu'on en fasse trois fois le tour la bouche pleine d'eau. Saint Efflam révèle le nom des voleurs; il suf- fit de jeter dans sa fontaine de petits morceaux de pain en nommant une personne différente à chaque mor- ceau qu'on précipite : celui des morceaux qui coule au fond vous livre le nom du coupable. A Saint-Briec, quand on plonge un membre malade dans la fontaine, il faut avoir soin d'apporter avec soi neuf poupées d'étoupe quêtées dans neuf maisons où se trouve une femme du nom de ]\ïarie. Les fontaines servent encore (Loguivy, Saint-Michel, les Cinq-Plaies, Saint- Jugan, Saiut-Laurent-du-Pouldour, etc.) pour con- •^"**re si l'on est aimé (on pose une épingle à lasurface il faut qu'elle s'y maintienne), si un enfant vivra même expérience se fait avec une chemise de sa 3tte), pour « couper » la fièvre (on jette dans l'eau couteaux ouverts), pour obtenir la pluie dans les 70 AU CŒUR DE LA RACE - grandes sécheresses (on trempe le pied de la croix dans la fontaine au moment de la procession). Qui dira cependant pourquoi la coutume générale des parois- siens de Saint-Nicodème est de venir se faire raser, le jour du pardon de ce saint, sur les bancs de pierre gui bordent sa piscine et dans le bassin de laquelle ils interrogent ensuite le destin? Mais quelquefois la consultation est plus dangereuse. Il a fallu boucher la fontaine de saint Mandez en la Croix-Helléan pour empêcher les paysans d'y plonger sept fois de suite leurs nouveau-nés complètement nus, hiver comme été, afin d'éprouver leur force de résistance. De même à Kerfot, qui possédait une piscine souterraine à laquelle on accédait par une sorte de canal voûté en ogive où il fallait s'avancer presque à plat ventre et qui traversait l'église dans toute sa longueur. La terre de Tîle Mandez passe pour le meilleur anti- dote contre les morsures des bêtes venimeuses; cette même terre, délayée avec de Teau^ du miel ou du sucre, est administrée aux enfants comme vermifuge. Ceux de ces pauvres petits qui « sont en retard pour marcher », on les porte sur le tombeau de sainte Thècle, qui a sa chapelle dans les bois de Goatfrec; ceux qui sont marqués en naissant du signe de saint Divy (une certaine ligne bleue dessinée entre les sourcils, présage de mort prématurée), on les emboîte, pour détourner le présage, dans une gouttière c'" rocher où Ton dit que sainte Nonne fit ses couche Une coutume plus étrange est d'enfoncer des épingli dans la statue de saint Guirek, à Ploumanach : piqi. au jeu, sans doute, le facétieux ermite vous mari AU CŒUR DE LA RACE 71 dans Tannée. Qui expliquera encore le touchant sym- bolisme de la dévotion à Saint André? Ce saint, qu'on invoquait contre la toux des enfants, avait une cha- pelle à nie Canton, en Pleumeur-Bodou, et qui datait du temps que Tîle était rattachée à la terre ferme avec le reste deTarchipel : la chapelle s'étant effondrée, on transporta la statue du saint dans une autre église du littoral; mais il restait une croix dans l'île. On con- tinua d'y honorer le saint de la façon suivante : quand un enfant était atteint de coqueluche, on chargeait un pauvre de se rendre chez trois veuves de la paroisse et de quêter chez chacune un morceau de pain. Après quoi, le « pèlerin par procuration » se rendait à l'île et déposait sur le socle du calvaire les trois morceaux de pain en récitant trois pater et trois ave (1). L'op- pression du petit malade diminuait aussitôt, quand elle ne cessait pas sur Tinstant. Il y a du reste, en Bretagne, autant de façons d'honorer les saints qu'il y a de saints eux-mêmes. Celui-ci (saint Yvertin ; sainte Mamère) est sensible à Thommage d'une couronne ou d'une ceinture de petits cierges dont on s'est préalablement entouré la tête ou le ventre; cet autre (sainte Avoye) préfère une poule blanche où un agneau tacheté (saint Jean) ; au troisième (saint Sauveur),. qui ouvre dès le seuil son large pré- bendaire, une mesure de froment ou de millot siéra mieux. A saint Efflam, qui guérit les furoncles, on porte une poignée de clous ; à saint Majau et à saiu ;i) J'ai relevé une coutume analogue à Tlle de Sein. Cf« r la Côte. 72 AU CŒUR DE LA RACE Carn, qui guérissent les migraines, les femmes offrent leurs cheveux fraîchement coupés. Saint Maudez, je ne sais pourquoi, se tient pour satisfait de l'offrande d'un balai neuf ; au Faou, saint Antoine prétend sur un pied de cochon {eun troad moc'h) par cochon tué dans la paroisse : on le fume à Tintention du saint et on le dépose devant sa statue le jour du pardon; à Saint- Pol-de-Léon, Vaskoan est une manière de ré- veillon que les cultivateurs célèbrent en famille le jeudi de la semaine des Quatre-Temps pour com- mémorer une « envie » de femme grosse que la tra- dition locale prête à la mère du Sauveur; à Saint-Ni- codème de Pluméliau, dit Tabbé Guillotin de Corson, le dimanche qui précède le pardon, « les trésoriers distribuent aux gens de bonne volonté de petits pots vides que ceux-ci s'engagent h rapporter pleins de beurre le jour de la fête; aussi appelle-t-on vulgaire- ment ce jour-là le Dimanche des Pots ». L'hommage est parfois plus touchant : tel celui de ces mères qui « s'arrenLent » à Téglise de leur paroisse pour pro- longer la vie d'un enfant souffreteux ou de ces nou- velles mariées qui déposent leur anneau nuptial sur l'autel de sainte Anne et reviennent le dégager après leur délivrance. Quelques saints sont assez dif- ficiles à contenter : à Sainte-Barbe du Faouët, les pèle- rins doivent faire le tour de la chapelle bâtie sur une pointe de roc de cent pieds de haut en s'accrochant à des crampons scellés de place en place dans le m - extérieur. Celle gymnastique n'est pas à la portée tout le monde ; elle est dangereuse par surcroît. E core n'atteint-elle point en horreur tragique la m AU CŒUR DE LA BACE 73 nœuvre de ces marins du Léon dont parle Alexandre Bouelet qu'on voit, encxécution d'un vœu failàlamer, grimper le jour du pardon à la poinle du clocher de leur paroisse et s'y suspendre la leteenbas et les bras le long du corps, le temps de réciter dévotement un pater et un ave. L'importance du vœu se mesure à l'importance du service. Tout vœu est un contrat qui emporte obligation réciproque entre les parties. Synallagmatisme gros de conséquences, là surtout, comme chez les Bretons, où le do ut des est la loi qui régit les rapports entre fidèles et bienheureux. Qu'il soupçonne sa partie céleste d'avoir volontaire- ment manqué au pacte, le fidèle se fâche, montre les dents, fait les cent coups. A l'île de Sein, jusqu'en ces dernières années, l'intervention du bienheu- reux Corentin passait pour procurer aux pêcheurs des relèves abondantes. Mais il arrivait qu'après l'avoir bien aumône et prié les pêcheurs revenaient à la maison les mains vides. Colère des pauvres gens qui enfonçaient la porte de la chapelle pour « objur* guer » la statue du saint. « Quelques irrévérencieux, dit M. Boulain, allaient même jusqu'à lui lancer leurs chiques à la figure et saint Corentin, qu'on ne débarbouillait pas, prenait à la longue une teinte d'un hâle très prononcé. » Le clergé dut fermer la chapelle pour couper court à ces extraordinaires pra- tiques. Corentin était le seul qui ne s'en fâchât point. Peut-être se rendait-il obscurément compte qu'il était is son tort, qu'il n'avait pas suffisamment [dé- du les intérêts de sa clientèle et qu'il en devait ter la peine. Il y a des saints si distraits, d'autres ^ 74 AU CŒUR DE LA RACE si paresseux ou si revêches qu'ils n'entrent en com- position qu'à la dernière extrémité, sous la menace des plus honteux traitements. On sait comment le père de Renan, dans son enfance, fut guéri de la lièvre : un matin, avant le jour, on le conduisit à la chapelle du saint qui avait cette maladie dans ses attributions. Un maréchal vint en même temps avec sa forge, ses clous, ses tenailles; il alluma son four- neau, rougit ses tenailles et, promenant le fer rouge sous le nez du saint : — Situ ne tires pas la fièvre à cet enfant, dit-il, je vais te ferrer comme un cheval. Le père de Renan guérit; le saint ne fut pas ferré. Il Teùt été sans rémission s'il n'avait pas obtempéré à l'ordre du maréchal. Les saints bretons, en quelque manière, sont encore des hommes et qui participent de l'humaine infirmité : ils souffrent, ils jouissent, ils s'emportent, ils .aiment l'argent et ils redoutent les coups. La plupart sont la complaisance même ; mais certains ont l'oreille dure^ l'assistance rétive ; on ne vient à bout d'eux qu'en les amadouant ou en leur faisant peur : tu me guériras ou gare à la baston- nade! Dieu n'a rien à voir en tout cela. Le respect des fidèles le maintient soigneusement à l'écart de la discussion. Ces braves gens n'ont pas plus l'idée de recourir à lui en cas de conflit avec ses saints qu'au Président de la République en cas de conflit avec le garde-champêtre ou le percepteur de leur commune. Et voici un trait qui achève de peindre les saints bre- tons : ils sont effroyablement jaloux. qu'en 1625 dans le champ du Bocenno. AU CŒUR DE LA RACE 77 placitre et força les processionneurs de rebrousser chemin. Le recteur, pris de courte ne savait à quel parti s'arrêter quand une paroissienne charitable lui représenta que les choses s'arrangeraient peut-être si Ton faisait amende honorable à la Vierge de la Clarté en lui restituant sur la claie d'honneur la place usur- pée par la Vierge de Perros. — « Cet orage n'est point nature], dit-elle au recteur. Notre-Dame de la Clarté n'est pas contente et elle le signifie à sa manière. » Le recteur pensa que la bonne femme pouvait avoir raison : il ne s'entêta pas dans son premier dessein et à peine la substitution eut-elle été faite que le beau temps se rétablit comme par miracle et que la proces- sion put sortir et se dérouler dans sa solennité accou- tumée autour des deux calvaires. » 78 AU CŒUR DE LA RACE LA RACE, LE COSTUME, LES MŒURS Tels saints, tels paroissiens. Ici, pourtant, la géné- ralisation est assez délicate : le paysan du Léon est de stature plus haute, de leint plus blanc, de figure plus allongée et plus fine que le Trégorrois ou le Vannetais. La tournure d'esprit aossi diffère. Mais, dans le Léon même, Thomme de TArcouat ne ressem- ble pas à rîlien de Batz ou d*Ouessant. « Bigouden » de Pont-Labbé, « Paganed » de Kerlouan et de Guis- seny, « Sinagots » du golfe d'Auray, « Sauvages » de Pleiben et d'Edern, autant de types, peut-être autant de races. Les savants s'y perdent. Sans doute les récents travaux de MM. Maury, Delo- che, Jarno, Réveillère et d'Arbois de Jubain ville ont quelque peu élargi l'horizon historique de la pénin- sule armoricaine, longtemps circonscrit aux Celtes qui passaient pour nos plus lointains ancêtres et les premiers occupants du sol. Les fouillespratiquées dans les dolmens et les tumuli, les découvertes de stations et d'ateliers préhistoriques ont fait apparaître, à l'orient des premiers âges, une civilisation nébulaire, un agglomérat de civilisations plus qu^une civilisation, dont le noyau principal doit être reporté du centre de la Gaule chez les mégalithiens de Carnac et de Loc- mariaker. Mégalithiens, le mot, faute d'un vocable plus précis, servit à M. Réveillère et à quelques AU CŒUR DE LA RACE 79 autres. D'après M. Jarno, pourtant, cette civilisation anonyme pourrait fort bien se relier à des noms de peuples historiquement connus. L'un de ces peuples aurait été les Ibères. D'où venaient-ils? Quelle était leur origine? Mystère! Ce n'étaient sûrement pas des peuples de race aryenne. Un débris de leur idiome subsiste encore, à cette heure, chez les Basques fran- çais et espagnols des deux versants des Pyrénées. Et c'est qu'en effet, après avoir couvert toute l'Europe k l'ouest du Rhin et des Alpes, les Iles Britanniques comprises, ces Ibères auraient été refoulés peu à peu derrière la barrière des Pyrénées par un premier flot d'émigrants indo-européens antérieurs aux Celtes et à qui Ton devrait justement réserver le nom de Ligures ou plutôt Liguses, comme ils semblent s'être appelés primitivement. Or, ces Liguses, que la seule conformation de leur crâne suffit à distinguer des Ibères, se seraient établis pendant plusieurs siècles sur le territoire colonisé par leurs prédécesseurs. Ceci ressort assez bien d'une communication présentée par M. Deloche, en 1897, à l'Académie des Inscrip- tions et Belles-Lettres. Par l'étude comparée des noms de rivières, de montagnes, de forêts, etc., M. Deloche est parvenu à démontrer que les Liguses avaient laissé un peu partout sur notre territoire des traces de leur établissement. C'est ainsi que la Loire {Ligeris) aurait été baptisée par eux; deux autres »tits fleuves qui portent le nom de Léguer^ ^un^qui rose Saint-Brieuc, l'antre qui coule à Lannion, ivraient être identifiés étymologiquementàlaLoire. lis de ces énigmaliques Liguses, de cette avant- 80 AU CŒOR DE LA RAGE garde des migrations aryennes , assez enracinée au bout d'un siècle ou deux dans la Gaule occidentale pour lui avoir imposé sa physionomie onomastique, n'est-il donc rien demeuré que des noms de rivières, de bois et de montagnes? Quelques globules de sang liguse et même ibère (1) ne se sont-ils pas mystérieu- sement conservés chez les Bretons du xx® siècle? Tout est possible avec un peuple aussi ondoyant, aussi ethniquement insaisissable que nos Celto-Armori- cains. Groupes et sous-groupes, lamentable incohé- rence! Je sais bien qu'on a essayé d'introduire un peu d'ordre dans ce chaos en limitant le problème des origines et, par exemple, en distinguant les descen- dants des Bretons insulaires et les descendants des Celtes autochtones à demeure depuis César dans la Petite-Bretagne : ceux-là blonds^ grands, aux yeux bleus ^versant de la Manche); ceux-ci bruns, trapus, à tête ronde, au cuir ocreux, rappelant d'assez près le Kabyle (monts d'Arrhée et versant atlantique). Ces cadres sont peut-être bons en théorie. Dans l'appli- cation ils manquent d'élasticité : on n'y peut faire entrer telle peuplade, tel groupe ethnique, visible- ment étrangers aux deux types et pour qui toutes les hypothèses sont permises. Dans ces Bigouden aux yeux obliques, aux pommettes saillantes, aux crins rudes et noirs, engoncées dans leurs costumes somp- tueux et barbares, la première comparaison qui surgit à l'esprit, n'est-ce point avec les femmes mongole (1) M. de Qiiatrefages explique le type des Bréhatins par mélange de sang breton et de sang basque. AU CŒUR DE LA RACE 81 les filles serves de la Borde d'Or et de la Petite Tar- tarie ? Où donc est l'unité de cette race? Dans son àme, répondrai-je avec Michelet, rêveuse, mystique, capa- ble d'élans admirables, impropre à l'action continue, Imaginative et spirituelle et n'en aimant pas moins l'absurde^ Timpossible, les causes perdues. « Mais si cette race perd en une foule de choses^ conclut le grand historien, une lui reste, la plus rare, c'est le caractère. » On a déjà vu que la langue bretonne subissait, d'un dialecte à l'autre, des modifications importan- tes. Gela est sensible surtout pour le vannetais, qui reste à peu près incompréhensible aux gens des dia- lectes voisins. Mais, dans les dialectes mêmes, il y a toutes sortes de variétés sous-dialectales : ainsi le breton de Tile de BaCz, étudié par Milin, le breton de Plogoff et du Cap-Sizun; étudié par MM. J. Loth et Francès, le rochois oùQuellien voulait voir un argot de nomades, le pleubiannais, dont la morphologie, comme celle de la plupart des « armor », mériterait une enquête spéciale, etc., etc. L'habillement, chez les deux sexes, offre encore plus de variété que la langue. Dans le Goëlo et le Tréguier, il est assez terne : les vieillards portaient bien, dans mon enfance, le chu- pen ou porpant taillé sur le patron de notre ancien ha- bit à la française (i) ; les femmes, mieux inspirées, ont (1) Le dernier tailleur de chupen, si j'en crois M. Yves Riou, icien député des Gôtes-du-Nord, serait mort à PJoubezre, vès Lannion, il y a une dizaine d'années. 5. 82 AU CŒUR DE LA RACE conservé la petite coiffe bouffante en forme de plecteu (jubilé), la grande coiffe bi-conique des jours fériés {catiole), le devantier de satinette et le châle à ra- mages de nuances vives : la « couleur locale » n'est pas poussée plus loin. C'est en Cornouaille qu'il faut aller pour voir de vrais costumes bretons. M. Alfred Beau, conservateur du Musée de Quimper, ena groupé les plus riches spécimens dans une figuration à la ma- nière du Musée Grévin et qui représente une noce bre- tonne. Je ne vous la décrirai pas : il me faudrait tout le volume. Songez qu'ici le costume diffère entièrement d'une paroisse à l'autre : coiffes et bonnets de tous modèles, fraises et collerettes plissées, tuyautées, go- dronnées, jupes lourdes et massives bombant à la taille sur un coussinet d'étcupe, justins. à fleurs, rouges, violets, orange, galonnés de fin or aux em- manchures et aux parements, et les gilets, les surgilets, les soubrevestes, les chapeaux à chenille, les bragou^ brazy les saints-sacrements brodés dans le dos, les boutons armoriés, les guêtres de drap jaune, les cein- tures de cuir blanc, les souliers à boucles, les cheveux en cadene tte et les penn-ba:^ en cœur de chêne I Telle de ces fermières d'Audierne ou de Pouldergat, dont on a pu dire qu'elle portait toute sa fortune sur le do]?, a l'air d'une idole orientale sous la chasublerie qui l'é- crase. D'autres, les toutes petites de Bannalec, font songer à des infantes du temps de Charles-Quint et d'autres, comme les mariées de Guéméné, aux dames slaves du temps de Catherine IL Les femmes des Glazic de Briec et du versant sud des Montagnes-Noires , fi dèles à la nuance d'où est venu leur surnom, empèsent AU CŒUR DE LA RACE 83 leurs coiffes en bleu de ciel et les constellent d^autant de petits miroirs qu'elles ont de centaines de livres de rente. A Ploaré, la coiffe recouvre une mitre en carton {bourleden), dont la pointe s'ébouriffe en pana- che ; à Fouesnant, elle simule un immense papillon; à Pont-Labbé : Les Bigouden à VosW oblique Snr leurs crins noirs, rudes et lourds, Érigent* comme une relique Un mince phallus de velours... Maurice Barrés qui, d'une brève villégiature à Landrellec, — on y montrera quelque jour la cham- bre où vous écriviez les dernières pages de Sous lœil des Barbares^ mon cher Barrés, — rapporta sur la Bretagne des notes délicieuses, tout un odorant her- bier d'impressions, n'a pas manqué de saisir Tinfinie variété, la grâce voluptueuse et profonde, le symbo- lisme persistant de ces singulières parures : « En Bre- tagne, dit-il,les filles ont de grands fronts dégagés de cheveux et lisses, des yeux profonds qui cherchent à plaire et qui sont timides. Elles savent sourire sans malice. Elles possèdent encore, pour nous séduire, mille coiffures ingénieuses et simples... Ces coiffes charmantes, où les filles de Bretagne, qui aiment tant à danser, mettent leurs rivalités quand elles sont à l'âge d'aimer, font aussi l'orgueil des divers cantons. Jadis comme aujourd'hui, les aïeules étant jeunes et 'îsirées les portaient. Ce sont exactement (pour quel- Lies-unes du moins) les cornettes de l'ancienne rance. Et ces Bretonnes, qui, dans leurs parures •ivoles, conservent ainsi la tradition et comme le 84 AU CŒUR DE LA RACE charme mystérieux de la patrie, ont d'ailleurs, avec toute leur franche allure, jusque dans les derniers bourgs, une réserve virginale. » 1 * ♦ Cette réserve notée par Barrés a peut-être sa raison ailleurs qu'il ne croit, dans le long état d'infériorité et de demi-servage où vécurent jusqu'à ce temps les femmes de Bretagne. Elles n'occupaient dans la fa- mille qu'une place accessoire. Le père a gardé ici toute la dure et jalouse primauté du chef de clan; la femme, même épouse et mère, est toujours une mineure. Dans beaucoup de ménages encore, elle ne mange pas à la table oii son mari, débonnaire, admet les valets de charrue; à l'église, elle demeure dans la nef et les bas-côtés ; le transept et le chœur sont ex- clusivement réservés aux hommes. Mais voici mieux ou pis : on cite certains cantons des Montagnes-Noires où le mari ne porte pas le deuil de sa femme. Et cependant Renan a parlé divinement de « l'a- mour breton ». Il en a vanté la douceur, la grâce pu- dique et la mélancolie, et il avait raison. L'apparente dureté de l'homme, en Bretagne, n'est qu'une atti- tude héritée et qu'il observe, comme il fait de toutes choses qui lui viennent de ses pères, religieusement. Cette fidélité envers le passé se marque de nos jours encore dans les cérémonies du mariage et des funé- railles. Je ne puis entrer ici dans de grands détaih qui se trouvent consignés dans les livres spéciaux (1) Cf. Guionvach par Dufilhol, le Barzaz-Breiz de la Viller AU CŒUR DE LA RACE 85 Cette variété que je vous signalais tout à l'heure dans la langue, le costume et la physionomie, se retrouve, au reste, dans les mœurs : Kant brô, kant illiz, Kant parrez, kant kiz. ce Cent pays, cent églises, cent paroisses, cent usa- ges », dit un proverbe léonard et le proverbe est litté- ralement vrai. 11 s'en faut bien que les recherches de nos folk-loristes aient épuisé le champ des traditions bretonnes : il y restera toujours à glaner. Je n'ai vu faire mention, par exemple, chez aucun auteur, de la curieuse cérémonie qu'on appelle ar varadek (casse- ment de lande). « Casser » une lande, c'est retourner à coups de pioche un sol ingrat, pierreux, résistant^ où le soc s'ébrécherait. En ce pays communautaire, de forte et sévère mutualité, appel est fait par la « ban- nie )) aux bonnes volontés des jeunes cultivateurs. Ils accourent au rendez-vous des extrémités de la pa- roisse. Le travail est dur, non rétribué, sauf par quel- ques libations d'eau-de-vie. A la prime aube, les hommes sont sur la lande et, devant qu'ait résonné le premier coup de pioche, on les voit qui forment le cer- cle, les bras des uns noués au col des autres : le pro- priétaire du champ se place au milieu des travailleurs^ faitle « signe du chrétien » et tous en chœur, à voix haute, d'entonner les Commandements de Dieu (1). oué, les Bretons de Brizeux, les Derniers Bretons deSouve^stre, le iZ'Izel de Bouet, les Veillées bretonnes de VioIeau'etdeLuzel, î Itinéraires de Pol de Gourcy, la Légende de la mort de Le Braz, Bretagne qui croit, de Tiercelin, etc. ^1) Voilà le principal du varadek. Tout n'y consiste pas cepen- 86 AU CŒUR DÉ LA. RACE Le varadek^ je crois, est spécial au pays de Lan- nion(l). Il y a cependant quelques coutumes/plus gé- nérales, qu'on retrouve, avec des variantes sans im- portance, dans les quatre diocèses : ainsi la coutume du bazvalan et du breutaer^ poétiques entremetteurs chargés par les fiancés des préliminaires de la de- mande en mariage, et la coutume de \^ Soupe an lait^ que Brizeux a popularisée dans une ballade célèbre : Chantons la soupe blanche, amis, chantons encor Le lait et son bassin plus jaune que For... Ce que ne dit point le poète, c'est le mélange de sérieuxetde gaieté qui accompagne cette petite scène : les nouveaux mariés sont au lit. Sur un plateau, dant en coups de pioches et en hymnes d'église. Une fois la lande défoncée, les travailleurs, après un substantiel repas de soupe aux crêpes et de hih-saesson (viande salée), arrosés de ci- dre et d'eau-de-vie, se rendent sur une garenne voisine où les jeunes filles de la paroisse les ont déjà précédés. Chacune des jeunes filles arbore à son corsage un bouquetde fleurs en papier peint acheté à la ville. La fillo aînée du fermier, qui est de droit la reine de la fête, est aussi parée du plus beau bouquet. Les unes et les autres se placent sur un seul rang, à Textrémité de la ga- renne. Les travailleurs, pieds nus, en corps de chemise, se pla- cent à Tautre extrémité. Puis, sur un coup de fusil ou de pistolet servant de signal, tous s'ébranlent vers les jeunes filles et c'est une course folle dont le bouquet de la reine est l'enjeu pour le premier vainqueur et dont les autres bouquets servent à récom- penser les arrivants du deuxième tour. Bien entendu, la fête se termine par des danses et des chansons. Il n'est point sans elles de bon varadek. (1) On le connaîtrait également dans le pays de Callac, mais sous le nom de plomadtk. (Communication de F. Le Dantec.) r AU CŒUR DE LA RACE 87 dans une bassine, les garçons et les filles d'honneur, avec d'ironiques révérences, leur apportent la soupe blanche; mais les cuillers sont percées; les morceaux de pain font bloc, liés par un fil invisible. Le lait fuit de tous côtes, tandis qu'aux éclats de rire de Tassis- tance les mariés font leurs efforts pour en attraper quelques gouttes. De guerre lasse, ils laissent tomber la cuiller. C'est le moment que guettent les- garçons et les filles d'honneur pour chanter la sâne de la soupe au lait. Il y a plusieurs variantes de cette sdne. Celle qu'on chante sur le littoral trégorroisestparticulière- mentgraveet mélancolique. Je souhaiterais qu'elle fût recueillie. L'auteur anonyme de cette émouvante com- position y a fait tenir tout le drame de la vie bretonne ; U ne flatte pas les nouveaux époux ; il leur peint le ma- riage sous des couleurs plutôt sévères : « Aimez-vous bien l'un l'autre, dît-il en terminant. Gardez l'un pour Taulre une étroite fidélité; élevez vos enfants dans la crainte^de Dieu. — Par ainsi, chrétiens, quand l'heure de la mort sonnera pour vous, votre séparation ne sera point éternelle, et Dieu vous donnera la joie de vous retrouver dans son paradis. » La première journée des noces est terminée. Elle n'a été qu'une longue bombance. A table depuis Vangelus demidi, les convives ne se sontlevésqu'au dernier coup del'aw^^/î^^ du soir. Mais comment décrire ces banquets de Gamache? Sur l'aire neuve, dans le courtil, dans ' s champs, des tentes sont dressées, vastes quelque- s à loger quinze cents convives. Ils étaient douze ats, l'autre semaine, au mariage d'un poète breton, fred Lajat, plus connu sous son nom bardique de 88 AU CŒUR DE LA RACE Mab-ann-Argoal (fils desbois), avec une délicieuse /?ew- nérez de Scrignac, Mlle Jaffrennou. Longtemps con- tenue et d'autant plus exubérante, la gaieté bretonne, dans ces festins pantagruéliques^ lâche brusquement sa bonde et gicle au grand soleil comme un cidre capi- teux, cependant que binious et bombardes déchirent Tair pour annoncer chaque service et que le bazvalan elle breutaer y d'une table à l'autre, font assaut d'hyper- boles et de compliments à double entente. Puis, les tré- teaux enlevés^ filles et garçons nouent leurs rondes sur Taire neuve ; les brall- kamm succèdent aux passe-pieds, les jabadao aux monférines. Quel contraste avec la se- conde journée des noces, qui s'ouvre par un service fu- nèbre auquel, sous peine d'incivilité, doivent assister tous les convives de la veille! Les morts ne sont jamais oubliés en Bretagne. Mais il y a une autre catégorie de malheureux pour qui le lendemain des noces est un jour de liesse sans égale : les pauvres, ces « hôtes de Dieu », comme les appelle une expres- sion bretonne. Pareils à un volier de moineaux pil- lards, ils s'abattent sur la ferme des quatre aires du vent. Les reliefs du festin sont pour eux. Cérémo- nieusement ils s'attablent : la nouvelle mariée sert les femmes, le mari les honimes. On en compta jus- qu'à quatre cents au mariage de Mab-ann-Argoat et de Mlle Jaffrennou . Dieu sait s'ils firent honneur au repas I Mais oii leur joie tînt du délire, rapporte M. Yves Berthou, c'est quand la jeune mariée, si jolim accorte en son hennin de dentelle et sondevantier soie violette, s'avança vers le plus loqueteux dt bande et l'entraîna aux sons du biniou. Mab-a* AU CŒUR DE LA RACE 89 Argoat, cependant, offrait son bras à une vénérable ribaude; les garçons d'honneur en faisaient autant. Inoubliable farandole I Faute de souffle , quand la danse s'arrêtait, les bardes, pour remplir les entr'actes, déclamaient quelques-uns de leurs gwerz ou de leurs sônes les plus touchants. Plusieurs étaient accourus de loin pour ce mariage de leur confrère : Jaffrennou- Taldir (front d'acier), Berthou-Alc'houéder-Tréger (l'alouette du Trégor), le barde-facteur Charles Rol- land, Toussaint le Garrec, etc. Là encore, les époux n'avaient fait que reprendre une vieille coutume : les bardes avaient rang d'honneur dans les ma- riages de jadis^ — sans doute, pense La Villemàr- qué, en souvenir de leur ancien caractère sacerdotal. Les textes kymriques nous apprennent qu'au xii« siè- cle ils bénissaient encore des unions ; Dafydd ab Gwy- lim fut marié de la sorte par son ami le barde Madoc Penvraz. C'est un rôle qui semble exclusivement dé- volu à cette heure aux officiers de l'état civil. Mais le sentiment religieux n'y perd rien. Il est constant, sur presque toute l'étendue de la péninsule, que la première nuit des noces revient à Dieu, la seconde à la Vierge et la troisième au patron du mari ou à saint Joseph. A Scaër et en quelques autres paroisses, on allume au moment du mariage deux flambeaux de cire vierge, l'un devant le mari, le second devant lafemme^: le premier flambeau qui s'éteint désigne ui des époux qui doit s'en aller avant l'autre. Et li-là ne se tient pas pour le plus malheureux... 'est que la mort ici n'a rien de haïssable ; elle est sente et familière à tous et sa pensée est comme 90 IC ŒCR DE LA RACE le sel de la vie. Dès qu'im malade tombe en agonie, le glas liole à l'église procbaiae, plus ou moins pré- cipité suivant le sexe el la qualité du moribond. Pour '( l'agonie noble », par exemple, les sons s'espacent avec une solennelle lenteur de minute en minute. Pendant ce temps, à l'intérieur du logis, le plus ancien de la communauté récite les prières des agouisants; les voisins se joignent aux membres de lafamille; on dispose le coffre en chapelle ardente el on y allume un cierge consacré le jour de la Purification et dont se munissent à tout hasard les plus pauvres convenants. Quand la mort a passé sur l'agonisant, on trace trois signes de croix avec le cierge sur son frontj sur ses épaules et sur sa poitrine; puis on éteint le cierge el on rabat sur la tête du défunt ses draps el sa couette de balle. Il faut avoir grand soin alors de tenir remplis d'eau tous les vases de la maison, afin que Vins {1} du mort, avisant le ribot, ne s'en aille corrompre le lait aous prétexte de s'y purifier. Toute l'eau du logis est ensuite jetée el renouvelée. Les animaux, par un esprit de solida- rité qui émeut, sont associés au deuil de la famille : dans les pays d'abeilles, on recouvre leurs.ruches d'un drap noir; ailleurs on fait jeûner les bœufs la veille des funérailles, quitte à. leur donner double provende pins tard. Le mort, du reste, quoique sa dé- pouille repose on terre bénite, ne tardera pas à reve- nir dans la maison qui lui fut chère ; s'il n'y fait pas élection do domicile pour toute l'année, on peut {l)Sonâme. AU CŒUR DE LA RACaS 91 compter qu'à certains jours, comme la Toussaint ou la vigile de Noël, il reviendra prendre sa place sur le banc-dossier ou dans le fauteuil de chêne assu- jetti au coin de Pâtre ; ces jours-là, comme dit Tristan le Voyageur, il y a plus d'âmes dans chaque maison de Bretagne que de feuilles nouvelles, au printemps, sur la ramure des chênes. Aussi tient-on pour impie de balayer une maison la veille des grandes fêtes : ce serait balayer les trépassés [s/cuba ann anaotin). Aux environs de Lesneven on poussait le scrupule plus loin encore, d'après Cambry : jamais on n'y balayait de nuit une maison, crainte de blesser les âmes qui rô- dent dans Nombre. De leur existence terrestre elles ont gardé les besoins les plus humbles et comme un reste de sens. Et, pour réchauffer les malheureuses, on a soin d'entretenir quelques tisons dans Tâtre; de placer une miche fraîche sur la table, pour qu'elles goûtent encore à la douceur de ce pain des vivants... LA VRAIE BRETAGNE Prenez, pour entrer en Bretagne, le chemin de la mer. J'ajouterai un autre conseil au précédent : c'est, autant que possible, de choisir Tautomne pour vi- siter la Bretagne. Il y a de beaux jours, des ciels d'azur et des mers d'émeraude jusque dans ce pays. Ni ces ciels ni ces mers ne sont les vrais ciels, les vraies mers de la Bretagne. Un pays doit être vu dans son atmosphère à lui, non sous sa couleur d'ex- ception. La Bretagne est grise incurablement, comme Tautomne, d'un gris nuancé et argenté. Tout s'y atténue, s'y imprécise comme au travers d'une pru- nelle en pleurs; ces rochers qui vous effraient, ces landes mornes, ces rares arbres ployés dans la direction du Midi et comme en déroute sous le terrible noroît, ces pierres-levées, dont la longue file sombre éveille en vous des réminiscences de catastrophe biblique, ces calvaires et ces clochers de granit rose, fleurs délicates du paysage, ces coulées d'argent mat sous la feuillée déclinante des chênes, et la mer, non plus verte ni de cet indigo criard qu'il faut laisser à la baie de Naples, mais d'un joli bleu de turquoise, d'un bleu qui mue et qui chatoie comme une gorg^ colombe, tout cela, et les pauvres chaumes branla les vieilles en guenilles, les petites filles en ju^ violet, pareilles à des infantes, et les retraités ^ AU CŒUR DE LA. RACE 93 raccommodent leurs filets contre un pan de mur et Ja i fumée qui monte en tire-bouchon des fourneaux en pierres sèches où l'on brûle le varech, se fond, s'har- monise, quitte de sa sauvagerie ou de son éclat et de- vient, avec l'automne, quelque chose d'incomparable- ment mélancolique et doux. Cette fois, c'est la Bretagne. LES DERNIERES ANNÉES DE CHATEAUBRIAND(l) Chateaubriand avait soixante et ua ans sonnés quand éclata la révolution do Juillet. C'était un homme vert encore, quoique de petite taille, le visage plein de feu, le front haut et comme allongé sous d'abondantes boucles blanches, tel enfin que venait de le représenter Giraudet dans le beau portrait qui appartient à Mme la comtesse Marie de Chateaubriand. S'il ne (' pactisa >> point, comme il dît, avec la Révo- lution, le trouble qu'elle lui causa, le sentiment qu'il y avait sans doute aidé par ses attaques contre la mo- narchie déchue et plus que tout, peut-être, l'amer- tume qu'il éprouvait à se voir si promptement évincé par ses alliés de la veille, dont l'agilité n'avait fait qu'un bond de l'opposition aux affaires, ne furent point sans inQuer sur la conduite de vie qu'il adopta de ce moment. L'homme politique reprit la plume du journaliste, et, comme il arrive, l'aigreur de son es- prit passa dans ses propos el lui fit considérer les choses sous un jour excessif. Il tenait de son père un penchant marqué à la misanthropie. La vieillesse, qui était venue pour lui, l'y poussait encore. Mais il ne la voyait pas ou ne la voulait point voir et suppor- tait mal le vide qu'elle fait autour des hommes, quand (1) Cet article (est-il besoin de le dire?) est antérieur au lîïre, si précis et si documenté, que M. Edmond Biré a publié depuis sous le même titre. LES DERNIÈRES ANNÉES DE CHATEAUBRIAND 95 le pouvoir s'est retiré d'eux et qu'il n'y a point appa- rence qu'il leur revienne jamais. A ces raisons extérieures de mécontentement s'en ajoutaient d'autres, d'ordre privé. Chateaubriand avait eu toutes les occasions du monde de faire fortune, et il n'en est point une, en effet, dont il n'ait profité sur le moment pour la tourner ensuite contre lui. Bou- tade ou non, il y a un grand fonds de vérité dans sa réponse à Charles X : — Combien, Chateaubriand, vous faudrait-il pour être riche? — Sire, vous y perdriez votre peine. Vous me don- neriez quatre millions ce matin que je n'aurais pas un patard ce soir. Sa part de cadet, fort médiocre, il est vrai, fondit la première, puis les six cent mille francs de dot que lui apportait Mlle de Lavigne et, après eux, le revenu de ses livres, de ses fonctions d'attaché d'ambassade sous Napoléon, de ministre d'État et d'ambassadeur sous la Restauration. Retombé à la pairie toute nue, après la publication de sa fameuse brochure : De la monarchie selon la charte^ il a si bien fait danser les écus au temps de sa prospérité qu'il lui faut, pour vivre, vendre son carrosse et ses chevaux, reprendre à pied, chaque jour, le chemin de la Chambre haute. Cela ne suffisant point encore, il vend sa bibliothèque à la salle Sylvestre, rue des Bons-Enfants, ne gardant r .r lui qu'un petit Homère de la collection Didot. ] nprimeur Ladvocat le tire un moment d'affaire < 1826. Une édition spéciale de ses œuvres, publiée ] cet imprimeur, lui rapporte cinq cent mille francs. 96 LES DERNIÈRES ANNÉES DE CHATEAUBRIAND Quand la révolution de Juillet éclata, les cinq cent mille francs avaient fondu comme le reste. Ce sont alors mille inventions assez peu dignes, s'il faut dire, ou tout à fait saugrenues, comme d'essayer de « faire suerdeTargent aux pierres », puisque les livres n'en produisaient plus, et, pour cela, de solliciter et d'ob- tenir l'autorisation de mettre en loterie sa maison de campagne de la Vallée-aux-Loups. La loterie fut dé- cidée, en effet, mais les billets ne trouvèrent point preneurs, même chez les royalistes. La Vallée-aux- Loups fut vendue au Châtelet, « comme on vend, dit Chateaubriand, les meubles des pauvres ». Elle resta en fin de compte, pour cinquante mille francs, à M. de Montmorency, d'oîi elle a passé par héritage dans la famille de La Rochefoucauld. Cinquante mille francs, une misère et qui n'accom- modait rieni Les meilleurs amis de Chateaubriand reconnaissaient qu'il y avait chez lui une largeur d'habitudes et un besoin de paraître dont il était dupe tout le premier. « S'il n'eut jamais, dit Tun deux, aucune de ces dépenses, fruits de honteuses faiblesses, qui minent sourdement tant de situations, il tenait cependant à une certaine dignité extérieure dont il avait pris le goût en Angleterre, que l'habitude avait fortifiée pendant ses charges et qu'il continua jusqu'au bout, sans trop se préoccuper si elle était compatible avec ses ressources. » Elle ne Tétait certainement plus après 1830. Heureusement pour lui il y avait, rue d'Enfer, derrière l'Observatoire, un vaste i blissement religieux, l'Infirmerie Marie-Thérèse, c Mme de Chateaubriand avait fondé dang les premiè «y» LES DERNIÈRES ANNÉES DE CHATEAUBRIAND 97 années de la Restauration, mais fondé à crédit, ce qui obligea la duchesse d'Angoulême de s'en mêler pour parer aux réclamations des créanciers. La su- périeure de cet établissement n'en gardait pas moins une reconnaissance véritable à Mme de Chateau- briand et, par-dessus elle, à son grand dépensier de mari. Elle leur fit offrir à tous deux d'habiter, non dans rinGrmerie mème^ mais dans une petite maison attenante. Le mur qui séparait cette maison des jar- dins de rétablissement serait abattu, et M. de Cha- teaubriand pourrait vaguer tout à Taise, du matin au soir, S0U9 des ombrages où l'on prendrait garde de ne point déranger sa rêverie. Ainsi fut fait. Chateaubriand alla s'installer rue d'Enfer (1). La maison qu'on lui avait aménagée était fort modeste, mais les fenêtres en donnaient sur un potager et un yerger à travers lesquels une allée de peupliers menait à un boqueteau. Le cabinet de Cha- teaubriand regardait cette allée. Il s'y tenait tous les matins en compagnie d'un gros chat qu'il avait hérité de Léon XII, lors de son ambassade, coiffé d'un ma- dras et vêtu de ce vêtement d'intérieur qui fut le sien jusqu'au bout, une longue redingote bleu foncé qui le prenait du menton aux pieds et lui faisait robe de chambre. Les religieuses étaient pleines d'attentions pour lui. Pourquoi faut-il qu'on ait imputé à l'intérêt une conduite qui n'était certainement dictée que par econnaissance toute pure ? Mais il est constant que firmerie Marie-Thérëse tira force bénéfices de la ^ habitait précédemment au 27 de la rue Saint-Dominique. 6 98 LES DERNIÈRES ANNÉES DE CHATEÂUBRÎÂND présence du grand homme. L'hospice s'était annexé une fabrique de chocolat. La mode s'établit dans le monde de ne plus se fournir que chez les religieuses de la rue d'Enfer, qui avaient imaginé cette prime étrange, invraisemblable, digne de Barnum, de « montrer » Chateaubriand à tout acheteur d'un pa- quet de douze livres pesant. Chateaubriand n'était pas sans se douter du petit trafic qui se faisait sous son couvert. « La sœur supérieure, écrivait-il, prétend que de belles dames viennent à la messe dans l'espérance de me voir; économe, industrieuse^ elle met à contribu- tion leur curiosité ; en leur promettant de me montrer^ elle les attire dans le laboratoire ; une fois prises au trébuchet, elle leur cède, bon gré, mal gré, pour de l'argent, des drogues en sucre. Elle me fait servir à la vente du chocolat fabriqué au profit de ses ma- lades... La sainte femme dérobe aussi des trognons de plume dans Tencrier de Mme de Chateaubriand ; elle les négocie parmi les royalistes de pure race, affirmant que ces trognons précieux ont écrit le superbe Mé- moire sur la captivité de Mme la duchesse de Berry !. . . » Si dévot qu'il fût aux bonnes sœurs de la rue d'En- fer, Chateaubriand ne laissait pas cependant de leur brûler la politesse, le moment venu, pour ses petites débauches hebdomadaires avec Béranger et le pèleri- nage quotidien qu'il accomplissait à l'Abbaye-au- Bois, où demeurait Mme Récamier. Elle était la der nière passion de sa vieillesse ; une communauté d'il fortune avait contribué à resserrer leurs liens. Le sottes spéculations du mari de Mme Récamier Pavaiei •".t LES DERNIÈRES ANNÉES DE CHATEAUBRIAND 99 forcée de vendre son bel hôtel de la rue du Mont-Blanc pour se réfugier au troisième étage d*un vaste im- meuble de la rue de Sèvres, qui est occupé aujour- d'hui par les religieuses de la congrégation de Notre- Dame. Chateaubriand retrouvait là Ballanche et Am- père, avec quelques autres visiteurs de passage. Il rêvait de fonder à l'Abbaye une sorte de Port-Royal des Champs. Aux grands jours, il y lisait des frag- ments de ses Mémoires d' outre-tombe, qui n'étaient encore que les Mémoires de ma vie et qu'il achevait dans sa retraite de la rue d'Enfer. Cette retraite, à la longue, commençait pourtant à lui peser. Dès qu'il put s'en libérer, en même temps que de la tutelle des bonnes sœurs, il n'y manqua point et, pour se rap- procher davantage de Mme Récamier, il loua, rue du Bac, les deux pavillons jumeaux qui portaient le n« H2, devenu aujourd'hui le 120 (1). « Je n'ai plus qu'un sentiment, écrivait-il à Mme Ré- camier le 5 juillet 1838, achever ma vie auprès de vous. Je meurs de joie de nos arrangements futurs et de n'être plus qu'à dix minutes de votre porte, ha- bitant du passé par mes souvenirs, du présent et de l'avenir avec vous; je suis déterminé à faire du bon- heur de tout, même de vos injustices. » La maison de la rue du Bac n'a pas changé. Der- rière les vantaux de sa double porte cochère, enrichis par Bernard Toro d'élégants médaillons allégoriques, 5 bâtiments du xviii^ siècle, d'un étage sur entre-sol, 3 toits bas et fuyants, son fronton en ronde bosse, l) Il avait habité précédemment la même rue, au n® 42, de i8 à 1820. 100 LES DERNIÈRES ANNÉES DE CHATEAUBRIAND grouillant de sphinx et de chimères, et les urnes qui surmontent les angles de Tentablement, vous retrou- verez au rez-de-chaussée, dans leur état primitif, les appartements qu'occupa Chateaubriand sur la fin de sa vie el dont la disposition et Taménagement ont été pieusement respectés par la propriétaire actuelle, Mme la marquise de Saint-Ghamans. Chateaubriand avait une autre raison pour quitter rinfirmerie Marie-Thérèse. Il venait d' a hypothé- quer sa tombe », suivant sa propre expression, en vendant pour un capital de deux cent cinquante mille francs et une rente annuelle de douze mille francs les Mémoires qu'il écrivait sans discontinuer depuis 1809 et qui étaient achevés depuis quelque temps. Ce ca- pital et cette rente, avec la pension qu'il recevait de Charles X^ puis du comte de Chambord, lui permet- taient de refaire une certaine figure. Quoi qu'il dtt, son amour-propre se satisfaisait mal de servir d'en- seigne aune épicerie,. même cléricale. L'hôtel de la rue du Bac lui rendait la disposition de lui-même, chose dont il était plus jaloux que de quoi que ce soit. La perpétuelle attention dont il était l'objet rue d^Ën- fer et les curiosités qui l'y assaillaient à tout moment le dérangeaient fort dans ses habitudes de travailleur ponctuel et méthodique. Cette ponctualité était extrême, en effet, et demeura telle jusqu'au dernier jour de sa vie. « Dans ma jeunesse, dit-il, j'ai s'^"- vent écrit douze et quinze heures sans quitter la t** où j'étais assis,- raturant et recomposant dix foi même page. L'âge ne m'a rien fait perdre de cette culte d'application. » Sitôt levé, il se mettait au LES DERNIÈRES ANNÉES DE CHATEAUBRIAND 101 vaiL Jamais homme ne se montra moins satisfait de lai-même, plus défiant de ce qu'il écrivait; il se re- prenait sans cesse, raturait, corrigeait, ne laissait rien subsister quelquefois de son premier jet. Ses amis en étaient venus à s'effrayer de l'altération que tous ces remaniements apportaient à la rédaction primitive des Mémoires ; ils faisaient des vœux pour qu'elle pût lui être soustraite à temps. Ils y réussirent pour les trois premiers livres qui ont été publiés en 1874 dans le texte de 1826. Rien d'instructif comme la comparaison de ce texte avec le texte définitif. Si l'on peut regretter dans celui-ci quelques suppres- sions (par exemple dans le portrait du pfere de Cha- teaubriand, d'où il a, pour des raisons d'esthétique plus que de convenance, ôté la touche d'humanité et d'honneur qui l'adoucissait d'abord], il n'apparaît poinf que les autres modifications apportées par l'au- teur aient rien enlevé à la sublimité du livre. Le vieux lion avait gardé sa griffe; elle s'était même aiguisée avec l'âge, mais ses amis supportaient mal de lui voir préférer de plus en plus aux termes vagues et généraux les expressions nettes et précises jusqu'à la technicité. Pour nous, quand, au lieu du « laboureur né à l'om- bre des épis]» , Chateaubriand|écrit « le laboureur germé à Tombre des épis » ; quand, au lieu de « la chambre ^^. ma mère me fit le funeste présent de la vie »,il écrit: a chambre où ma mère m'infligea la vie », ces chan- oients, loin qu'ils nous choquent, nous feraient plu- saîsir l'ascendante beauté et la perfection défini- e que le travail communiquait à son expression. 6. 102 LES DERNIÈRES ANNÉES DE CHATEAUBRIAND On peut dire que, de 1835, où ils furent achevés, à 1847, où ils parurent en feuilleton, Chateaubriand ne cessapointun moment de iraxaitteT slux Mémoires. « Je fais toujours copier les MémoireSy écrit-il à Mme Récamier le 6 août 1840, corrigeant par-ci, par-là, quelques mots dans ces vieilleries. » Sur un exemplaire de la quatrième partie que possède M. Ho- noré Champion et qui est de la main d'Hyacinthe Pi- lorge, secrétaire de Chateaubriand, on lit à la pre- mière et à la dernière page : « Revu le ^^ février 1845 ». Cette quatrième et dernière « carrière » est toute hé- rissée de corrections et de ratures qui sont de la main de Chateaubriand. Il revenait entre temps sur d'autres ouvrages, comme le Congrès de Vérone^ qu'il voulait faire entrer dans les Mémoires, « C'est mon vrai titre, comme affaires, à l'avenir », écrivait-il le 9 août 1841. Un témoignage plus curieux encore de Topîniâtreté avec laquelle il travaillait et se revoyait jusque dans l'extrême vieillesse nous est fourni par un certain Adolphe Pâques, dont M. Lenôtre, en des pages pleines de finesse et d'érudition, évoquait Técemment la singulière figure. Cet Adolphe Pâques était un an- cien perruquier du duc de Brunswick, grand Coureur de célébrités et qui avait acheté le fonds de M. Erard, coiffeur rue de Grenelle-Saint-Germain, sur la simple déclaration qu'il avait M. de Chateaubriand parmi ses clients. M. Pâques, qui pendant douze ans consé cutifs eut l'honneur de promener sa savonnette sur le menton du grand homme, a laissé des souvenirs qu'un historien consciencieux ne saurait négliger. Il ^ LES DERNIÈRES ANNÉES DE CHATEAUBRIAND 103 -[ -■ — -r I ■ . nous apprend d'abord que] était le train de M. de Cha- teaubriand rue du Bac : «Le personnel de sa maison, dit-il, se composait d'un cuisinier, d'un valet de chambre et de la femme de ce dernier qui servait de lingère; il avait une voi- lure et louait deux chevaux au mois. Je vois encore M. le vicomte assis dans un grand fauteuil, ayant à sa gauche la cheminée oi!i pétillait un feu clair en toute saison, car il était très frileux. A sa droite, se trou- vait une table chargée de papiers, de livres, de jour- naux... Tout cela pêle-mêle et dans un admirable désordre... J'étais autorisé à prendre, dans le tas, les journaux qui me convenaient; chaque jour, j'en em- portais trois ou quatre^ pour la plus grande satisfac- tion des clients de ma boutique. La bouilloire, conte- nant l'eau qui devait servir pour la barbe^ clapotait devant Tâtre. Je rasais surplace. J'ai déjà parlé de la simplicité des goùls du grand écrivain; la redingote qui lui servait de robe de chambre était minable : ses revers indiquaient surabondamment, à ceux qui l'ignoraient,, que le premier déjeuner du porteur était le chocolat. » On n'est pas plus perspicace. De fait, rien n'échap- pait à maître Adolphe. Et c'est ainsi qu'il ne manqua point de remarquer et nota soigneusement, pour rédification des Saumaise futurs, que M. le vicomte, ''"' continuait de dicter tandis qu'on le rasait, mettait •fois, entre deux phrases^ un intervalle de vingt nutes. Pilorge, cependant, bâillait^ faisait ses jles ou traçait des arabesques sur une feuille de )ier. D'autres fois, la phrase venant d'elle-même. 104 LES DERNIÈRES ANNÉES DE CHATEAUBRIAND Chateaubriand relevait du geste^ pour la dicter, le rasoir de M. Pâques. Quoi d'étonnant que des séances si mouvementées durassent deux heures et plus? Mme de Chateaubriand y assistait le plus souvent avec une petite perruche qu'elle aimait fort, mais qui ne pouvait souffrir M. Pâques. Un jour que la vicom- tesse avait le dos tourné, celui-ci lui barbouilla le bec de sa savonnette. La rancune de la perruche n'en fut que plus vive ; elle se pendait à son habit : « Cela faisait sourire M. le vicomte. » Pâques congédié, le travail continuait, se prolon- geait quelquefois jusqu'à deux heures de l'après-midi. En général, pourtant, l'après-midi tout entière était pour la promenade et les visites. Chateaubriand était fort ordonné là comme partout. Dans les premiers temps encore de son installation rue du Bac, on le voyait, sur le coup de trois heures, avec une ponc- tualité qui en faisait l'horloge de ses voisins, sortir de sa maison, « passer leste, pimpant, recherché dans sa mise, une badine à la main, heureux de ne parler à personne et de faire tous les jours, invariablement, la même chose » (1). Cette même chose, c'était d'aller reconnaître, sur le boulevard du Montparnasse, la cime d'un cyprès planté par Mme de Baumont, qui lui avait été long- temps chère et qu'il n'oublia jamais, puis d'obliquer par la rue de Sèvres jusqu'à l'appartement de *" grande amie Mme Récamier. Quand, d'avenli Mme Récamier était absente, il « traînait » les he" (1) Cf. Charles Lenormant. LES DERNIÈRES ANNÉES DE CHATEAUBRIAND 105 qu'il aurait dû passer chez elle sur son « boulevard », dans le a triste » jardin du Luxembourg, quelque- fois plus loin, comme en témoigne celte lettre du 6 août 1840 : n Hier, j'ai fait une longue course au canal Saint-Martin; c'est un bout de Paris qui me plaisait, parce que je croyais qu'il avait quelque res- semblance avec les pays d'eaux que vous habitez. J'étais tout charmé d'un haut pont sous lequel passe le canal, et de l'hôpital Saint-Louis, tout noir, res- semblant à un couvent avec des toits pointus à la Henri IV. Je me réfugie dans les combles du temps passé comme une chauve-souris. Voilà des plaisirs qui ne vous tourmenteront pas. » Lui-même voya- geait, s'établissait quelques moments à Fontainebleau et à Chantilly, s'arrêtait à Cannes, 1 ne trouvera pas un enfant de chœur pour son office, disait le sacristain. Si ce n'est un homme ivre, dans la douve du chemin, — avec le péché mortel en son cœur : Hélas 1 c'est pour Renan, mort — avant d'avoir été prêtre dans son pays... » « Effectivement, ajoutait Renan avec sérénité, voilà ce que je suis : un prêtre manqué. Quellien a très bien compris ce qui fera toujours défaut à mon église, c'est l'enfant de chœur. Ma vie est comme une messe sur laquelle pèse un sort, un éternel Introïbo ad altare I)eij et personne pour répondre : Ad Deum qui lœtificat juventutem meam. Ma messe n'aura pas de servant. Faute de mieux, je me la réponds et moi- même ; mais ce n'est pas la même chose. » 1 r LE BARDE DU DINER CELTIQUE 177 III Quellien n'aurait écrit que la Messe blanche qu'il faudrait encore lui faire une place de choix parmi nos bardes bretons. Si la Bretagne avait eu des ollamhs comme llrlande, des sortes de bardes-majeurs élevés en grade au-dessus de leurs confrères, il eût été digne d'être un de ces bardes avec La Villemarqué, Luzel, Prosper Proux, TabbéGuillômeet OUivier Souvestre qui eussent complété le sextuor réglementaire. L'au- teur des Souvenirs d enfance et de jeunesse a fait de lui ce grand éloge qu*il était le seul homme de ce temps chez lequel il avait trouvé la faculté de créer des mythes. Peut-être, dans la suite, Quellien abusa- t-ii et mésusa-t-il même quelquefois de cette faculté infiniment précieuse pour le poète, dangereuse et su- rérogatoire pour le philologue et l'historien. Son ex- cuse, s'il en a une, est qu'il était sa première dupe. Je ne doute pas, encore un coup, qu'il n'ait fini par ajouter foi au roman de Perrinaïky « cette queue de cerf-volant composée de chiffons attachés avec des ficelles », suivant la plaisante expression du même Renan dans sa lettre au sévère Luzel. Un des traits du caractère celtique et qui prenait chez Quellien un relief extraordinaire, c'est en effet cet illuminisme 'manent et obstiné qui n'est ici, je le veux bien, que ridéalisme à la troisième puissance, mais qui par- it ailleurs, dépouillé du prestige de la poésie, ris- erait de porter un nom moins honorable. Certain? 178 LE BARDE DU DINER CELTIQUE Bretons de pure race, par besoin^ se nourrissent de divagations et en nourrissent leur entourage. Comment concilier ces extravagances avec le sérieux qu'on s'ac- corde généralement à leur reconnaître ? Si l'homme en soi est un abîme de contradictions , qu'aurait dit Pascal du Celte de race pure? Pour Quellien, sans doute, on ne saurait oublier qu'il était né à La Roche, le quar- tier général de ces stoupers nomades dont il a parlé avec une sympathie presque fraternelle et qui y ont leur ghetto dans les masures de la basse ville. Effré- nés maraudeurs, ils rachètent ce manque de vergogne par une verve abondante et narquoise, mille trou- vailles d'expression qui laissent leurs juges désarmés. Quellien tenait de ces pauvres hères. A bien réfléchir, ne fut-il pas lui-même une sorte de stouper partant au petit matin et passant les trois quarts de sa journée à battre le pavé de Paris autour des salles de rédac- tion et des cafés « littéraires » ? Battre le pavé est une recette de Mathurin Régnier pour prendre les stro- phes à la pipée. C'eût pu être aussi bien une recette de stouper rochois. Sans doute, comme à ces nomades de son pays, il arriva plus d'une fois à Quellien de rentrer chez lui « le bissac vide » ; mais que de fois aussi il lui arriva de rallier le gîte avec un butin mer- veilleux, avec des pièces comme Fiançailles^ la Messe Blanche^ le Chuféré^ qui valaient des perles et des dia- mants et que notre pauvre ami, sur l'autel intérieur qu'il lui avait dressé, suspendait ensuite d'une m pieuse au cou de celle qu'il nommait sa mammik- Breiz-helly sa douce mère-grand la Bretagne ! ^ LE PEINTRE DE LA RENAISSANCE NEO-GRECQUE (jEAN-LOUIS HAMON) A Gaston Prunier. L'État vient d'aviser la municipalité de Saint- Brieuc qu'il prenait à sa charge les frais du monu- ment qui doit être prochainement élevé dans cette ville à la mémoire de Jean-Louis Hamon. Monument très simple d'ailleurs : un buste, une stèle. Mais l'œuvre sera signée d'un des meilleurs artistes de ce temps ; l'hommage prendra ainsi toute sa valeur, A vrai dire, ce n'est pas à Saint-Brieuc qu'on au- rait dû ériger le buste de Hamon. L'auteur du Triste rivage et des Muses à Pompéi^ l'instaurateur de ce genre néo-grec, dont le gracieux alexandrinisme sé- duisit longtemps les contemporains, était né, par une étrange fortune, le 5 mai 1821, dans un des coins les plus sauvages de la côte bretonne, à Lanloup, près de Plouha. Son père y exerçait les modestes et peu lu- lives fonctions de préposé des douanes. Yves- les Hamon, né à Pluzunet le 24 mars 1777, avait lusé en premières noces Angélique Quimper et it eu de ce mariage trois enfants, deux garçons : 480 LE PEINTRE DE LA RENAISSANCE NEO-GRECQUE Jean-Marieet Jean-Louis; une fille : Marie-Célesle (1). Pauvre nichée à qui manquait souvent le nécessaire ! On voit encore, à Lanloup, le petit chaume bran- lant où Jean-Louis vint au monde, son toit de glui moussu, son pignon quadrillé à la chaux, sa porte basse et son unique fenêtre. Une plaque de marbre noir, encastrée dans la façade, le signale aux pas- sants. Et que Hamon soit né léans, c'est ce qui cause une première surprise. Mais Tétonnement grandit à mesure qu'on avance dans l'intimité du paysage. Une nature âpre et sans sourires, d'immenses grèves toutes couvertes de ce sable blanc et tenu qui ressemble à une poussière d'ossements, des dunes mornes feu- trées d'un gazon couleur de rouille, voilà le Lanloup suburbain. Plouha même est un bourg assez triste. Une population étrange Fhabite : ces marins, ces pê- cheurs, ces journaliers de la glèbe portent presque tous la particule : ce sont les descendants d'anciens nobles jacobites, dépouillés de leurs biens, proscrits avec les Stuart, et qui vinrent se terrer là peu après* Il leur fallut, pour vivre, adopter les façons des simples paysans : Noblans Plouha^ noblans netra, « noblesse de Plouha, noblesse de rien », dit encore un proverbe breton (2). (1) Ces renseignements généalogiques et les solvants m'ont été fournis par M. Optât Martin à qui j'adresse ici tous mes remerciements. (2) « La petite commune de Plouha, qui n'était habitée qi par de la noblesse d'une indigence superbe, se ressent enco de l'orgueilleuse misère dont leurs oisifs parchemins l'avaient ii crustée {sic) — écrivait en 1794 le « citoyen » J. La Vallée. — Ri( LE PEINTRE DE LA. RENAISSANCE NÉO-GRECQUE 181 C'est un des traits pourtant de cette race fruste et primitive que son extraordinaire finesse, son apti- tude au rêve et à la méditation. Ainsi, dans le gra- nit celtique, s'ouvrent brusquement de merveilleuses fontaines d'une incomparable limpidité, d'un orient aussi pur que celui des pierres précieuses. Hamon, comme Renan et Brizeux, témoigne de ces ressources cachées de la race, de cette tendresse frémissante sous une couche de superficielle barbarie. A cette âme de rêve, les durs labeurs de la mer et des champs ne convenaient qu'à moilié. Plus riches, ses parents l'eussent tourné vers le séminaire. Du moins ne tentèrent-ils point de contrarier sa voca- tion. Elle s'affirma de bonne heure; à l'école, me di- sait sa sœur, il illustrait de croquis rapides, de fan- taisies originales les marges de ses cahiers. Sans maîtres, livré à lui-même, il s'était trouvé. Entre temps, Gilles Hamon avait été nommé préposé des douanes à Saint-Malo, puis à Lannion où il prit sa retraite et s'établit cordonnier. Sa famille l'y sui- vit ; Angélique Quimper étant morte, Gilles Ha- mon, bien qu'âgé de 62 ans, convola en secondes d'aussi grotesque. On y comptait cent cinquante familles toutes nobles depuis le déluge. Maîtres et valets d'écurie, bergers et bouviers, tout était chapitrai. On n'avait pas de pain, mais on avait une épée; aux grands jours, les monseigneurs en sabots ngeaient le pied de bœuf au retour de la grand'messe, où quette du banc ou de l'eau bénite ou de la fabrique les avait ivetnent occupés. Et, par ci, par là, pour délassement, sur- aient entre les augustes manans quelques jolis duels. » *yage dans les départements de la France,) 11 t 182 LE PEINTRE DE LA. RENAISSANCE NÉO-GRECQUE noces avec une veuve de la localité, Jeanne Lhélicoq, femme Le Guyz. Jean-Louis avait alors dix-huit ans ; la tête carrée, les traits massifs, mais le front large et proéminent, les yeux comme à Taffùt sous des sourcils en broussaille et qui se rejoignaient à la ra- cine du nez, il ne se flattait pas que son talent de dessinateur lui pût être un gagne-pain immédiat — encore qu'il tirât quelques ressources de la vente de ses croquis, exposés en permanence dans l'échoppe de son père — et cherchait une profession qui, tout en lui donnant à vivre, lui laissât assez de loisir pour se perfectionner dans son art. Les professions de cette sorte n'ont jamais abondé. Hamon le savait et l'exemple de son aîné Jean-Marie, « engagé comme instituteur congréganiste à la maison-mère de Ploër- mel » décida sans doute de sa propre orientation. Tou- jours est-il que nous le retrouvons, quelques années plus tard, installé, sous le froc noir des frères de Lamennais, dans le vieux couvent à usage de pen- sionnat et d'école que Pierre, marquis de Coatredrez, chevalier de l'ordre du roi et capitaine de cinquante hommes d'armes de ses ordonnances, fonda en ex- piation de ses péchés, Tan de grâce 1622, sur un ter- rain à lui appartenant et jouxtant la rue qui portait à cette époque l'accord et plaisant nom de rue des Jon- gleurs (1). Par parenthèses, il ne fallait pas moins que cotte pieuse fondation pour faire oublier au peuple les « forseuerics, malices et grièvetés » (l) C'est aujourd'liui la rue des Capucins. Les frères dt mennais occupent les anciens bâtiments des moines. Fv* LE PEINTRE DE LA RENAISSANCE NÉO-GRECQUE 183 * charg'eaîent la conscience du puissant seigneur, si tant est que ce soit le même qui s'appostait avec son page sur le chemin de NoIre-Dame-du-Yaudet pour enlever les jeunes pennérez dont la « cointise » avait l'heur de lui plaire et le môme encore qui, dans une bagarre provoquée par un différend avec le meunier du Pont-de-Papier, noya, décolla ou méhaigna une vingtaine d'artisans lannîonnais coupables d'avoirpris fait et cause pour le meunier (i). Ces mœurs un peu libres sentaient la féodalité et furent courantes en Bretagne jusqu'à la fin du xvii° siècle. Pour en re- venir à Jean-Louis Hamon, il ne paraît pas que l'habit ecclésiastique lui ait fait une âme très différente de celle qu'on lui avait connue dans le siècle. Tous les témoignages concordent à cet égard. « On lui voyait plus souvent le crayon à la main que son chapelet, me disait quelqu'un. C'était au point qu'à l'église, pendant les offices, une feuille de papier blanc dissi- mulée dans la coiÉfe de son chapeau, il croquait à la volée le prédicateur dans sa chaire, le communiant à la Sainte-Table et le « chasse-gueux » sur sa verge de coudrier. » Légende ou vérité, l'anecdote a son prix : elle montre bien que cette semi-cléricature lui {\) V. dans .les Gwerziou Breiz-lzd la pièce intitulée Markiz Tredre et, dans ÏHistoire de Lannion de Lenepvou de Garfor, l'analyse du gwerz : Pipi Coatredrcz, fondalour ar Capucinet. .'eoiarquera que.; dans le gwerz recueilli par Luzel, le mar- i , de Çoatredrez est tué en duel par un sieur de Kcrninon; [ iit, le Pierre de Çoatredrez qui fonda les Capucins de Lan- ! 1 fut bien tué en duel aussi, mais par son propre beau- • Vincent duP irc, marquis de Locmaria (1624). 184 LE PEINTRE DE LA RENAISSANCE NÉO-GRECQUE avait été un pis-aller el qu'il n'y avait vu qu'un biais pour se soustraire à la tyrannie d'une profession' ma- nuelle. Les vœux qu'il avait prononcés ne renga- geaient que pour un temps déterminé. Et déjà il pre- nait contact avec le monde ; il ne s'enfermait point dans l'exercice de ses devoirs professionnels; il se répandait au dehors, grâce à la très grande liberté que Tordre concède à ses membres. Les portraits qu'il fît à cette époque, au crayon noir relevé de sépia, et qu'il exécutait pour un écu pièce, forme- raient toute une galerie de la bourgeoisie lannioa- naise sous Louis-Philippe. Mais ce premier contact avec le monde devait avoir d'autres conséquences plus importantes pour Jean- Louis Hamon. Un rayon de l'art païen était descendu jusqu'à lui et dès lors sa résolution fut prise de dé- pouiller le froc à la première occasion. Le peu qu'il avait vu de cet art dans les familles policées de la ville, chez les Penguern, les Alliou, les Dépassé, les Bombonni, chez mon père même, lui avait fait sentir les lacunes et l'infirmité de son éducation. Aux mai- greurs et à l'ascétisme de la pensée chrétienne, il opposait intérieurement la plénitude de formes et l'élégante vénusté de la plastique gréco-latine. Un de ces mythes ingénieux, comme il en éclosait dans le cerveau des humanistes de la Renaissance, fait descendre les Bretons de l'autochtone Celto et du grec Héraclès. La nymphe et le héros s'épousèrent. Pu' le héros, qui n'était point un parangon de constanc s'en retourna vers ce « Pays de l'Été » — Bro-Haff- dans lequel on a voulu voir tour à tour la Chersonès LE PEINTRE DE LA REbfAISSANGE NÉO -GRECQUE 185 Byzance et Tlonie. Celto Vy relança et y enfanta Britlo, qui donna son nom aux Celtes du continent et des îles, flamon, vraisemblablement, ne connaissait à cette époque ni Britto, ni Celto, ni Héraclès ; il ignorait jusqu'au nom du pays de TÉté; il ne savait pas qu'une tradition mystérieuse l'assigne à. la race bretonne pour berceau. Et» quand il l'aurait su, je conçois ce qu'il y aurait d'excessif à prétendre que quelques globules d'hellénisme, miraculeusement conservés, parlaient plus haut en lui que tout le sang de sa parentèle im- médiate. Il n'en est pas moins vrai qu'en notant comme un des traits les plus originaux d'une certaine classe de Bretons « leurs promptes familiarités avec la Grèce », Sainte-Beuve a peut-être dégagé le sens exact du vieux mythe et révélé du même coup le se- cret de la vocation d'un Jean-Louis. Peut-être aussi, comme l'insinue Henri du Cleuziou (car le cœur eut pour le moins autant de part que l'esprit dans cette métamorphose du jeune artiste), ses yeux s'étaient- ils arrêtés complaisamment^ à Lannion, sur ces sveltes artisanes de la Venise bretonne, « au fin profil, aux mains fluettes que Ton rencontre le dimanche, errant trois par trois sous les arbres de TAllée Verte, à l'ombre des grands ormes du Quai-Planté ou sur la longue levée qui côtoie le Guer ». Lannion fut célè- bre de tout temps par la grâce éveillée de ses femmes. Celles de Buzulzo surtout — le principal' faubourg )uvrier de la ville — ont un type de beauté qui n'ap- partient qu'à elles. N'y cherchez point le savoureux [nodelé, les lignes opulentes, les chairs incarnadines it lustrées, durable honneur de la Vénus kernévote. 186 LE PEINTRE DE LA RENAISSANCE NÉO-GRECQUE (^elte sorte de beauté massive — plus flamande, à vrai dire, que bretonne — leur est aussi étrangère que la beauté spiritualiste, émaciée, presque claus- trale des vierges du Haut-Léon. Vive et de sang mêlé, il n'arrive guère que la race, chez ces artisanes lan- nionnaises, s'épanouisse dans un ensemble complè- tement à souhait pour les yeux. La perfection absolue a je ne sais quoi qui décourage et qui glace, et ces filles de Buzulzo dégagent une charme extrême qui captive instantanément les cœurs. La séduction qu'elles exercent n'est peut-être si soudaine et si im- périeuse que parce qu'une analyse superficielle s'a- vère impuissante à en décomposer les éléments. Il faut observer longtemps ces sirènes pour connaître que leur sortilège est d'une nature à part, qu'il n'est pas fait seulement de leur sourire et de la caresse de leurs yeux, mais de quelque chose de plus troublant encore et, si je puis dire, du pollen de fine et discrète sensualité qui flotte imperceptiblement autour d'elles. Le barde anonyme cité par Souveslre qui prononçait que « ce qu'il y avait de plus rare après les vierges dans la paroisse de Lannion, c'étaient les étoiles en plein jour et les roses en plein hiver », s'est mépris grossièrement sur le caractère de cette sensualité dé- licate et toute à fleur de peau. Un Ilamon ne s'y pou- vait tromper. On a de lui des portraits d'artisanes lannionnaises, en petit nombre^ il est vrai, où son crayon virgilien semble s'être complu amourei ment. Mais le témoignage décisif et qui ne la. subsister aucun doute sur le changement qui s'é' opéré dans son esprit, c'est un tableau qu'il olTr- r^ LE PEINTRE DE LA RENAISSANCE NÉO-GRECQUE 187 la municipalité lannionnaise vers 1843 et que son hétérodoxie fit longtemps reléguer dans les greniers de THôtel-de Ville (1) : un moine — qui n'est pas Fra Angelico —,1a paletle à la main, regarde du coin de l'œil le Christ exclusif et jaloux que la règle lui commande de prier matiu et soir et qui ne supporte ppint qu'on partage avec lui. Mais Tari est plus fort : d'un geste décidé, le moine repousse le tentateur cé- leste et se remet à ses pinceaux. Ce fut l'histoire de Hamon : riche d'une bourse de 500 francs que lui avait allouée la générosité du Con- seil général, il fit ses adieux aux frères de Lamen- nais, au calme et verdoyant moùtier de la rue des Jongleurs, et se lança délibérément dans la grande mêlée parisienne. Une secrète affinité de tempéra- ment Tentraînait vers Fauteur de la Source et de Y Apothéose d'Homère'^ s'il avait pu s'élire un maître, c'est Ingres qu'il eût choisi entre tous. Mais Ingres vieillissait, s'aigrissait. Il ne rebuta point Hamon; seulement il lui ferma son atelier, ne jeta qu'un coup d'oeil distrait sur la toile que lui soumettait le nou- veau venu — un Buveur breton — et lui conseilla po- liment d'aller planter son chevalet ailleurs. Ilamon, désemparé, prit le chemin du Louvre. Il s'arrêta de- vant les Vouet et les Poussin. Mais, sans une tech- nique déjà sûre, quel profit retirer de ces vieux maîtres? Heureusement un camarade parla pour lui "^aùl Delaroche ; admis comme élève chez l'auteur ) Il occupe aujourd'hui la place d'honneur dans la salle des triages. 188 LE PEINTRE DE LA RENA.ISSAKCB NËO-GRECQUE des Enfants d Edouard, il put fort à faire pour vaincre les préventions de son professeur qui s'emporta un jour jusqu'à lui dire : « Vous êtes Breton? Votre père est cordonnier? £h bien, mon ami, voulez-vous un bon conseil? Retournez en Bretagne et imitez votre père : faites des souliers >> (1). Hamon courba ia tète sans répondre. Sur les quarante francs de son budget mensuel, il en réservait dixpoursa mansarde du boule- vard Bonne-Nouvelle, vingt pour sa pension, le reste pour ses dépenses d'atelier. Mais il faisait lui-même sa lessive, lui-même sa « popote », et portait, été comme biver, un grand carrick à sous-pieds qui ne laissait point voir la détresse de son linge. Le jour qu'un imagier de Sainl-Sulpice lui commanda une grosse de M chemins de croix *» qu'il lui payait deux francs (1) J'emprunte cette anectode à M. Jacques Evrard , qui ia tient -même de l'escellent peintre Jeaa Aubert, camarade d'atelier Hamon cliiiz Pau) Delarociie. Uamon, du reste, ne tarda pas >rendre sa revanclie. " Delaroche, raconte M. Evrard, avait nné à ses élèves, comme sujet de composition, le Masiacre i Innocents. On peut s'imaginer les scènes d'tiorreurs et de rnage que s'attachèrent à représenler la plupart des jeunes Jstes. Un seul avait traité le sujet d'une manière absolument uve : dans un délicieuK jardin on voyait une troupe d'enfants enant leurs ébats. Frais et roses, tout, dans leurs physiono- es, respirait la santé et la joie de vivre, mais, dans un bos- et, on apercevait !a silhouette tragique d'un assassin armé m poignard et qui se disposait à frapper les pauvres petits. Jui donc a fait cela? s'écria le professeur en passant la revue s compositious. — C'est moi, murmura Hamon. — Eli bien, [lis ce n'est pas mal du tout. C'est même très bien, oui, c'est ïs bien. » Delaroche comprit ce jour-là que Hamon avait ieux à faire que de manier l'empeigne et le tranchet J LE PEINTRE DE LA RENAISSANCE NÉO-GRECQUE 189 pièce, il acheta une pipe, des bottes neuves, un gilet en poil de chèvre et dîna pour la première fois chez le père Lafitte, au restaurant où fréquentaient ses ca- marades plus fortunés. Vrai miracle qu'il ne se, soit point gâté la main à ces pieuses acrobaties! Mais, au contraire, on le voit qui s'affirme de jour en jour, qui dégage lentement, mais sûrement, sa fine personnalité artistique. Jusqu'en 1848, pourtant, Hamon n'avait pas encore trouvé sa manière, son style propre. Ce fut un hasard qui les lui révéla, comme à Puvis de Chavannes, plus tard, un hasard devait révéler le secret de la décoration mu- rale. Hasard? Encore faut-il s'entendre. Combien d'hommes, jusqu'à Newton, avaient vu tomber une pomme qui n'avaient point été conduits à réflé- chir sur les lois de l'attraction? L'un des mots les plus vrais qu'on ait dits du génie, c'est qu'il n'est qu'une longue patience. A quelqu'un qui s'étonnait de la soudaineté de sa découverte et lui demandait par quelle voie il s'y était acheminé, Nev^ton répondit profondément : « En y pensant toujours ». Hamon aurait pu répondre comme Newton. Le Musée de Sèvres lui avait confié l'ornementation de deux grands vases pompéiens : à la vue de ces sveltes amphores, au palper de leurs lignes harmonieuses, ^amon tressaillit et se connut tout entier. La forme îs vases lui imposait son thème : il peignit sur l'un •ne ronde grecque, sur l'autre les mois de l'au- >mne et du printemps. Le naturel, la grâce exquise, i langueur délicieuse de ces compositions frappèrent 11. 190 LE PEINTRE DE LA RENAISSANCE NÉO-GRECQUE vivement les contemporains. Il n'y a pas d'exemple qu'un artiste ait atteint du premier coup la perfection^ Et c'est alors qu'on vit bien clairement que tout le Hamon des dix ou douze années précédentes et de- puis qu'il avait été en âge de tenir un pinceau n'avait tendu qu'à préparer le Hamon des vases pompéiens, qu'autrement la perfection qu'il avait déployée dans l'ornementation de ces vases serait demeurée inex- plicable. Dans les molles attitudes, dans la fine sen- sualité des personnages, palpitait encore, eut-on dit, un peu de l'âme inconstante et légère des artisanes de Buzulzo. Quelque temps plus tard, Hamon expo- sait sa Comédie humaine, placée depuis au Musée du Louvre et qui le fit célèbre du jour au lendemain. Li Farce, Ma Sœur ny est pas^ C Amour et son troupeau^ les Vierges de Lesbos, l'Amour en visite, vingt autres toiles, inspirées de l'anthologie et qui en transpo- saient la fleur sans lui ôter de son parfum, accrurent encore sa réputation. Des chagrins privés, auxquels s'ajouta bientôt l'appréhension secrète d'une certaine défaillance dont la critique avait injustement relevé les symptômes dans deux ou trois de ses dernières œuvres, gâtèrent fâcheusement pour Hamon cette période de pro- duction heureuse. L'extrême sensibilité de son ca- ractère l'inclinait plus que personne au découra- gement. Par là encore il était Celte. H venait d'exposer son AmOur en visite. On connaît cette j page et l'anectode de TErds mouillé qui frappe à' porte, commentaire exquis des vers de La F taine : LE PEINTRE DE LA RENAISSANCE NÉO-GRECQUE 191 II pleuvait fort cette nuit : Le vent, le froid el Torage Contre l'enfant faisaient rage. « Ouvrez, dit-il, je suis nu. » Un caricaturiste, dans sa revue du Salon, remplaça les vers du poète par ces quatre mots plus grossiers que spirituels : « Il y a quelqu'un ». Ils portèrent le coqp de grâce au pauvre Jean-Louis. Déjà malade et n'endurant qu'avec peine une existence qui lui était à charge, il eût sombré peut-être dans la folie ou le suicide, si l'affection d'une sœur plus jeune que lui de deux ans ne s'était trouvée à point pour le con- soler, le rendre à lui-même, l'envelopper dans cette ouate de tendresse féminine si propre à tamiser les méchancetés du monde et à en affaiblir le doulou- reux écho. J'ai connu personnellement Mlle Céleste Hanion. Je me souviens avec émotion de celte noble fille, frappée de cécité sur le déclin de l'âge et qui, retirée à Lannion près de ses vieilles amies, les demoiselles Gallet, s'était faite, après la mort de son frère, l'at- tentive gardienne de sa mémoire. Tant qu'il vécut, elle ne le quitta point. « Partons pour Rome », lui avait-elle dit aumoment le plus douloureux de sa crise morale. Rome, l'Italie, l'atmosphère d'art qui fait de cette terre sacrée comme un grand musée du souve- nir, ce fut le salut pour Hamon. Il s'y retrempa et do contact avec les maîtres de la Renaissance et de ntiquité sortit élargi et fortifié. Son génie, un peu èvre, avait besoin de celte leçon de virilité. S'il en >fîta, on Ta pu voir par ce Trisie Rivage, qui reste 192 LE PEINTRE DE LA. RENAISSANCE NÉO-GRECQUE. sa page maîtresse et où, sans rien quitter de sa grâce accoutumée, il affirma une coloration, un sentiment et un dessin si vigoureux. Mais ce derniereffort Tavait brisé. L'hydropisie s'en mêla ; transporté à Saint-Raphaël, Hamon s'y étei- gnait le 24 mai 1874, à Tâge de cinquante-trois ans. La France comprit qu'elle perdait en lui un de ses meilleurs artistes, un de ceux qui Thonoraient. le plus par la modestie de sa vie et la suavité de son pinceau. L'Institut prononça son éloge; la critique, About en tête, mena son deuil. Je doute fort, en re- vanche, que sa perte ait été aussi vivement ressentie en Bretagne. Dans cette bourgeoisie lanniounaise, dont il fut le portraitiste officiel et qui ne lui trouva jamais de talent pour plus d'un écu, le seul souvenir vraiment précis qu'on ait gardé de Jean-Lauis Hamon est « qu'il était sale comme un peigne et qu'il buvait comme un trou ». On a les souvenirs qu'on peut et c'est encore s'acquitter envers une grande mémoire que de lui rester fidèle jusque dans la clabauderie (1). J'entends bien cependant qu'en ces dernières années et ailleurs qu'en Bretagne la renommée de Hamon n'a pas été sans éprouver certains mécomptes. Pour- quoi le dissimulerais-je ? 11 y a du déchet dans son œuvre. Un Puvis, génie grave, réfléchi, savamment et puissamment synthétique, nous a rendus difficiles (1) Voici pourtant qui tendrait à faire croire que tout sympathie pour Hamon n'était pas complètement éteinte clie certains au moins de ses compatriotes : « Après ses premier? grands succès, dit M. Jacques Evrard, l'artiste alla faire uc LE PEINTRE DE LA RENAISSANCE NÉO-GRECQUE 193 sur tout ce qui regarde rinterprétation de Tantiquité et il est fort possible que Hamon, de cette même an- tiquité, n'ait vu que le côté pittoresque, anecdotique et frivole. Cela tient à ce qu'il ne s'éleva jamais plus hautque lesalexandrins. Prenons-le donc pour oe qu'il a été surtout : un précurseur. L'honneur encore ne serait pas petit et, s'il n'y avait quelque pédanterie à trancher. ici du critique, j'appuierais volontiers sur les services que Jean-Louis Hamon rendit à l'art con- temporain en le ramenant aux pures sources de Thel- lénisme. Mais il m'a paru plus intéressant d'insister sur les origines populaires de l'auteur de V Amour en visite et des Vierges de Lesbos^ de rechercher com- ment s'était formée sa conception de l'antiquité, par quelles analogies de tempérament ce petit rô- deur des grèves armoricaines s'était découvert tout d'un coup le contemporain de Moschus, de Bion et des poètes de TAnthologie. Voilà vraiment le phéno- voyage en Bretagne et il ne manqua pas de rendre visite au vieux curé de son village qui manifesta sa joie de le revoir en l'embrassant à plusieurs reprises. On causa. Hamon raconta ses débuts, ses travaux, ses succès... Le brave prêtre écoutait, ravi. Tout à coup il fouilla dans sa poche, en tira une pièce de vingt sous et, la mettant dans la main de Hamon, lui dit : « Tiens, c'est pour toi. » L'artiste, quelque peu interloqué, ne savait que répondre. «Oui, reprit le curé... C'est pour f acheter des noix, » iuand il racontait cette histoire, Hamon avait les larmes aux ^eux. Il conserva pendant de longues années la pièce de vingt ous du vieux curé, car elle lui rappelait une des plus douces jn même temps qu'une des plus intenses émotions de sa ne, » 1 194 LE PEINTRE DE LA RENAISSANCE NÉO-GRECQUE ! i i mène qui domine tous les autres et qui fait à pre- mière vue, du cas de Jean-Louis Hamoii, Fiin des plus curieux et des plus paradoxaux de ce temps. j LES GRANDS CALVAIRES DE BRETAGNE A André Baudrillart, Les calvaires de Bretagne sont célèbres. Il y a des calvaires dans tous les pays, mais ils n'offrent point ces proportions magistrales, cette richesse d'orne- mentation, cette abondance et cette variété de person- nages qui signalent les calvaires bretons. Bien connus des touristes, qu'émoustille la gaillardise des inévita- bles diableries sculptées sur leurs entablements, ils ont l'avantage de n'être point dispersés aux quatre coins de la péninsule armoricaine : les plus fameux se pres- sent autour de Morlaix, dans la pittoresque région qui s'appuie aux contreforts des monls d'Arrhée — cette échine de la Bretagne, keign Breiz, comme les ap- pelle iin dicton populaire — et descend jusqu'à la mer par des ondulations insensibles. Et, sans doute, Fart de ces monuments est quelquefois un peu fruste; Tanachronisme n'y est point l'exception, mais la rè- gle : les styles s'y bousculent; la pierre n'y a point d'âge. Mais un idéalisme vivace circule dans ces fri- ses barbares, soulève les humbles acteurs de ces • grands drames plastiques, assouplit ces pauvres ima- ges et les délie en quelque sorte de leur dure gaine de firranit. L'âme bretonne y palpite et on Ty peut saisir'-* as une de ses manifestations les plus touchantes, is salutte souvent heureuse contre la matière qu'elle it par dojnpter à force d'entêtement, de foi profonde opiniâtre, — cette môme foi qui, chez les naïfs ima- 196 LES GRANDS CALVAIRES DE BRETAGNE giers du moyen-âge, suppléait à l'inhabilité du ciseau et tournait leurs gaucheries en séductions. I Une histoire détaillée des calvaires bretons méri- terait bien de tenter nos érudits locaux, les Abgrall, les Kerviler, les Fouéré-Macé, les Louis Monnier et lesGuiHotin de Corson : ils y trouveraient, sur nombre de points, où exercer leur sagacité coutumière. On ne sait presque rien de ces monuments : leur origine est un mystère; leur chronologie même est incertaine. Pour quelques-uns sans doute qui appartiennent à la fin du XVI® siècle et au commencement du xvii® (Gui- miliau, Plougastel, Saint-Thégonnec, etc.), les dates sont connues et ne prêtent à aucune contestation. Mais il n'y a que trouble et confusion pour la plupart des calvaires du premier cycle (Plougonven, Runan, Kergrist-Moëllou, Tronoën-Penmarc'h elLanrivain). Autant d'auteurs, autant de dates. Pour Kergrist- Moëllou; les plus prudents s'en tiennent à un chiffre vague — vers 1560 (1); pourLanrivain, on donne tour à tour 1548 — Hamonic — (2) et 1551 — JoUivet. — L'écart n'est pas très sensible ; mais il est considérable pour le calvaire de Plougonven, qui serait de 1606 d'après le savant abbé Abgrall et que le non moins (1) La date exacte de son érection, autant que je l'ai pu dv chiffrer sur une des faces du monument, est rapportée dan cette incription ; w En l'an 1578, ceste fovel (??). » (2) C'est M. Hamonic qui est dans le vrai. M. le Men, recteu de Lanrivain, a bien voulu relever pour moi Tinscription d r LES GRANDS CALVAIRES DE BRETAGNE 197 savant Léon Palustre reporte délibérément à 1554, rétablissant par surcroît dans les titres et privilèges de doyen des calvaires bretons (1). En fait, et jusqu'à plus ample informé, ce très ap- préciable honneur, dont Palustre, un peu à la légère, gratifia le calvaire de Plougonven et que pourraient lui disputer en tout état de cause les calvaires de Lan- rivain et de Guéhenno, paraît devoir revenir au cal- vaire de Tronoën-Penmarc'h (commune de Saint-Jean- Trolimon). Le dit calvaire dépend d'une chapelle de Notre-Dame, célèbre pour les vertus miraculeuses des poussières qu'on y recueille et qu'on mélange à la boisson des fiévreux : quoiqu'on n'y lise aucune date, M-- l'abbé Abgrall le croit antérieur à 1520, mais peut-être que les dégradations du monument ajoutè- rent à sa vétusté dans Tesprit de notre compatriote. La pluie et les vents de mer ont à ce point corrodé les personnages de la figuration qu'il est souvent monameût. Elle porte : « Henry Quéré a fait faire cette croix, 1548. » ' (1) Cf. Palustre : la Renaissance en France, M. Tausserat-Radel {VArt en Bretagne) adopte aussi la date de 1554, mais une con- fusion s'est glissée dans son texte : il parle de « Plougonver dans les Gôtes-du-Nord. » Plougonver existe bien, mais n'a pas de calvaire : c'est Plougonven (Finistère) qu'il faut lire. M. Taus- serat-Radel aura peut-être été induit en erreur par le fait que ^"runhuel faisait autrefois partie de la paroisse de Plougonver : F. Le Dantec me signale dans la première de ces localités calvaire de grande proportion qui m'avait échappé jusqu'ici qu'il dit valoir celui de Plougastel, encore que moins bien \servé. Dont acte, 198 LES GRANDS CALVAIRES DE B'bETAGNE impossible de les identifier (cf. l'adolescent portant un globe ou une pomme dans le panneau de TAdora- tion des Mages, le moine humilié au pied de la croix du bon larron, etc.). Quelques scènes valent cependant d'être signalées : l'Annonciation oh Fange Gabriel lève un grand phylactère devant Marie agenouillée sur un prie-Dieu à compartiments, le casier inférieur faisant bibliothèque; la Descente aux Limbes, ceux-ci figurés par la gueule d'un dragon d^où Ton voit issir Adam et Eve (1); l'Adoration des Mages, avec sa A^ierge-Mère couchée nue jusqu'à la taille (l'usage des chemises de lit, qui date du xvi® siècle, ne se gé- néralisa qu'assez tard en Bretagne) et qui tend les bras à l'éuigmatique sphérophore dont il fut question plus haut. Dans Tensemble, le calvaire de Tronoën- Penmarc'h accuse bien la lourdeur des premiers âges et l'on aperçoit tout de suite que l'architecte ou le maître maçon qui l'a conçu ne s'est point mis en frais d'imagination : autour d'un massif plein rec- tangulaire il a disposé une corniche et un entablement propre à recevoir ses personnages. Une croix centrale et deux croix latérales plus petites dominent leur double figuration et ces croix seraient peut-être d'un style assez heureux, s'il n'y avait une évidente dispro- portion entre leur gracilité relative et le socle monu- mental qui les porte (4", 50 de long sur 3"", 15 de large). (I) « Cette représentation ingénieuse, dit M. l'abbé Abg'-^" {Livre d'or des Églises de Bretagne) a été imitée dans les au calvaires qui ont été sculptés postérieurement ; mais l'idée élé moins bien comprise, car, au lieu d'exprimer le séjour justes, on a semblé figurer le véritable enfer des damnés^ LES GRANDS CALVAIRES DE BRETAGNE 199 Voilà des défauts qui n'apparaissent pas dans les calvaires de Lanrivain, de Runan et de Kergrist- Moëllou, bien qu'on retrouve dans le premier de ces monuments le massif plein rectangulaire, mais sans la frise du premier étage et avec des dimensions ré- duites de moitié. On serait plutôt tenté de lui re- procher le défaut contraire et que les croix y sont trop lourdes pour Texiguité du piédestal. Quant aux calvaires de Kergrist et de Runan, qui comptaient parmi les plus beaux et les plus anciens de Bretagne, du premier il ne subsiste plus que le socle et des dé- bris de statues pieusement recueillis par le recteur actuel, M. Le Riguer, chez des habitants de la paroisse qui les avaient promus à la dignité de lares domesti- ques — encore la restauration en est-elle possible (1); (1) Et combien elle serait désirable! L'artiste distingué chargé de celte restauration, M. Auffray, de Saint-Nazaire, n'attend que les fonds nécessaires pour se mettre à l'œuvre. « Actuellement, m'écrit-il, le calvaire de Kergrist est réduit à un massif plein octogonal sans autre ornementation que des moulures à la partie supérieure. Un des pans de ce massif reçoit un escalier parallèle à l'arc longitudinal de l'église et donnant accès à la plateforme qui portait une scène très compliquée représentant la vie du Christ. Les personnages de cette scène ont été retrouvés, au moins en grande partie, par M. Le Riguer, chez des habitants de la localité qui les avaient recueillis comme totems et logés dans leurs cheminées. Quelques fragments étaient encastrés dans des murs; une pierre creusée et travaillée servait d'auge. '^' isement, inlassablement, M. Le Riguer a tout recueilli s de 100 statues) . Sa collection présente très peu de lacunes : -^t quelques statues qui, au premier examen, ne semblent .ppartenir au monument et qui trouveront sans doute leur e quand la plate- forme sera débarrassée d'une croix moderne 200 LES GRANDS CALVAIRES DE BRETAGNE — da secondqu'une sorte de chaire à prêcher ou « pro- menoir », trois fûts de colonnes et quelques pierres ouvragées. Plus heureux que les précédents, quoique mutilé et brisé comme eux en 93, le calvaire de Lan- rivain, restauré par Hernot père en 1866 (1), domine encore de sa masse imposante les tombes du cimetière qui Tencombre en ce moment, les autres figures se rapportent bien aux scènes intermédiaires entre l'Annonciation et la Ré- surrection. Le centre de la plate-forme devait être primitivement occupé par une croix comme maintenant ou peut être par trois croix, ainsi qu*à Saint-Thégonnec, Piougastel, etc. Nous ne pos- sédons actuellement que les vestiges de la croix principale, laquelle se trouve représentée fort heureusement par ses parties essentielles : le Christ (très belle figure) existe presque en entier. Quant aux personnages de la plate-forme alignés par le recteur autour du monument, quelques-uns — fort peu —sont intacts; la plupart sont décapités. Heureusement on a les têtes. Une restauration complète du monument est donc possible. Reste à trouver l'argent. » Mais l'intervention du conseil général des Gôtes-du-Nord et de la Direction des Beaux-Arts n'est-elle pas tout indiquée en l'espèce? Lors d*nne récente visite au calvaire de Kergrist-Moëllou, j'avais prié M. Le Riguer — dont l'aimable hospitalité reste un des bons souvenirs de ma tournée en Cor- nouailles — de faire certaines recherches sur l'origine du mo- nument. « Il n'existe, dans nos archives, m'écrit-il, aucune pièce relative à ce calvaire. Peut-être est-il en effet des frères Jézéquèl qui construisirent la tour de l'église en 1554. D'autre part, Mme la comtesse du Laz, auteur de la Baronnie de Rostrenen, m'écrit qu'il est certainement dû à l'initiative du Baron de Ros- trenen, Toussaint de Beaumanoir. Mais on n'a aucun souvent»* des motifs de son érection et on ne peut rien dire de pi l'écusson est fruste. » — (Voir à l'Appendice.) (1) ^er pesiem vastantem civitatem C orisopitentem. En 1598, date officielle du vœu des paroissiens de Plou- gaslel, nouveau retour du fléau. « Après la famine, dit le chanoine Moreau, s'ensuivit la peste, qui fut Tannée 1598, un an après la paix, et ce en punition des péchés des hommes qui y étoient si déhordez que l'on n'y sçavoit plus prier Dieu que par manière d'acquit. Celte peste commença par les plus pauvres, mais enfin elle s'attaqua, sans acception de personnes, aussi bien aux riches, obslant que c'estoit, disoienl- ils, la maladie des gueux et en moururent des plus huppés ». C'en fut assez pour déterminer les survi vants à souscrire au vœu solennel de leurs conci- toyens. Des monuments comme le calvaire de Plou- gastel devaient coûter fort cher à établir : la peste fit ce miracle de desserrer toutes les escarcelles. Et ce qui se passa céans dut se répéter à Guimiliau, à Saint- Thégonnec, à Pleyben... Ces érections de calvaires s'accordaient on ne peut mieux d'ailleurs avec le sen- timent artistique et la tradition populaire. Il n'y a pas tout de rherbe à faucher, — sauf dans l'étroite ornière de la charrette — qui porto les cadavres en terre. — L'église est pleine jusqu'aux seuils — et le cimetière jusqu'aux murs. — Il faut bénir le grand champ — pour enterrer toutlemonde,gram" et petits. — A Plouescat on ne trouverait pas — un seul garç< pour garder les moutons, — si ce n'est un jeune garçon de dix huit ans — qui a l'aposthume de la peste sur l'épaule. » {Gwe ziou Breiz-Izel.) LE3 GRANDS CALVAIRES DE BRETAGNE 211 de pays où les croix soient si nombreuses qu'en Basse-Bretagne, On aura une idée de la prédilection des Celto-Armoricains pour ce genre de monuments par ce simple fait que, au début du xvm° siècle, Roland de Neufville, évêque de Saint-Pol de Léon, se vanlait d'avoir fait élever cinq mille croix el cal- vaires dans les seuls chemins et carrefours de son diocèse. Aujourd'hui encore, il est difficile de s'aven- turer sur une route de Bretagne sans rencontrer, au bout d'une minute ou deux, enfoui à mi-corps dans un talus ou planant sur une éminence, quelqu'un de ces monuments primitifs de la foi de nos pères... IV La voie ferrée de Paris à Brest laisse sur sa droite, entre Morlaix et Landerneau, un petit bourg pareil à tous les bourgs bretons, mais dominé par un groupe architectural du plus curieux effet. Ce groupe, com- posé d'une église ogivale, d'un ossuaire, d'un arc de triomphe et d'un calvaire, s'aperçoit distinctement du train; mais, jusqu'en 1899, la Compagnie de l'Ouest paraissait ignorer son existence. Une « halte » a été créée depuis; elle supprime le long détour par Lam- naul ou Saint^-Thégonneo et vous jette tout de suite \ plein cœur de Guimiliau. L'église, Tare de triomphe et l'ossuaire de Guimi- lu mériteraient une description à part. Mais je ne occupe ici que des calvaires bretons et je m'en vou- 212 LES GRANDS CALVAIRES DE BRETAGNE drais de distraire un moment Tattention de mes lec- teurs sur un sujet étranger. Comme la plupart des monuments analogues, le calvaire de Guimiliau fait corps avec le cimetière pa- roissial (i). Les blêmes draperies d'un matin de jan- vier nous le montrèrent couché dans une brume fan- tômale et tout frissonnant encore de la froide veillée nocturne qu'il venait de traverser : le granit des sta- tues était tacheté d^efflorescences blanchâtres, cette lèpre des vieilles pierres qui ne respecte pas le ker- santon lui-même, le plus fin pourtant et le plus « serré » des granits armoricains. On eût dit qu'il avait neigé de place en place sur les pauvres statues. Le kersanton est la pierre la plus communément em- ployée par les sculpteurs de la Bretagne. On l'extrait des carrières fameuses de Logona-Daoulas, près de Brest. Cambry déjà, au commencement du siècle, vantait ce beau granitello noir, quartz et hornblend mêlés, semblable au granit statuaire des Égyptiens. C'est en kersanton, aujourd'hui encore» que se font tous les monuments artistiques de Bretagne, comme ce magnifique calvaire que la piété des Bretons vient d'ériger à Lourdes et qui est sorti des ateliers du (1) Signalons à la commission des monuments historiques Ja façon par trop rudimentaire dont on a restauré la croix prin- cipale : on lui a refait un fût neuf et trop voyant; mais ce fût a été si mal posé que la lourde masse qui le surplombe penche ostensiblement et menace de tomber. Hélas, dans ces restau- rations hâtives de calvaires, ce n'est pas la seule faute qui ait été commise. Que d'hérésies, de sacrilèges archéologiques, il m'eût fallu relever au passage! LES GRANDS CALVAIRES DE BRETAGNE 213 grand sculpteur populaire, de l'imagier par excel- lence de la Bretagne contemporaine^ M. Yves Her- not fils, de Lannion. Le calvaire de Guimiliau est, avec le calvaire de Plougastel-Daoulas, le plus célèbre des calvaires bre- tons. Il faut bien avouer cependant que les propor- tions en sont loin d'être aussi heureuses que celles du calvaire de Plougonven. Comme Ta remarqué M. Léon Palustre, la croix qui le surmonte ne se dégage pas suffisamment de l'ensemble : elle a Tair d'un accessoire, quand elle devrait être le prin- cipal. Cela tient à ce que le développement du cal- vaire, au lieu de s'opérer en hauteur, s'accuse seule- ment en largeur, par suite de la substitution du système des appendices rectangulaires, à moitié dé- coupés en arcades, au système du massif octogonal. C'est par les détails que se rachète le calvaire de Guimiliau : I^s personnages sont (aillés sans trop de gaucherie ; les scènes, vues de près, ont du caractère dans leur naïveté. Je citerai particulièrement la fuite en Egypte, groupe d'un réalisme saisissant : la Vierge, avec l'enfant Jésus, sur l'âne; saint Joseph devant, minable, le gîppon ou jaque serré à la taille par une cordelette de pèlerin, la tête basse et traînant la jambe. Autre scène émouvante, mais qui ne se rap- porte que d'assez loin au drame de la Passion : celle où CateUgollet (Catherine la perdue), les cheveux dé- aits, les seins pendants, avec une inoubliable figure "épouvante, est précipitée nue dans l'enfer. Un diable uî caresse le cou de sa fourche; un autre l'agrippe ar le bras; un troisième, muffle de bourreau et de 214 LES GRANDS CALVAIRES DE BRETAGNE vampire, la saisit par derrière, ses griffes obscènes plantées à Tendroit le plus tendre du corps, sur la douce fleur de chair qui ne s'ouvrira plus à Famour. Nous retrouverons ce groupe à Plougastel. Catel- gollet est une figure très populaire en Basse-Bretagne et dont la popularité, comme on voit par les dates d'érection des deux calvaires de Guimiliau et de Plou- gastel, est antérieure de plusieurs années à la publi- cation du gwerz fameux que le P. Maunoir consacra vers 1640 à cette infortunée pécheresse. Le thème du gwerz paraît emprunté d'ailleurs aux Magicx ques- tiones du jésuite espagnol Delrio. Maunoir en fit l'ap- plication à Catel, dont la légende était encore incer- taine et flottante : celle-ci devint, comme chez Delrio, une jeune servante dissolue, qui, ayant celé en con- fession un péché « maudit et honteux », fut con- damnée aux flammes éternelles et apparut le lende- main de sa mort « dans un buisson de feu, le visage plein de serpents et les yeux de salamandres », pour annoncer sa damnation à ses compagnes : « Voici ma main, cause de mon malheur, — et voici ma langue détestable; — ma main qui a fait le péché — et ma langue qui Ta nié. — Par Marie-Ma- deleine — j'ai été avertie douze fois — qu'il fallait faire une confession sincère et complète — et que je serais pardonnée. — Un More (le diable) noir et gris à longue queue, — horrible avec les griffes de ses pieds, — en me menaçant de me briser la tête — r contrainte de rester bouche close. — Ma malédicti sur les mauvaises compagnies, — sur les sorcier les soirées! — Ma malédiction sur les bals et LES GRANDS CALVAIRES DE BRETAGNE 215 danses — qui m*oiit fait tomber dans le péché!... » Il y a peu d'années encore, quand les prédicateurs bretons, pour dramatiser leurs prônes, se servaient de tableaux sur châssis volant où les sept péchés mor- tels étaient représentés par des animaux, Torgueil par un paon, la gourmandise par un cochon, etc., etc., c^était Catei-gollet qui, de temps immémorial, dans ces naïves jBgurations, symbolisait la luxure. L'un de ces prédicateurs, Tabbé Le Roux, mort vers 1860, s'était fait une spécialité du type. Retroussant sa soutane, il imitait Catel-gollelt entrant au bal et déployant ses grâces. Tout le monde riait aux éclats, mais bientôt survenait Belzébuth, qui saisissait sa proie. Catel se débattait en vain ; elle tombait en enfer avec des rugissements si horribles, dit Benjamin Jol- livet, a que les auditeurs, glacés d'effroi, s'échappaient par toutes les portes, croyant avoir le diable à leurs trousses » (1). La représentation plastique de cette sombre anec- dote ne devait pas aVoir moins de prise sur les Bretons du xvi® siècle que les prônes mimés de l'abbé Le Roux sur nos contemporains. Mais le martyre et Tenfournement de Catel-gollet ne sont point la seule originalité du calvaire de Guimiliau : celui de Plou- gouven n'affichait aucune préoccupation utilitaire ; dans le calvaire de Guimiliau on remarque tout de suite, entre les deux appendices de face, un enfon- îment destiné à recevoir un autel et une statue itronale. De fait, les voici. La statue ne porte au- \) V. plus loin le Curé breton. 216 LES GRANDS CALVAIRES DE BRETAGNE cune inscription : c'est peut-être saint Pol, peut-être aussi saint Miliau, qui a donné son nom à la pa- roisse et dont le pardon se tient le troisième di- manche de juillet. On s'y rend de dix lieues à la ronde. Saint Miliau, roi de la petite Cornouaille, que son frère Divrod assassina traîtreusement vers 531 pour prendre sa place^ est souverain, dit-on, contre les furoncles et les clous : Smit Miliau a zo mad evit ann heskizi! Une autre particularité notable du monument de Guimiliau est Tescalier intérieur ouvert dans Tun de ses appendices. Pourquoi cet escalier? Il est facile de le deviner : tout de même que, les jours de pardon, l'autel du soubassement aervait pour la célébration du culte (1), la plate-forme qui dominait l'autel devait servir d^ambon ou de chaire à prêcher. Les chaires in- térieures des églises sont d'époque relativement ré- cente. Lesplus anciennes remontent à la fin du xm® siè- cle et ce sont des chaires italiennes. Dans les églises du nord de la France, ce n'est guère qu'au xvi® siècle qu'elles s'établissent définitivement. Mais en Bre- tagne, oîi, à certains jours de Tannée, faute déplace, les grandes manifestations du culte se déploient en plein air, tantôt on adosse la chaire à l'une des faces extérieures de Téglise, tantôt on l'isole sur un massif plein au milieu du cimetière. Chaire et massif vien- nent-ils à manquer? Le « promenoir » du calvaire en tient lieu. « De nos jours encore, dit M. René Kervi- (1) C'était aussi l'usage, paraît-il, que les nouveaux prêtres y célébrassent leur première grand'messe. Les grands calvaires de Bretagne 217 ^ — , 1er, à Tépoque des grands pèlerinages, le calvaire de Pontchâteau est ime estrade toute dressée pour les se- meurs de la parole divine. » La plate-forme du calvaire de Guimiliau dut remplir une destination semblable; de cette tribune en plein air, la voix du prédicateur, les jours de pardon, pouvait couvrir d'énormes es- paces, remuer jusqu'en ses confins extrêmes la marée humaine qui se pressait dans le cinietière et sur le placitre. Et telle fut aussi, Je pense, la destination pri- mitive de la plate-forme du calvaire de Plougastel- Daoulas (1) qui n'est qu'une réplique magistrale du précédent. Heureusement qu'à Plougastel, les dimen- sions étant plus grandes, le défaut de proportions n'est pas aussi sensible. Les faces droites du massif central ne sont plus étranglées entre les projections en diagonale; la pénible confusion qui choquait l'œil dans le calvaire de Guimiliau, si elle ne dispa- raît point tout entière, est fortement atténuée par l'ampleur et la bonne disposition des jours. Au lieu d'une croix unique, il y en a trois qui meublent le vide supérieur et dominent la figuration sans l'écra- (1) Comme type intermédiaire du genre, mais plus voisin cependant de la chaire à prêcher que du calvaire, on pourrait citer la tribune circulaire en granit, de 2%30 de hauteur, qui s'élève dans le cimetière de Pleubian (Gôtes-du-Nord). Celte chaire-calvaire, comme l'appelle M. Kerviler, n'est pas seule- ment remarquable parla croix qui la domine : « Les faces exté- rieures de la Tribune sont sculptées et représentent des scènes de la Passion. Aux jours des grandes solennités religieuses, les recteurs de Pleubian y prêchent encore Tévangile aux fidèjes assemblés ». (Les chaires extérieures en Bretagne.) 13 218 LES 0HANDS CALVAIRES DE BRETAGNE ser. Le calvaire de Plougastel est-il de la même main que celui de Giiimiliau? On le croirait L'architecte se serait donc corrigé à sa seconde tentative et aurait profité des écoles et des tâtonnements de la pre- mière. Il est seulement dommage que son nom, si tant est, comme on le verra plus loin, qu'il ne figure point sur l'une des incriptions du monument, se soit défi- nitivement perdu; mais c'est un sort commun à la plupart des faiseurs de calvaires. On n'en connaît avec précision que deux : S. Guillouic, dont nous avons relevé le nom sur i^n cartoiiche d|i calvaire de Guéhenno, et Yves Ozane, dont le nom est inscrit siir la table du calvaire de Pleyben. Il y a bien quelques chances aussi pour que le calvaire de Kprgrist-Moëllou doive être attribué ans frères G. et P. Goséquel (sans doute Jézéquel), architectes de la tour. Mais, pour les autres calvaires, c'est l'incertitude même : leurs architectes sont restés anonymes et Ton ne connaît pas davantage le nom des naïfs imagiers qui en assu- rèrent Texécution et .taillèrent les personnages das entablements. A Plougastel, le nombre de ces personnages est de plus de deux cents. Comme toujours, ils pèchent par un absolu dédain de la couleur locale. Leur costume est celui de la fin du xvi° siècle et beaucoup ont toute l'apparence de portraits. C'était l'époque par excel- lence oîi, dans les moindres bourgs de Bretagne, aux fêtes votives, aux foires, aux marchés, on jouait ces mystères de la Passion dont les acteurs, comme à Oberammergau, se recrutaient dans le peuple. ;.ES GRANDS CALVAIRES DE R^ETÂGNE 219 parini les artisans et les laboureurs de ]^ localité. Sans doute, pour composer leurs figuratiqns, les ima- giers de Plougastel-Daoulas, comme ceux des autres calvaires de Bretagne, n'eurenl-ils qu'à regarder au- tour d'eux et à s'inspirer de leurs souvenirs person- nels. De là, exception f^ite pour les personnages sacrés, le réalisme des attitudes et des physionomies. Il est poussé à Plougastel plus loin que partout ailleurs. Callet eût signé telle de ces statues, des groupes entiers parfois, bien dignes de sa verve popu- laclère et bouffonne. L'une des scènes les plus étranges est l'entrée de Jésps-Christ à Jérusalem : le Messie s'avance au pas de sa mule, précédé par des sonneurs bretons en bragou-braz^ jouant du biniou, de la bombarde et du tambourin. La scène désormais classique de Gatel-goUet est traitée à Plougastel d'une façon un peu différente de Guimiliau : Tenfer, cette fois, est représenté par une énorme gueule de dragon — Vlnfernum des mystères, qui bâillait pa- reillement au ras des tréteaux — où des diables gro- tesques précipitent la malheureuse fille tête-bêche avee d'autres damnés. Quant à la date du monument, elle est constatée par deux inscriptions en capitales romaines ainsi libellées : CE MAGE FUT ACHEVE A A l602. M. A. COREE F. PERRIOU BAOD CpRE 1604 J. KGUERN : L. THOMAS : G. VIGOU FAB. ROUX CURE Peut-être le Corre mentionné dans la première inscription est-il l'architecte du monument ; M, 220 LES GRANDS CALVAIRES DE BRETAGNE comme le propose Frémin ville, serait alors pour Maître. L'hypothèse n'a rien de choquant. Tel quel, le calvaire do Plougastel, une fois le genre admis, marque un progrès très réel sur le cal- vaire de Guimiliau. S'il est vrai cepeijdant, comme le veut M. Léon Palustre, que, dans le domaine deTart comme dans la vie courante, rien ne soit aussi dif- ficile que d'observer longtemps une juste mesure et qu'on n'évite généralement un excès que pour tomber presque aussitôt dans un autre, c'est ce que tendrait à démontrer le calvaire de Saint-Thé gonnec, où les trois croix de PIougaslel-Daoulas, qui dominaient si artistement la figuration groupée à leur pied, s'élar- gissant outre mesuré et se surchargeant de nouveaux personnages, n'ont plus pour base qu'un étroit mas- sif rectangulaire pareil à une boutique ambulante, à un petit éventaire d'objets de piété. Disproportion d'autant plus fâcheuse qu'à côté de ce calvaire avorté le cimetière de Saint-Thégonnec possède une intéressante église et un magnifique os- suaire du xvri® siècle, qui est proprement le bijou du genre. Thégonnec lui-même, le vieux thaumaturge qui donna son nom à la paroisse, est représenté en costume d'évêque sur le calvaire, dans «ne niche creusée au-dessus de l'autel ; mais on ne voit point LES GRANDS CALVAIRES DE BRETAGNE 221 à côté de lui, comme sur le portail latéral de l'église, le bœuf qui, suivant la tradition, aurait spontané- ment charroyé les matériaux avec lesquels il édifia ^on ermitage. Réduite au strict minimum, la figura- tion du grand drame religieux sculpté sur les frises du calvaire de Saint-Thégonnec est moins dramatique aussi qu'à Guimiliau et à Plougastel. Mais il faut mettre hors de pair Témouvante Pieta^ la Vierge- Mère affaissée au pied de la croix principale. Signa- lons enfin, à côté de Pilate, un soldat romain qui tient un cartouche où on lit : Ecce Homo. Un dernier calvaire nous reste à visiter. C'est le plus moderne des grands calvaires bretons : une inscription, gravée sur la table de la Cène, nous apprend qu'il fut « fait à Brest par V. IV. (Yves?) Ozane, architecte »; une autre, qu'il fut construit en f 650, en plein xvn® siècle, et voilà bien ce qui en fait Fétrangeté. Tout, en effet, dans ce calvaire, revêt un carac- tère d'archaïsme très prononcé. Nous sommes sous Louis XIV, et les acteurs de la Passion se présentent à nous avec les pourpoints tailladés, les fraises et le harnois de guerre des contemporains de Henri II. Faut-il croire qu'Ozane, comme on Ta supposé, s'est borné à copier d'anciens modèles ? A-t-il cru, ce fai- sant, donner à son œuvre une façon de couleur locale et le recul nécessaire pour permettre de la mieux juger? Toutes les suppositions sont permises. Mais Ozane, s'il s'inspire de ses prédécesseurs, ne les copie point servilement. M. Léon Palustre si- gnale avec raisou l'évi dément du massif central 222 LES GRANDS CALVAIRES DE BftEtAONB comme une des modifications les plus heureuses qu'on doive à cet architecte : la plate-forte du cal- vaire porte sur deux passages voûtés qui se croisent à angles droits, et Ton comprend mieux ainsi le rôle des projections en diagonale^ qui ne sont plus seu- lement en apparence, mais en réalité de véritables contreforts." Les arcades de la partie supérieure ont disparu; lé mur se montre plein du haut en bas. De même la friàe qui court autout* du calvaire et qui avait beaucoup trop dé hauteur à Guimiliau et à Plougas- tel est ici en rapport plus rationnel avec la base (1/S enviroii). Enfin les groupes sont distribués avec pltis d'art ; il y a moins d'encombrement. Gûéhennô mis à part et pour les raisons déjà expo- sées^ le calvaire de Pleyberl est certainement, avec celui de PloUgonveUj le mieux prôportioritié) le plus artistique de tous les calvaires bretons. 11 èlôt magistralement la série que le calvaire de Trouoën- Penmarc'h avait dignement ouverte quelque cent ans plus tôt. VI A partir de 1650, en effet, on ne trouve plus en Bretagne de calvaires proprement dits, j'entends avec figuration dramatique empruntée à la vie du Christ (1) (1) Le calvaire de Pontchâteau (1709-1714), érigé parie bien- heureux Louis de Montfort, est plutôt un « chemiii de croix n LES GRANDS GALVAltlÉS DE BRETAGNE 223 On peut remarquer aussi que c'est Tépoque où les grandes épidémies prennent fin. La foi n'est pas qu'un calvaire. Autour d'un tertre artiûciel de 20 mètres de haut et de 600 mètres de circonrérence, des stations représen- tant la vie de Jésus sont disposées le long d'une route en lacet. Nulle trace de monument en tout cela. Tout au plus pourrait-on découvrir dans le calvaire de Pontchâteau et à défaut de préoc- cupation esthétique un nouvel arguaient en faveur de la persis- tance singulière du goût des Celtes pour les barrow ou tumuli : il donnait si peu à Torigine l'impression d'un monument qu'on y voulait voir une manière de redoute dont les Anglais auraient pu se servir contre nous en cas de débarquement et que sa des- truction immédiate fût ordonnée en conseil royal. Restauré en 1748, détruit à nouveau sous la Révolution, relevé une deuxième fois de ses ruines en 1821, le calvaire de Pontchâteau domine un immense panorama de pays (32 paroisses) et aurait été érigé à l'endroit môme où des habitants de la contrée, le H janvier 1673, virent « des croix lumineuses environnées d'étendards qui descendaient du ciel sur le sommet de la lande ». La plupart des stations et des grottes de la « Jérusalem bretonne » n'ont été achevées qu'en ces dernières années. « Nous aussi, m'écrit M. l'abbé Barré, directeur du pèleri- nage, nous avons fait appel au peuple brelon, l'invitant à nous venir en aide, d'abord pour transporter les matériaux du Pré- toire, puis, l'année suivante, pour extraire et mettre en place les énorities blocs de la grotte de Gethsémani et creuser le tor- rent du Cédron. Ce n'était qu'un essai. Quarante paroisses nous envoyèrent leurs hommes. Nous avions journellement de 3 à 400 travailleurs volontaires. Les femmes réclamèrent l'honneur de faire la Voie Douloureuse : travail considérable, poursuivi avec une foi et un élan admirables I Mais ceci n'était qu'une préparation aux travaux du calvaire lui-même. Pendant cinq années, 120 paroisses vinrent nous offrir leur concours. Nous pouvons évaluer à plus de 120.000 le nombre des journées offertes gratuitement par 80.000 personnes différentes. Nous 224 LES GRANDS CALVAIRES DE BRETAGNE moins profonde dans le peuple, mais elle n'est plus surexcitée et comme chauffée à blanc par l'apparition périodique des terribles fléaux qui passaient pour les signes visibles de la colère de Dieu. Dès l'instant que ces fléaux cessent, le faisceau des terreurs indivi- duelles se relâche; Texaltation tombe; les consciences reprennent leur niveau : il n'est plus nécessaire d'en appeler à Dieu par Tune de ces grandes manifesta- tations concrètes, par l'un de ces grands meà culpa plastiques que furent àPorigine les calvaires bretons. La plupart d'entre eux ont ainsi perdu de leur signi- fication primitive. Ils. ne répondent plus aux besoins avons eu certains jours jusqu'à 1.200 travailleurs à la fois. Beaucoup faisaient à pied 6 lieues et davantage. Un jour, des femmes pauvres qui n'avaient pas de quoi payer le chemin de fer sont venues à pied de 12 lieues de distance. Elles étaient parties la veille. Les plus éloignées partaient d'ordinaire à mi- nuit, parfois à dix heures du soir, pour être ici à 5 heures du matin. Un jour, un train spécial nous amena 800 travailleurs. Un autre jour, il nous en amena 600. Certains de ces travail- leurs avaient fait à pied 4 lieues pour se rendre a la gare. Pour cela il leur avait fallu se mettre en route à minuit. Ils avaient dépensé 4 francs pour leur billet de chemin de fer. Après avoir travaillé toute la journée, ils repartaient heureux d'avoir contribué à une œuvre appelée à mieux faire connaître et aimer Jésus-Christ, contents d'avoir par là une part à la gloire et au bonheur des apôtres. Souvent ils ne pouvaient être de retour chez eux qu'à minuit. C'était la journée complète. Mais plus il y avait de fatigue, plus il y avait de joie, car il y avait plus de mérite. » Ne croirait-on pas lire une scène du moyen-âge ? La vie pu- blique et privée, dans les campagnes bretonnes, est pleine d'a- nachronismes du même genre. LES GRANDS CALVAIRES DE BRETAGNE 225 du culte, qui s'est retiré des cimetières et des places publiques, sauf en certaines circonstances exception- r nelles. Tels quels, ils constituent, pour Tarchéologue, le plus précieux des documents, la plus expressive peut-être de toutes nos pages d'histoire locale. On n'y doit toucher qu'avec respect. r 13. l LE GURB BRETON A mon cher et vénéré maître M, Fouyé, C'est décidément l'abbé Gayraud qui tient la corde et dont la candidature a chance de s'imposer, dans l'arrondissement de Brest, pour la succession de Mgr d'Hulst. Quelle levée de soutanes à propos de cette succession! Elle était à peine ouverte qu'on voyait surgir de partout des robes noires et violettes et des bâtons pastoraux agitant des programmes polychromes. Le bruit de ces discussions est venu jusqu'à Paris, où l'on ne connaissait qu'assez vague- ment le dessous des candidats. Sans quoi aurait-on pu prendre au sérieux un abbé M..., fort brave homme, sans doute, philologue averti, mais qui manque un peu d'équilibre et ne pèche point par l'austérité? Tout autre est, d'ordinaire, le prêtre breton. A la. vérité, il ne faut point le chercher dans les villes : on l'y connaîtrait mal ou difficilement; il faut le prendre dans son milieu de culture, à l'air libre, parmi les laboureurs et les matelots. Il est du peuple, né pour le peuple. On le voit bien à sa charpente, à ses mains larges, à cette tète dure où languissent des yeux de rêve, les beaux yeux tristes et fins de la race. Il a presque désappris le français du chef-lieu. Comment le parlerait-il et à qui ? La confession, le LE CURÉ BilÈtON 227 prône, les prières se font eh breton. Lui-même, c'est sa langue maternelle. Il n'en connut pas d'autre jusqu'au jour où « monsieur le recteur », remarquant au catéchisme son air docile et appliqué, le demanda aux siens pour en faire un prêtre. Et voici qu'après les longues années d*étude, après le séminaire, le diaconat^ l'ordination, à vingt-cinq ans il est revenu de la ville. Monseigneur Ta nommé vicaire dans quel- que cure perdue de la Cornouaille ou du Goëlo; il y attendra de passer recteur à raticienneté. C'est Texis- ' tence la plus unie. Elle tient toute dans les exercices de son ministère. Il n'est point jusqu'à la direction de ses affaires domestiques qui ne soit laissée à la vénérable et discrète carabassenn, sorte de maître Jacques féminin, Atlante dé presbytère, qui, sur ses robustes épaules, porte sans faiblir la responsabilité des triples fonctions de gouvernante^ de cuisinière et de sacristine. S'il s'absente de la paroisse, c'est seule- ment pour un pèlerinage ou une conférence. « OBreiz- Izel, dit un gwerZy Bretagne, terre sacrée des ma- rins, des bardes et des prêtres ! » Surtout des prêtres. Le même respect, mêlé de crainte, les y entoure qu'autrefois. DU jour que leur ehfant est entré ad grand séminaire, ses parents ont cessé de le tutoyer et de l'appeler par son prénom. 11 y a eu abdication de l'autorité paternelle. Abdi- cation toute volontaire, toute spontanée, prévue du père et par avance acceptée du fils, celui-ci et celui- là conscients d'une subite interversion dans les rangs qu'ils occupaient. Et, chez la mère aussi, la tendresse s'est voilée, s'est faite discrète et. humble, comme de 228 LE CURÉ BRETON ces vieilles servantes dont l'affection pour le maître nourri par elles se retient du sentiment de leur infé- riorité domestique. — « Monsieur notre fils est arrivé en vacances... Monsieur notre fils rentre après demain au séminaire... » — Pour les voisins mêmes, pour les compagnons d'âge des premiers jeux, ce n'est plus Yves, Corentin ou Hervé, mais Monsieur Yves, Monsieur Corentin, Monsieur Hervé. La marque de Dieu est sur lui et tous Thonorent en lui. Com- bien plus, quand il aura reçu Tordination ! Ce peuple est foncièrement théocratique ; les plus habiles lois du monde n'y pourront rien. Le prêtre, chef absolu et spirituel, le demeure presque partout ici au temporel. Il n'y a pas longtemps qu'à lUe d'Houatle curé faisait office de maire, de syndic, de no- taire etdejuge; ilrecevaitles testaments, décidait entre les parties et négociait directement les affaires* de la corporation des gens de mer avec le commissaire de l'Inscription maritime. On ne s'en plaignait point. Aujourd'hui encore, et à quelques paroisses près, le curé reste l'arbitre le plus invoqué et le mieux écouté. Cela se marque à ses prônes; ce sont moins des ser- mons qu'une consultation sur les sujets généraux les plus variés : récoltes, marchés, foires, élections. Il décide souverainement et de tout. Quand on a voulu vaincre l'opposition des campagnes à la vaccine, il a fallu s'adresser au clergé ; son intervention n*a pas été moins efficace dans les épizooties. Qui dit prêtre, pour le Breton, dit science, possession de soi, auto- rité. On l'appelle même pour les affaires de famille. Il LE CURÉ BRETON ' 229 est -OU se croit si bien de la famille qu'il intervient spontanément si on ne Ta pas appelé. C'est ainsi que Belle-Isle-en-Terre garde le souvenir d'un redoutable vieillard, brusque, colère, fantasque, au demeurant le meilleur homme du monde, qui s'était institué le commissaire de police de sa paroisse. Lorsqu'une dispute éclatait dans ^n ménage, l'abbé Le Roux (c'était son nom) accourait avec sa matraque et en besognait jusque-là que mari et femme implorassent comme une faveur de se raccommoder. « La danse était-elle trop bruyante ou se prolongeait-elle trop avant dans la nuit, dit Benjamin JoUivet, il surgis- sait tout d'un coup au milieu des danseurs qu'il apostrophait et houspillait de si belle manière qu'on les voyait fuir de tous côtés comme chats qu'on échaude. Il appelait cela distribuer des bouquets^ et les bouquets de l'abbé Le Roux étaient plus redoutés encore que son bâton. » Il lui arriva un jour, et avec un visiteur de marque, une aventure que je ne crois point très connue et qui peint admirablement la bonhomie naïve de ces vieux desservants de campagne. L'abbé, qui avait quelque peu chouanné dans sa jeunesse et qui s'en ressentait dans son automne, réclamait depuis longtemps un vicaire. Il avait écrit directement au roi Louis-Phi- lippe, mais sa lettre était demeurée dans les cartons. Comme il se disposait à en écrire une seconde, on vint lui dire que le prince de Joinville, qui arrivait de Brest, s'était arrêté àBelle-Isle pour déjeuner. L'abbé ne prend point le temps de changer de soutane. Il court à l'hôtel; il ne se fait point annoncer j il ne 230 LE CDtlÉ BRÈTO^ frappe même point; il entre, marche droit au prince, qui tournait le dos à la porte, et, lui tapant sur l'épaule î — Bonjour, mon fils; comment vas-tu? Le prince se retourne, étonné; mais devant le vieux prôtre qiii le régarde en souriant, il se lève et salue avec respect. — Bien, bien, mon fils, reprend Tabbé. Je savait déjà que tu es iin bon enfant et je venais te charger d'Urié commission pour monsieurion përe. Nous avons été dans le malheur tous les deux; lui aussi a mangé le pain de la douleur; il n'a pas dû l'oublier. Cepen- dant je lui ai écrit et il ne m'a pas répondu. Il n*a pas toujours été assis sur le trône (je dois dire que la tradition attribue au vieux prêtre une expression sen- siblement plus énergique) ; qu'il se tienne sur ses gardes ! . . . Et, après une pause où il parut prendre une déter- mination qui lui coûtait, se dressant avec un geste brusque : — Tiens, mon cher enfant, je ne veux pas en dire davantage; il est ton père et je ne te ferai pas de peine. Mais tu lui diras que je suis accablé de fati- gues de toutes sortes et que, s'il ne m'accorde pas le traitement d'un vicaire, c'est tant pis pour lui : je lui enverrai un bouquet. . . L'abbé Le Roux n'est point une exception ; il court de ces vieux desservants bretons mille et une anec- dotes qui les montrent, comme il fut, bonnes gens, simples gens, d'écorce un peu rude, mais de convic- tion ardente, cumulant volontiers, au plus grand bien LE CURE BRETON 231 de la foi, le spirituel et le temporel. Ils avaient connu de durs moment soùs la Terreur et pendant l'émigra- tion et, si quelques-uns y révélèrent Une âme plus frénétique qu'il n'était nécessaire, beaucoup aussi y firent briller les pures lumières de Tapostolat. Ilommes de ressources avec cela ! En 1858, lors de ce voyage triomphal à travers la Bretagne où, dans un toast mémorable, Napoléon III ne craignit pas d'em- ployer une expression qui effrayerait aujourd'hui les plus libéraux de nos gouvernants et salua >, cependant qu'un pèlerin de passage ou quelque barde- mendiant^ accueilli sans murmure au foyer de Thôte, entame, pour payer son écot, un cantique ou un conte « du temps que les bêtes parlaient, comme du renard qui dérobait le poisson, de Mélusine, du loup garou, du moine bourru, des fées » qu'on rencontre parfois après vêpre et qu'on voit danser près des fontaines « au son d'une belle vèze couverte de cuir rouge »• Vous pouvez lire cette petite scène tout au long dans les Facéties du bon seigneur, et le curieux, c'est que la scène est d'aujourd'hui comme d'il y a trois cents ans. Le regretté Luzel, qui naquit dans un de ces manoirs hospitaliers de Bretagne, à Keranborgne, près de Plouaret, n'a pas trouvé d'autres traits pour peindre les veillées du temps présent : « Voici le grand foyer; là était le fauteuil de mon père. — Chaque nuit, pendant l'hiver, on faisait un grand feu. — Les valets se rangeaient autour pour fumer, — parler de leurs travaux et sécher leurs habits. « Car durant tout le jour, sous la pluie ou sous la neige, — ils avaient ensemencé la terre de froment et d'avoine. — La force du feu désengourdissait alors peu à peu — les membres glacés et aussi les langues. « El Ton s'entretenait des travaux de la terre, — des chevaux, des vaches, des étoiles et de la lune ! — La grande iande était très pénible à sillonner; — la vache mouchetée avait vêlé; Maugis était un bon cheval. cnn-/« s'est tourné vers sa fille cadette, récemment sortie de l'école, pour lui faire signe qu'elle pouvait commencer. Avisant sur le rébord de la croisée un gros livre habillé de basane, l'enfant Touvre h la fête du jour : c'est le Biiez ar Zent, la Vie des Saints qui, avec le Kôfhpùd-deiz (1), un recueil de cantiques et deux oii trois tnyslères imprimés, fait toute la bibliothèque des termes bretonnes. Pendant ce temps, les autres filles de Thôte, sa femme, ses fils, ses servantes et ses valets, ont noué le cercle autour du foyer. Ceux- ci tillent du chanvre ; celles-là cousent, filent ou tri- cotent el tous y vont d'Un cœur d'autant plus allègre que, par exception, le produit du labeur de cette nuit est destiné aux indigents» Au premier son de la messe, d'ailleurs, aiguilles et fuseaux s'arrêteront court. Le repos absolu est de rigueur à Noël. Qui enfreindrait la défense risque- rait de le payer cher. Le dicton l'affirme : autant '.(1) Calendrier. 248 MONOGRAPHIE d'UNË VEILLÉE d'heures passées à la besogne le jour de Noël, autant d'années que Ton passera en purgatoire. Il y a bien d'autres dictons encore sur Noël qui nous revien- dront en mémoire au cours de cette extraordinaire veillée. Chacun cite le sien. Il sembleque les langues les plus retenues d'habitude se délient comme par enchantement : disrevellers, marvaillers (1) font as- saut d'éloquence. Les beaux coules qui ,se content céans ! Tel qui, les autres soirs, se bouchait les oreilles de frayeur pour ne pas entendre une « histoire de re- venant » les ouvre toutes grandes à Noël. C'est que, ce soir- là, toute âme est naturellement assurée contre la peur. Dans cette Bretagne, où flotte une impal- pable poussière d'ossements et où Tair même qu'on respire a comme un goût de cendre, la croyance géné- rale est qu'on ne voit jamais de spontaiou (2) pendant la nuit de Noël : le Bugel-Noz (3), les Paotred-^ar-Sab- bat (4), les lavandières de nuit, VAnkou[?i) lui-même, cessent de vaguer par les routes : il n'y a que Dieu et les saints dehors. Même assurance pour les ani- maux qui dorment dans l'étable, bien gardés, certes, puisqu'on dit qu'un chérubin les abrite de ses ailes. Ils ne songent point que le râtelier est vide. Le jeune (1) Le disreveller est le conteur de légendes merveilleuses ; le marvailler de récits humoristiques. (2) Esprits d'épouvante. (3) Littéralement : ienfant dé nuitf monstre particulièrement redouté qui attire les passants attardés et trompés par ses va- gissements lamentables. (4) Littéralement garçons du sabbat j sortes de lutins. (5) Personnification de la mort. MONOGRAPHIE d'UNE VEILLÉE 249 qu'on leur impose sera court, du reste, et, au niatin, ils recevront double provende. Ne va-t-on point, dans certaines localités, au Huelgoal, par exemple, jus- qu'à faire cuire à leur intention une fournée de pain bis? Qu'un de ces « chers animaux du bon Dieu » [loenidigou Doue) soit oublié dans la distribution et le « vieux Pol » (1) vous le marque à sa griffe pour le prochain sabbat. — Malloz ru war ar laerl « Malé- diction rouge sur Técornifleur! >: dit le penn-ti. Et rassrslance, qui ne s'est jamais découvert tant d'au- dace, de répéter : « Malloz ru! » Ah! il en entend de belles, Polie, le soir de Noël! Joyeusement, sur ses hauts chenets en fer forgé, la huche flambe et crépite : on Ta fait bénir au préalable par M. le recteur ou son « sacriste », avec le buis saint précieusement conservé de la messe des Rameaux. Tous les foyers de Bre- tagne pour la circonstance, ceux même qu'on n'ali- mente d'habitude que de bouses de vaches ou de goé- mons séchés, se chauffent au feu de bois. Longtemps à l'avance vous voyez les pauvresses glisser dans les taillis où le long des fossés, en quête de cette souche morte, kef Nedeleky la bûche de Noël, dont les braises refroidies possèdent de mystérieuses vertus : sous les lits, on prétend qu'elles éloignent le tonnerre ; au coin du foyer, qu'elles préservent la maison de tout dan- ger d'incendie... Devant la bûche, des bols pleins de cidre sucré coupé d'un peu d'eau-de vie (le flip cher aux Bretons) cuisent doucement sur les cendres; des châtaignes rissolent à côté, et ce serait assez déjà (1) Surnom familier du diable. MONOGÏtAPÎiffe d'une TÉILLÉÊ pour remplit agréàblemeht la veillée si Une riitîïettr grossissante, dans la nuit, n'annoiiçâit toilt à coup rapproche des chanteurs de la part à Dieu. « Temps heureux polir les humbles, dit justement le barde Quellieil, cètlë quarantaine* qui s'écoiile dô la Noël à la Chandeleur !» Il y à peu d'ahnées eiieorè, dans certaines villes comme Morlaii etLesiievéù, on les voyait errer de rlie ëh riie, flafaqiiés d'une hari- delle et ctiant Tàntique Aguilané^ altération de. Quin an eiti^^ blé germe) ou, isuivaut d'autres, à^Atqtiit Van neuf ^ dont le sens est |)lùs ftisé à etitendre. A Landerneau, ils se faisaient précéder d'un des leurs, Iravesti pour la circonstance en massiet et qiii bran- dissait une manière de bâton de cottiriiandemetit semblable à lios petits balais de ca^naval. UAgui-^ lané poussé d'une voix foi^té, iin dialogue s'étdblis- sait entre le chef de la bande et les gens du logis. Vous en trouverez iih spécimen tout à fait gra- cieux dans le Barzaz Breiz de la Villemarcjué. Mais cet usage s'est perdu dans les villes comme dans les campagnes, sauf peut-être en quelques bourgs des Montagnes-Noires et de TArrhée finistérieri. PèrdU également, celui des rtiystères joués au ôrépusôulé dans une grange éclairée de mauvais suifs et qui représentaient la Nativité de Jésus. Les mendîaiits- chariteurs d'aujourd'hui n otit plus de cheval ni de massier; ils n'engagent plus de dialogue avec les gens. Clopin-clopant, traînant leurs iûfirniîtês r porte en porte, ils s'en viennent isolément ou p petits groupes, n'ayant gardé de leur antique céi monial qu'une branche d'aubêpihé enrubannée ai MONOGRAPHIE D*UNE YEILI.ÉE 25l \ I gwerz qu ils psalmodient avant de gratter à l'huis. J'ai essayé, jadis, de fondre ensemble deux ou trois de ces cantiques, en les ornant de rimes plus million- naires peut-être qu'il n'était jiécessaire, mais en tâ- chant de leur conserver du rooias pette fleur de naïveté qu'on ne trouve qu'aux compositions populaires : Salut ^t joie à ceux d'ici 1 Congédiez votre sopci, Maîtres, serviteurs et servantes. Femmes, c'est assez de travaux : Pendez au mur les échevaux De laine et de chanvre nouveaux; ' Arrêtez-vous, ô mains savantes ! Jésus est né ! Jésus est né I jour à jamais fortuné ! Chrétiens, en ce jour délectable, Estril quelqu'un, prince ou manant. Qui ne tressaille en apprenant Que l'Homme-Dieu, minuit sonnant. Est descendu dans une étable? Nous sommes pauvres comme lui ; Mais sur nous son étoile a lui. Si douce qu'il n'en faut plus d'autres ! Nos houseaux sont tout décousus. Ah I que de maux nous avons eus ! Mais c'est parmi nous que Jésus Élira demain ses apôtres. Chrétiens de l'Arvôr, bonnes gens, Il faut aider les indigents. Nous ne demandons pas grand'chose î Un peu de lard, un peu de pain. Trois noyaux avec un pépin. Et, pour fleurir notre aubépin, Un bout de ruban vert ou rose. 252 MONOGRAPHIE D*UNE VEILLÉE iésus en échange, Chrétiens, Vous accordera pour soutiens Trois garçons à mine prospère : L'un sera pape et l'autre roi, Et, quant au troisième, je croi Qu'à défaut de galons d'orfroi Il aura les yeux de son père.. Certains détails du gwerz peuvent semblerbizarres. Que veulent dire ces pépins et ces noyaux? Est-ce le symbole de la germination prochaine ou tout simple- ment une allusion à ce petit jeu de société qui con- siste à remuer dans une main fermée un noyau ou un pépin pour savoir de quel côté penche le cœur d'un jeune homme ou d'une jeune fille? Noël, d'ailleurs, abonde en divertissements et en plaisirs de toutes sortes. Après les mendiants-chanteurs, voici les petits pèlerins. Une baguette de saule écorcée aux doigts, ils frappent à la porte pour réclamer leur kui- gnaouank : Kuignaouik a kuignaouank, Leiz ma sac'h a bara ! Kuign ! Kuign ! Man ma sac'h epign! Ce qui veut dire ou à peu près : « Ma part, ma bonne part ! Plein mon sac de pain! Des cuignsl des cuignsl Mon sac est pendu ici. » Et, de fait, leur sac ne tarde pas à s'emplir, non de pain seulement, mais encore de ces cuigns appétissants, galettes rondes e dures de fine farine, de beurre et de raisins secs, qu sont la friandise de Noël. Ces gâteaux noëlesques, y le confesse tout bas, ne sont point une spécialité ar- MONOGRAPHIE d'UNE -VEILLÉE 253 moricaine. On les retrouve, et presque sous le même nom, dans les cuignoux, cuignots, cuignets, sortes de tartes aux pommes en forme de croissants allongés dont les cabaretiers picards régalent leur clientèle, dans les quenioles de la Flandre française, où sont encadrés de petits Jésus en sucre, dans les kerskœken de la Flandre flamingante que décore Timage du san- glier national [sus celticus)^ voire dans îes cagneux lorrains, les cochelins oxXkuTVdXs^lQshôlais d'Argentan, les cornabœux berrichons, les bourrettes de Valogne, les cochenilles de Chartres, les aiguilans de Vierzon et les apognes de Nevers... Un tintement de cloche sur la lande : il est temps de s'apprêter. Le penn-ti donne le signal en se levant de son fauteuil ; les garçons allument les lanternes de corne ; les femmes chaussent leurs galoches et toute la maisonnée s'ébranle dans la direction de l'église. Que la nuit est noire !... Tant mieux! Plus les ténèbres sont denses, plus l'année, dit-on, sera riche eii sarrazin : Pell-gent du, Blavez ed du. « Messe de minuit noire, année de blé noir». Noyé d'ombre jusqu'à mi-corps, l'énorme vaisseau paroissial, sur la hauteur, fait feu de toutes ses ver- rières. L'office commence; les chants éclatent; l'en- cens monte en odorantes volutes. L'église mainte- nant est comme un grand jardin mystique ou s'épa- nouit l'âme de la chrétienté bretonne. Mais l'instant suprême, la minute de bonheur idéal, c'est à l'Éléva- 15 254 MONOGRAPHIE D'UNE VEILLÉE r ■ ■ - Il I ■ "^ a-^..^ tion. Beaux yeux des femmes, cernés d« l^ngu,eur, hu- mides encore des voluptueuses délicea de leur anéan- tissement en Jésus, qui saurait jamais vous oubliei:l Ni l'Ascension ni Pâques n'ont des voluptés compa- rables. Et quel recueillement chez les hojmmes, coux- ci debout, les bras croisés ouïes deux mains daus. le\iYgouriz{l)àe toile rayée I Comm.eils,oi),t conscience de TexceplionneUe gravité du dranae li.turgi.q.ue qui se déroule 1 Comnqteils savent de aciei?i,ce certaine qu,e, pendant cette messe sacrée, la création^ ^Qut entière n'est qu'un miracle vivant ! laterrogez-.ljes : jeunçs et vieux vous certifieront que, durant rélév^tioa, Teau des puits et des fontaines se change en gioin-ardLent\ ils vous diront que, si un homme avait le çQurage de se blottir au fond du reliquadre entre l'évangile et le Credo, il ne tarderait pas avoir venir àlyà le dernier décédé de Tannée ; i^s vous diront que toutes ces pierres levées qui héinsjient le sol de Brelqigne, men- hirs, peulvans, dolmensj cromleç'h,s, etc., quittant a.a. même moment leur alignement séculaire et coujreat s'abreuver à longs traits dans la mer et dans les fleuves voisins; ils vous diront qu'au Sancius une ïhandelle s'allume partout où des richesses sont ca- chées, mais que, pojur s'emparer de ces richesses, il faut avoir sur soi l'herbe d'or ou sélage qu'on cueille pieds nus, en chemise et en état, de grâ.c<^,i ils vous diront qu'au premier coup de minuit la mer se retire au loin et que les villes englouties par elle, I&, (1) Large et longue ceinture (qui fait trois ou quatre fois le tour du corp?. MONOGRAPHIE d'UNE VEILLÉE 255 Toleate, Occismor, Sichor^ Manathias, ressuscitemt soudainement dans leur ancienne splendeur. La « lieue de grève », près de Saint-Michel, passe pour receler sous ses sables une de ces cités endor- mies. Elle s'appelait Lexobie et s'étendait^ croit-on, depuis les Triagoz, banc de récifs qui se dit encore en breton Treoger (le bas de la ville, pour Traou ou Traon^ger peut-être), jusqu'à un second bsuic d'écueils qui ferme l'entrée de Locquirec et qu'on nomme Kemr» ger (le dos ou le haut de la ville). Or, sept lieues de mer séparent Keinger de Treoger ! Lexobie remonte sur Teau une fois par an, à Noël ; mais rares sontceux qui L'ont vue et plus rares encore ceux qui ont franchi son enceinte. Il paraît néanmoins qu'il se trouva un hornme plus audacieux que les autres pour essayer de tenter la chance et de pénétrer, au coup de minuit, dans cette ville prodigieuse. Il s'appelait Périk Scoarn et il voulait être riche, nous dit Jollivel, afin d'avoir, comme les nobles, un banc garni de cuir rouge à Té- glise et de pouvoir conduire aux pardons les belles pennérez assises sur la croupe de son cheval et les bras noués autour de sa taille. Il se rendit donc à l'heure prescrite près de la croix qui garde les^ sables mouvants de Leo-Drez. Le premier coup de minuit tinte : la mer recule et il surgit à sa place un palais d'une incomparable beauté. Périk se précipite. Il sait que le temps presse et que, sous peine d'être englouti dans les sables, il lui faut avoir repassé le seuil du lalais avant le douzième coup de minuit. Dans la remière chambre où il pénètre, il y a des bahuts deins d'argent; dans la seconde de l'or ; dans la troi- 256 MONOGRAPHIE d'UNÈ VEILLÉE siëme des perles; dans la quatrième des diamants : à la bonne heure ! Périk Scoarn se penche pour en bourrer ses poches; mais, brusquement, douze jeunes filles sont entrées, si belles à voir toutes les douze que Périk Scoarn en oublie ce qu'il est venu faire et qu'il demeure en extase devant elles... Le dernier coup de minuit tinte : Périk Scoarn était toujours en contemplation devant les douze merveilles,.. Et c'est pourquoi, au matin, on retrouva soji cadavre sur la grève... Que la triste fin de Périk Scoarn nous serve de leçon I En vérité, mes amis, mieux vaut du coeur et des lèvres renoncer aux richesses défendues et ne pas quitter Téglise, pendant la messe dé minuit, pour courir les aventures. Tout à l'heure, du reste, le ré- veillon battra son plein. On reprendra d'un cœur gai la route du vieux manoir. Jadis, du temps qu'il y avait encore des servitudes féodales, la fin de la messe de minuit était l'occasion de cérémonies singulières. A Coëtmen, par exemple, après le dernier évangile, la fabrique devait une poule blanche au seigneur du Tronchais ; le comte de Rays^ si j'en crois M. de l'Es- tourbeillon, avait les mêmes droil^'à Goudelin sur un coq blanc : cette volaille, les ailes liées, lui était af- ferte en grande pompe sur la balustrade qui séparait le chœur de sa chapelle privative. Bouffonnerie, direz- vous. Mais les libertés ne tirent point à conséquence que prennent les simples de cœur avec les choses de la religion. Je vois encore qu'en beaucoup de châ- teaux les tenanciers, après avoir fourni et « apposé » eux-mêmes au foyer du seigneur la bûche ou tison MONOGRAPHIE d'uNE VEILLÉE 257 ^ — i ■ I ■ ■ I ■■ ■■■■ ■ — ■ ■■■ ■ ■ ... I . _^ ■■ ■ ■ . I I ■ ■■■■■ ■■■■■- - ■ ■■ I .^^^ 1 de Noël, devaient « hucher » par trois fois en son honneur. Ces coutumes ont disparu avec l'ancien ré- gime. Ne nous en exagérons pas Tesprit de servilité. Il est constant tout au moins qu'en Bretagne le paysan, respectueux de la hiérarchie féodale, vivait cependant avec son seigneur dans une familiarité de relations qu'qn ne coilnaît pas toujours au xix** siècle de patron à salarié. Les repas se prenaient en com- mun, et c'est encore l'habitude chez les fermiers du bas-pays qui reçoivent les domestiques à leur table. La vraie égalité est là; mais elle n'apparaît jamais mieux qu'au cours de cette bienheureuse vigile. De- vant le foyer, à la maigre lueur des suifs fichés dans leurs grands'chandeliers de fer blanc, sous les côtes de lard jaune et les vessies d'oing pendues aux so- lives, maîtres et serviteurs hument à plein gosier le- cidre chaud qui fait « passer » les massives crêpes de sarrazin et les lourdes tranches de fars-breset (4). La joie met une flamme dans les yeux des plus cassés ; mais les morts ne seront pas oubliés pour cela. Ils ont leur place, en Bretagne, dans toutes les céré- monies domestiques. Sur les tablés desservies, tandis que les convives regagnent leurs lits-clos, leur part est réservée et Ton dit que les pauvres âmes, déliées après la messe de leur attente nocturne, viennent goûter à ces tables l'illusion d'un recommencement d'existence. Une fois dans l'année, et c'est justement à Noël, leurs tourments cessent; les flammes du Pur- gatoire s'éteignent; un sourire passe sur le monde. (1) Gâteau de farine, de pruneaux et d'œufs. 258 MONOGRAPHIE D*(JNE VEILLÉB Mais quels miracles ne s'accomplissent point pendant cette nuit sacrée? Cette nui't-Ià, par exception, aucun animal ne dort, sauf le serpent. Le coq chante h toutes les heures, et certains animaux même — le bœuf et l'âne — vaticinent dans la langue de l'homme. C'est pourquoi il ne convient pas d'entrer dans les étables pendant la veillée de Noël. Nul ne doit chercher à pénétrer l'avenir ou bien il lui en cuira, comme à cet incrédule d'Arzur, dont Luzel nous a conté la lé- gende, qui se Cacha dans son étable pour surprendre le secret de ses aumailles. Or il arriva que le bœuf roux disait au bœuf noir : — Que ferons-nous demain, mon frère? — Demain, répondit Tautre, nous porterons au cimetière de la paroisse le corps d'Arzur, le pauvre Arzur, le curieux et l'indiscret, l'incrédule et l'impie qui est en train de nous écouter. — Nous porterons en terre le corps d'Azur, repri- rent les aumailles en chœur. Arzur s'évada de l'étable comme il put, la tête en feu, et alla rouler dans le premier fossé qui s'ouvrit sous ses pieds. Fut-ce la frayeur ou le froid de la nuit ? Il est malaisé de le dire ; mais le fait est qu'on le trouva mort au matin et que, le soir même, ses bœufs le conduisirent au cimetière. Décidément cette nuit de Noël n'est qu'une succes- sion de merveilles. C'est si bien la nuit sainte pour les Bretons qu'ils croient que la Vierge et Jésus, sou* la conduite de saint Christophe ou de quelque autr saint renommé jadis pour la vigueur de ses muscles se promènent sur les routes pour s'enquérir de s MONOGRAPHIE d'UNE VEILLÉE 259 besoins de leur peuple. Et ils ont beau s'habiller comnfie les paysans qu'ils visitent, la clarté qui émane d'eux a vite fait de trahir leur incognito. Je n'ignore pas ce qu'on dit des Bretons et qu'une certaine école les traite couramment d'hallucinés. Mais si le monde était composé d'aveugles et qu'il y eut seulement parmi eux quelques clairvoyants, la majorité des aveugles traiterait aussi ces clairvoyants d'hallucinés. Heureux plutôt lesfils de lanuanle et vaporeuse Alklulha ! Ils ne sont pas comme nous les prisonniers des apparences; le surnaturel les enveloppe et les baigne de ses ondes enchantées. C'eslleur véritable atmosphère. Tout leur est symbole dans la vie et ils savent d'intuition, comme Hamlet, qu'il y a dans le ciel et sur la terre plus de choses que n'en peut rêver notre philosophie. LE THEATRE DU PEUPLE EN BRETAGNE A M. A, Delboulle, La Bretagne aura demain son « Théâtre du peuple ». Il se dresseraenplein air, sur la place publique du petit bourg de Ploujean, près de Morlaix. La campagne, autour de Ploujean, a je ne sais quelle beauté médi- tative, comme une beauté de pensée, tant les lignes en sont graves et douces ; il semble qu'elle fonde en elle l'austère pays de Léon et Faimable Trégorrois. Ploujean même, mitoyen aux deux diocèses, em- prunte à Tun et à Tautre. Le leur-ger où se dressera la scène passe justement pour l'un des plus pittores- ques de la Bretagne, avec son cimetière latéral, ses grands ormes, son clocher à jour et son encadrement de maisons basses, trapues et grises, aux pierres re- jointoyées par des filets de chaux vive qui leur font un quadrillage argenté. L'inauguration du théâtre est fixée au 14 août 1898. Je ne veux point anticiper sur la représentation; je dirai seulement qu'on y jouera un antique mystère, la Vie de saint Gwénoléy et que les acteurs qui joueront ce mystère sont des artisans et des laboureurs de la localité, petites gens donc, sans grande éducation, sans talent même, au sens oiinous le prenons des acteurs ordinaires, mais de foi vive et tout soulevés par endroits de je ne sais quelle fureur barbare et sacrée. Le chef de la troupe, LÉ THÉÂTRE DU PEUPLE EN BRETAGNE 261 Thomas Parc, dit Parkik, cumule, dans le privé, les professions de cultivateur, de fournier, d'aubergiste et de barbier. Placée sous le patronage des plus hautes autorités du monde celtique (MM. Gaston Paris, d'Arbois de Jubàinville^ Alexandre Bertrand, Gaidoz, Lôtb, Ernault^ etc.), la représentation de Ploujean ouvrirja un nouveau cycle et marquera peut-être une date dans Thistoire du théâtre populaire breton, A la vérité, ce théâtre n'avait point cessé d'exister^ mais il n'avait plus qu'une vie pâle et intermittente. La dernière représentation connue remonte à 1888 et fut organisée par le savant folk-loriste F.-M. Luzel. On y avait convié la presse parisienne; elle vint au rendez- vous et s'en retourna criant à la mystification. Je n'ose point dire qu'elle ait eu tout à fait tort. Luzel était un lettré fort respectable et le meilleur homme du monde au demeurant : Celte jusqu'au bout des ongles, les dieux lui avaient dénié toute espèce de sens pratique. Cette représentation, qui de- mandait le plein air et la foule, il l'avait donnée dans une sorte de cave, aux chandelles, devant un public goguenard de clercs d'huissier et de garçons de ma- gasin. Le rideau tombait et se relevait à contretemps; les entrées et les sorties n'étaient point réglées ; le souffleur avait déserté, son poste. Et, pour que la bouffonnerie fût complète, on avait laissé aux acteurs le soin de s'habiller à leur guise. Ces pauvres gens n'y entendaient point malice. Ils figuraient des princes, des princesses, des chevaliers, des évêques et des pages, et ne paraissaient point trop mal à l'aise dans des emplois si disproportionnés. Mais ils 15. 262 LE THÉÂTRE DU. PEUPLE EN BRETAGNE manquaient totalement de critique; la pièce qu'ils jouaient {Sainte Tréphine et le roi Arthur) nous reporte au vi* siècle de Tère chrétienne, ce qui n'empêchait point Arthur d'avoir dans sa suite un cavalier du 5® « tringlot » et la bonne Tréphine d'arborer sur sa perruque un chapeau mascotte dans le dernier goût du jour. Tel qui jouait un messager anglais avait enfilé une tunique de dragon ; tel autre, qui prêtait sa haute stature et sa voix d'airain au traître Kervoura, s'était coiffé d'une turlurette à gre- lots; et Abacarus, roi d'Hibernie, drapé dans un peî- gnoir blanc, trônait au milieu d'une cour de pierrots et de débardeurs. La municipalité de Morlaix — quan- tum mutata\ — avait dignement fait les choses sans doute : chacun des acteurs avait reçu, pour ses frais de costume, environ 3 fr. 70. Ils étaient dix-sept; le total de la subvention montait à cinquante francs! S'il ne s'était agi que d'une représentation popu- laire, devant un auditoire approprié de paysans et de marins, il n'y aurait eu que demi-mal. La « couleur locale » est une invention de blasés : le peuple s'en soucie peu et ses fournisseurs habituels encore moins. Ils ignorent tout de la chronologie : dans le Mystère de sainte Geneviève^ Charles Martel est général en chef des armées de Henri IV; dans le Mystère de saint Gwénoléj les Sarrasins font une descente en Bretagne trois cents ans avant l'appa- rition de Mahomet. Un public qui s'accommode c ces à-peu-près historiques n'est point trop exigea: en matière de costumes. Il se peut qu'à défaut d< fidélité ces costumes aient eu jadis quelque fraîcheu I* tttÉATflE DU ï>fetJPLE EN BRETAGNE 263 et même une certaine richesse. Dans le Buce en tri Roué (nlystère vannetais des trois Rois), par exemple, cité par M. d^Arbois de Jubainville, le manuscrit porte comme indication de costume pour Hérode : « une chemisette brodée d*or, des culottes, des bas, des souliers blancs, des gants jaunes, un beau sabre attaché à un ruban de soie bleue, une cravate de toile, une robe de chambre dont les manches sont fendues jusqu^aux coudes, un bonnet de velours bleu avec trois boutons d'or au sommet, une couronne de fer- blanc faisant bordure, les cheveux cachés dessous^ un bâton royal ou sceptre jaune dans la main droite ». De tels costumes, si compliqués, ne purent être d'emploi qu'aux premiers jours de la scène bretonne et en un temps où c'était le clergé lui-même qui réglait les représentations, composait les pièces, copiait les manuscrits, dîstribuaîtles rôles et ouvrait toute grande aux acteurs la garde-robe paroissiale. Le théâtre n'était alors que le prolongement de l'église; la pièce continuait le prône et lui servait d'illustration. Plus tard, quand le clergé so fut désintéressé des représen- tations populaires, sans que le théâtre breton, coupé de ses origines liturgiques, eût réussi comme en France à se séculariser dans sa lettre et dans son esprit, les acteurs, livrés à eux-mêmes et quoiqu'ils protestassent justement du caractère édifiant de leur apostolat dramatique, durent subvenir en personne aui frais de la mise en scène et des costumes. Pour ceux-ci, ils les fabriquaient comme ils pouvaient ou les louaient che2 des fripiers. Au besoin, ils se satis- faisaient de moins encore, et c'est ainsi qu'au témoi- 264 LE THÉÂTRE DU PEUPLE EN BRETAGNÇ gnage d'un contemporain, cité par M. d'Arbois de Jubainville, le rôle de la Vierge, dans une représen- t^ion donnée à Vannes du Mystère des trois Roisy était joué par un paysan qui avait simplement et pour tout costume passé sur ses habits une chemise de femme; le pétras n'avait même pas quitté son chapeau noir à larges bords ! Par parenthèses, il ne faut point trop s*étonner que le personnage de la Vierge ait été, dans ce mystère, confié à un homme. Il en est ainsi, en Bretagne, pour tous les personnages féminins. Le rôle de sainte Tré- phine était tenu à Morlaix, en 1888, par un cordon- nier du nom de Hernol. Semblablement, dans le Mys- tère de saint Gwénoléy c'est un cultivateur, Pierre Pape, qui tient le rôle d'Alba, mère du saint, comme son frère, Jean-Marie Pape, cultivateur, tient le rôle de Marharidik et Jean-Marie Keringant, forgeron, celui de Clervie. Cette distribution est un souvenir du moyen âge qui interdisait aux femmes de paraître sur la scène dans les mystères dramatiques, mais, par une contradiction singulière, autorisait leur pré- sence dans les mystères mimés et dans les « tableaux vivants ». L'arrêt de la Cour de Rennes du 24 sep- tembre 1753, «faisant défense aux artisans, labou- reurs, etc., dereprésenterdesutragédtes ou comédies», parle bien d' « enfants de famille de différent sexe». Simple confusion : étrangers à la Bas&e-Bretagne, les juges de Rennes s^en tenaient trop strictement à la lettre du texte portant indication de personnages fémiûins et ne réfléchissaient point que les rôles de ces personnages étaient tenus par des adolescents du LE THÉÂTRE DU PEUPLE EN BRETAGNE 265 sexe fort. Cet arrêt de 1753 est intéressant à d'autres titres. Il nous apprend que les représentations de mystères bretons ou, comme on disait, de tragédies bretonnes, avaient surtout Heu à cette époque dans les villes et bourgades de l'évéché de Saint-Brieuc. Les acteurs n'étaient pas des citadins, mais des « jeunes gens de la campagne. » L'arrêt parle de « quarante ou cinquante enfants de famille s'attrou- pant et abandonnant pendant un temps assez consi- dérable leurs devoirs et les travaux de la maison pa- ternelle pour se mettre en état déjouer leurs rôles ». Les représentations duraient effectivement deux et trois jours. Vainement une ordonnance du 7 novembre 1714 les avait une première fois suspendues « dans la ville de Guingamp »; une autre ordonnance, en date de 1732, portait « deffence de jouer à Lannion ny dans aucun des faubours d'ycelle la Conversion de saint Guillaume » : ces représentations en langue bre- tonne répondaient à un besoin si profond que le peuple y accourait de plusieurs lieues à la ronde. Sur toutes les routes de Bretagne, dans la nuit qui précédait la première « journée », c'était, sous les étoiles, un exode singulier, le fiévreux défilé de pa- roisses entières qu'un vent sacré, une irrésistible et magnétique haleine, semblait cliasser vers la ville des quatre aires de Thorizon. Un mot d'ordre fixant la date et le lieu du rendez-vous circulait de foire en foire longtemps à l'avance, et, colporté dans les veil- lées d'hiver par les pillawers et les mendiants, faisait en quelques semaines, à la muette, le tour du pays, pénétrait subrepticement dans les chaumières les 266 LE THÉÂTRE DtJ PEUPLE EN fiHETÂGNE plus reculées. Dès lors, aucune défense, aucun in- terdit, laïque ou religieux, n'eût pu arrêter lé branle des imaginations et des jambes. Coûte que coûte, on se mettait en marche par familles, par tribus, hommed, femmes, enfants, Tun traînant Tautre. Un piétine- ment de foule, pareil à une rumeur de mer montante, ' emplissait les chemins creux de la Cornouaille et du Goëlo; à peine si Ton prenait le temps de s'arrêter X aux fontaines quand la soif était trop grande, et beau- coup, en marchant, mordaient à même dans la miche ^ de pain bis qu'une ménagère prudente leur avait pendue au col. Des campagnes, l'enthousiasme [ga- gnait les bourgades et la ville. C'était à qui, de ses deniers ou de ses soins, contribuerait à Téclat de la 1^: représentation. Une complicité générale paralysait les mauvaises dispositions de Tautorité civile et du clergé. Les menuisiers, charpentiers, forgerons don- naient gratuitement une ou deuxjournées de travail; les paysans fournissaient le charroi, les aubergistes des fûts vides, les bourgeois des ornements et des planches. Il n'était pas jusqu'aux familles nobles qui ne se fissent un devoir de fouiller dans leur garde- robe et d'y emprunter «de vieilles rapières rouillées, des perruques, des habits de marquis et de marqui- ses, des tentures à personnages, voire des costumes de gardes nationaux pour orner la scène et habiller les acteurs ». Une quête, au commencement et à rissue delà représentation, servait à défrayer i braves gens et à solder le banquet gargantuéliqùe c les réunissait sous quelque tente à la fin de la demiî journée. « Je remercie les nobles et les bourgeois * LE THÉÂTRE DU PEUPLE EN BRETAGNE 267 quaKté qui nous ont prêté leur assistance, dit le pro- logue dQ Louis Eunius, etje leur souhaite Taccomplis- sèment de tous leurs désirs en ce monde et le Paradis en l'autre ». — « Je ne saurais remercier trop les gens du canton de nous avoir secondés, dit un autre prologue tiré du Mystère de Moïse, chacun suivant ses moyens, en nous prêtant des charrettes, des planches, des soliveaux et des barriques pour con- struire notre théâtre. » Le clergé seul, sauf en quel- ques paroisses où il était revenu sur son interdit, ne désarmait pas. Dans l'épilogue de la Vie de monsieur saint Jean-Baptiste y Tacteur s'écrie tristement : « Tout ici-bas trouve sa fin, tout, excepté la grâce de Dieu : notre tragédie aussi touche enfin h son terme. — En Tannée 1763; nous avons donné une représentation de la Vie de saint Jean-Baptiste , copiée sur le cahier écrit à Pluzunet par un jeune homme du pays. — Nous eussions bien désiré continuer d'en donner des représentations, mais, hélas ! un ordre de monsei- gneur Tévêque de Saint-Brieuc défend les représen- tations de tragédies bretonnes dans toute l'étendue de son évéché. — Il y est même dit que représenter des vies de saints est un cas réservé : et, cependant, interrogez l'histoire, feuilletez les livres les plus an- ciens du pays, vous n'y trouverez nulle part que ce soit même un péché véniel que de réciter les vies des «îaints ». La conviction de ces pauvres komedianchers était fort grande, en effet, la plupart du temps. Si l'Eglise ne les ivait pas laissés à eux-mêmes, nul doute qu'ils n'eus- ent jamais manqué aux bonnes mœurs et à la bien- 268 LE THÉÂTRE DU PEUPLE EN BRETAGNE séance. Mais l'écart était trop considérable déjà entre la mentalité des campagnes bretonnes, restée stationnaire depuis le xv® siècle, et les façons policées, la délica- tesse relative de la bourgeoisie et du clergé des villes. Ce n'était guère par son raffïnement que brillait le théâtre du moyen âge. Le réalisme y était des plus vifs ; toutes choses, pour y être saisies du public, de- vaient être traduites aux yeux devant qu'à Tesprit. Dans un Mystère de la Nativité^ du xiu® siècle, la Vierge accouchait sur la scène ; la didascalie dit expressément : Maria vadat in lectum suum et pariât fdium. Semblable spectacle se voyait en Bretagne dans le Mystère des Trois Rois. C'est un viol qui sert' de pivot dramatique au Mystère de saiiite Nonnes et ce viol s'accomplissait aussi sur la scène (1). La crudité de ces situations ne choquait aucunement le public, pas plus qu'elle n'avait choqué autrefois le clergé. Mais celui-ci avait marché avec le siècle et n*^ comprenait plus ces enfances, En certaines paroisses, sans prétendre couper court aux représentations po- pulaires, il s'efforçait tout au moins d'en atténuer le péril. Un anonyme, ecclésiastique évidemment, dans la préface manuscrite du Buce en tri Roue, recon- naissait qu'il y a « un petit bien quelconque à tirer du théâtre » et en particulier de « la farce sainte des Trois Rois », mais sous condition que la scène de l'accouchement fût supprimée et que, dans les repré- sentations futures, on remplaçât par une statue « l'ac- (1) Jusqu'à Ja fin du xviii« siècle, on jouait encore ce mystère à Dirinon (terre de Nonne), la veille du pardon. LE THÉÂTRE DU PEUPLE EN BRETAGNE 269 Irice ou Thomme déguisé en femme qui représentait la Vierge ». J'ignore si les acteurs du mystère tinrent compte de ces observations. Ce qu'il y a de sûr, c'est que ni l'interdit de TÉglise en quelques endroits, ni ses ré- serves, en d'autres, non plus que les trois ordonnances de 1712, de 1732 et de 17o3, ne parvinrent à déraciner le goût du théâtre chez les paysans bretons. L'orage passé, le vieil instinct héréditaire, comprimé, persé- cuté, nullement affaibli, se redressa comme par enchan- tements C'est qu'au plus fort de la tourmente le théâtre indigène, proscrit de la place publique, avait trouvé un refuge au foyer de la famille. La nuit venue, dans les longues veillées d'hiver, laboureurs et pâtres se serraient sous le chambranle de la vaste cheminée. « Alors, dit Luzel, le tad-coz (l'aïeul) tirait pieuse- ment du fond du vieux bahut sculpté quelque antique manuscrit, recouvert d'un parchemin jauni et cras- seux, précieux héritage légué par les pères et pour lequel la famille avait une grande vénération, car elle le croyait doué de certaine puissance inconnue, d'une vertu secrète, d'où dépendait ou son bonheur ou son malheur. Il l'ouvrait gravement, se signait au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, jj^uis déclamait d'un ton solennel un acte ou deux de la Passion de notre maître Jésus, de sainte Tréphine ou de toute autre œuvre populaire du même genre. » Parfois un des réveillonneurs, compagnon du tad-coz aux beaux Iges du théâtre breton, lui donnait la réplique ; les couplets alors, sur un rythme de plain-chant, dérou- laient leurs grandes ondes alternantes; une atmos- 270 LS THÉAÏRE DU PÉWLE El» BMt'XGNE phère d'héroïsme enveloppait l'assistance; le geste large des récitants semblait écarter les milrs et faire surgir dans une brume d'enchantement les ttîysté- rieux paysages sous-maritis, Tondoyaut décot* des Atlantides bretonnes. . . Bercée à ce foyer, la tradition dramatique ne se perdit point en Bretagne ; tomme Arthur, elle ii*étail qu'endormie et n'attendait qu'une occasion potir re- bondir à la la lumière. 89 la lui donna, et ce n'est peut- être pas un des effets les moins singuliers die ce ca- taclysme social qu^il ait provoqué, en Bretagne, le réveil d'un théâtre foncièrement, exclusivement reli- gieux. Plus tard encore, dans les moments de crise politique et dès que la surveillance de raulorilé sem*- blait se relâcher, la tragédie bretonne refaisait son ap- parition, timidement au début, dans des salles fermées, puis ouvertement, en plein air. Les premières années du règne de Louis-Philippe et de la seconde Républ iqûe furent ainsi l'occasion d'un renouveau dramatique dans tout le diocèse de Tréguier, à Paimpol^ à Lan- nion et à Pluzunet particulièrement. Jean le Ména- ger et Claude le Bihan, l'un fournier, l'autre cultiva- teur, paraissent avoir dirigé sous la Révolution et l'Empire la troupe de Pluzunet. A Lannion, les ac- teurs se réunissaientd'abord dans l'arrlfere-salle d'une maison sise rue de l'Allée* Verte et occupée mainte- nant par la boulangerie Guégou. Mais ils ne tardèrent pas à quitter ce réduit pour se porter siir le forlat' vaste champ de foire qui s'étend aux deu^ ailes du metière communal. La troupe locale qui donîiâlt i .représentations avait pour directeur un tailleur d€ LE TIÏÈAÏRÊ DO PEUPLE EN BRETAGNE 271 rue de Tréguier nommé Yves Le Pôzron, qui avait lai- même pour second un cordonnier nommé l'Hélicoqet un cultivateur de Loguivy, paroisse voisine, nommé Pierre Le MouUec Les pièces qu'on jouait le plus fré- quemment au/br/^c'Aétaienllâ Vie de sainte Tréphinêy la Vie de sainte Geneviève de Brabanty la Vie de sainte Hélène^ surtout la Vie de Louis Eunius ou le Purga- toire de saint Patrice, Elles ont été éditées pour la première foi^ par mon père, imprimeur à Lânnionet qui pensait donner ainsi satisfaction au ^oût dramati- que de ses concitoyens. Jusqu'alors les acteurs qui jouaient ces pièces les apprenaient sur des manuscrils péniblement copiés par eux et qui ne leur avaient pas coûté^ quelquefois, comme le manuscrit du Mystère de sainte Anne à Pierre Le Moullec, « moins de trois hivers de travail et de patience » (1). La troupe de Lannion se disloqua vers 1870 (2). Les manui^crits qu'elle avait en sa possession ou^ comme on dit en (4) Aussi y tenaient-ils comme à la prunelle de leurs yeux. « Pendant que j'étais à Paimpol, raconte Fréminville, des paysans de la paroisse de Plourivo voulurent représenter la tragédie intitulée : Lavie de V Antéchrist, mais aucun d'eux ne la possédait. Obligés de l'emprunter à un habitant d'un»^ paroisse voisine, afln d'apprendre leurs rôles, celui-ci ne leur confia son manuscrit qu'après avoir reçu d'eux en gage une somme de cent écus. » (Antiquités de la Bretagne,) (2) Avant de disparaître pourtant, elle retourna dans les illes fermées qu'elle avait un moment quittées pour le /"oî'/ac'A. '^jsieurs représentations furent données à l'Allée- Verte, rue Port, au Café des 500 couverts et, rue de Tréguier, au Cha- %u Rouge, Le couvreur Drillet, dit Licoq, qui vit encore, fit irtle de celte troupe. 272 LE THÉÂTRE DU PEUPLE EN BRETAGNE —m I h ■ ■ l^ll II ■ I II _ ■ JW ^^MWIB II ■ ! ' ■ I . I u_^^ Bretagne, les « cahiers de tragédies », furent répar- tis entre les acteurs. Il y en avail de précieux dans le nombre. Beaucoup s'égarèrent. Ce qu'on put sauver du reste fut déposé à la Bibliothèque nationale avec les autres mystères trouvés par Luzel dans ses diver- ses missions à travers la Bretagne. Mais personne ne prit soin de recueillir l'héritage dramatique de Pezron et de ses lieutenants. Le théâtre lannîonnais avait cependant connu de beaux jours. On -accourait en foule à ses représentations. Peut-être les acteurs n'ap- portaient-ils pas toujours un tact suffisant dans l'in- terprétation de leurs rôles. Le cidre frais et le gwi7i- \ ardent jouèrent plus d'un méchant tour, m'a-t-on dit, aux personnages sacrés de la pièce, déshabitués sans doute de nos libations terrestres. En général pourtant ces acteurs lannionnais étaient de fort honnêtes gens, laborieux et paisibles, et que leur métier sédentaire (ils étaient presque tous tailleurs, menuisiers, tisse- rands, couvreurs) munissait d'une intellectualité as- sez fine. Les représentations qu'ils donnaient deux ou trois fois Tan, si elles leur étaient un prétexte pour humer le piot de compagnie, satisfaisaient d'abord leur instinct du théâtre. Ces représentations étaient libres. Y assistait qui voulait et payait aussi qui vou- lait. L'acteur chargé du prologue ou de l'épilogue, au commencement et à la fin de chaque « journée », se bornait à recommander ses confrères et lui-même à la générosité des auditeurs. « De crainte que vous ne Foublirez, dit le prologue de Louis Eimius,]e voue prie d'apporter chacun pour le moins une pièce de trente sols ; les pièces de vingt-quatre sol,s aussi ne LE Théâtre du peuple en BREtAGNÈ 273 - '■ - ■ ■ - - seront point refusées,' non plus que les rouleaux de vingt et dix sols ». Dans l'épilogue de Moïse, Tacteur revient, avec quelque insistance, sur ce point capital : « Honorables assistants, deux des acteurs vont main- tenant descendre parmi vous, avec unplat chacun, et tous, j'en suis persuadé, vous ferez votre devoir et les verrez san$ déplaisir. Car, comptant sur vos libé- ralités et pleins de confiance en votre générosité, nous espérons nous asseoir à une table bien servie et faire ce soir un peu de bonne chère ». Cette w bonne chère » , cette frairie de .la fin, c'était, en somme, toutlesalaire des pauvres gens. L'intérêt, comme on le voit, entrait donc pour bien peu dans leur amour du théâtre. Ils exerçaient vraiment leur métier d'acteurs comme i^n ministère, avec un sérieux, une foi extraordinaires. Aussi avaient-ils sur le peuple une prise irrésistible. Pierre Le ,Moullec racontait que dans un repas de noce, au bourg de Ploulec'h, où on Tavait prié de « déclamer quelque chose », une jeune fille, en l'en- tendant réciter le terrible prologue du Jugement der- nier, se w mit tout à coup à crier qu'elle se voyait en- vironnée de flammes et que des diables hideux l'en- traînaient en enfer ». Son faible cerveau n'avait pu résister à un tel ébranlement : elle était devenue folle. A Ploudaniel, un autre komediancher de talent, Kerambrun, dont la mémoire était prodigieuse, pa- ria un jour de donner à lui seul une représentation de mystère sur le placitre de l'église. « A Tissue de la grand'messe, rapporte N. Quellien, il monta sur la borne otile garde-champêtre fait ses publications et il invita la foule à écouter l'aventure des Pevar mab 374 LE THÉÂTRE DU PEUPLE EH BRETAGNE Emon, Jusqu'à la uuit avaacée, il tint la place ijadis^ tiactement de tous les personnages devant une assis- tance ravie d'un tel événement. Les gendarmes de Lézardrieux durent mettre fin à ce spectacle en plein vent » (1). Je ne sais trop ce qui amena la dislocation de la troupe lannionnaise. L'administration impériale, sol- Ucitée peut-être par le clergé, la voyait d'assez mau- vais œil. A parlii: de 186S, il n'y eut plus que de loin en loin, dans le diocèse de Tréguier, des représenta- tions dramatiques. A Pluzunet pourtant s'était for- mée une nouvelle troupe d'acteuirs^ qui donna deux représentations d'un intérêt assez vif, l'une en 1867, à Saint-Brieuc, sous la direction de Luzel, l'autre en 1878, à Pluzunet même, le jour du grand pardon, lianmeur eut aussi une compagnie d'acteurs qui se disloqua un peu plus tard et dont les patriotique lui inspirait, en 18S9, une pièce intitulée : Martha ou La sœur hospitalière à la guerre d'Italie, Ce fut son triomphe. Dans Tintervalle cependant, la troupe mor- laisienne avait quitté la place publique pour se trans- porter rue Bourret, dans une arrière-salle d'auberge où un plancher volant lui servait d'estrade. Plus rien là, ni le décor, ni les acteurs, ni le public, ni les pièces ne rappelaient l'ancien théâtre breton. Les acteurs étaient des ouvriers de la ville, quelques- uns même des portefaix sans état civil bien défini, comme Pot-Loë, Pot-Téo, Pot-Lannion, et, parmi eux, une anonyme désignée sous le nom de la « juène actrice ». La salle de la rue Bourret pouvait contenir de cent cinquante à deux cents spectateurs au maxi- mum. Les représentations s'y prolongèrent jusqu'à la fin de l'Empire, d'où elles se transportèrent dan une autre salle dite de la Renaissance et sise plac du Dossen. En 1888 enfin, le regretté Luzel et M. Rg LE THEATRE DU PEUPLE EN BRETAGNE 277 chelan, juge de paix à Plouaret, tentèrent de renouer la tradition en faisant jouer à Morlaix le Mystère de sainte, Tréphine. Une compagnie d'acteurs paysans s'était nouvellement formée à Plouaret, sous la direc- tion d'un tailleur nommé Mainguy; ce fut à elle qu'ils s'adressèrent. L'échec fut complet. On pouvait craindre qu'il ne décourageât d'autres tentatives, et le théâtre breton semblait déQnitivement entré dans l'histoire, quand quelques cultivateurs d'une commune voisine de Morlaix, Ploujean, s'associèrent à des employés de la ville pour former une nouvelle troupe. Ils eurent la bonne fortune d'être aidés par un maire avisé, M. Emile Cloarec, qui disposa pour eux à Troudoustain, faubourg de Morlaix, une petite salle oîi ils jouaient le dimanche des pièces réduites de l'ancien répertoire et, de préférence, la Vie des quatre fils Aymon. Cette troupe, où l'élément campagnard était en majorité, présentait, à défaut de talent^ des qualités de foi profonde et de réalisme vivace qu'il nous fut donné d'apprécier. Mis en rapport avec leur chef, Thomas Parc, nous songeâmes. Le Braz et moi^ à utiliser sur une vraie scène, dans le décor traditionnel de la place publique, des qualités qui ne demandaient qu'à s'employer pour le plus grand honneur des lettres bretonnes (1). Le choix de la (1) De généreux souscripteurs, au premier rang desquels I M. James de Kerjégu, M. Audren de Kerdrel, le cardinal Richard, M. Charles Pitet, etc., s'intéressèrent à notre entreprise. Qu'il I nous soit permis de les remercier ici, ainsi que M"**' Mosher, la toute gracieuse « Américaine bretonnante », et M"^ Webb,qui, par les prix qu'elles ont fondés pour récompenser les meilleures 16 â78 LE THEATRE DU PEUPLE EN BRETi^GNE pièce, empreinte d'un caractère profondéffient reli- gieux, la parfaite ]iix)ralité des acteurs^ donnaient toute garantie au clergé de Bretagne ; Mgr Vaivneau, évoque de Quimper, daigna patronner Toeuvre entre- prise comme pouvant offrir à la population des cam- pagnes bretonnes les éléments d'une distraction ré- confortante et saine. Mais elle a d'autres avantages pour les lettrés, Le Mystère de saint Gwénok\ (jui re- monte vraisemblablement à la fin du xvi^ siècle ou am commencement du xvii®, est écrit dans une langue relativement pure. On sait que les mystères bretons, comme les mystères français dont ils procèdent, peu^ vent se diviser en quatre grands cycles : le cycle de l'Ancien Testament, le cycle du Nouveau Testament, le cycle des Saints et le cycle des Héros. C'est au troi- sième de ces cycles qu'appartient le Mystère de saint Gwénolé. Il fait partie de la collection déposée par Luzel à la Bibliothèque nationale et qui comprend une centaine de numéros, parmi lesquels deux pièces comiques seulement : La fille aux cinq amoureux et un Carnaval ou Farce faisant suite au Mystère de Charlemagne. Beaucoup de ces numéros, du reste, sont de simples répliques. En dehors de cette coUeC' tioUvOn en peut citer trois ou quatre autres, comme la collection que M. Léon Burau, de Nantes, acquit à la vente de Jean-Marie Le Jean, instituteur et poète breton, la collection de M. Gabriel Millin, deTlle de pièces du nouveau répertoire, ont été les deux bonnes fé du Théâtre Breton, aujourd'hui majeur et e» pleine pôss«ssïo de la faveur publique avec lès pièees sociales de laffreanoui ( Toussaint Le Garrec et du barde-f(ict©iir Charte RoîHefld* LE tTHÉATRE DtJ PEUPLE ÎIN BRETAGNE 279 Batz, .et la colleotioa morlaââieaiske de M. Emile Picot. Lecatâlogiie dece« différentes colleotioas a été dressé, il y e quelques aanées, par MM. Gaidoz et Sébillot. On y trouve des inaau«crit« et d^îs imprimés, ceux-ci en petit nombre et pour moitié du xvi® siècle. Les éditioas gothiques sortent presque toutes des presses d'un Breton établi à Paris, rue de la Bûcherie, et nommé Yves Quillevéré. Un autre libraire breton, Jean Hardoin, de Morlaix, publia vers le même temps la Vie de sain£e Barbe. De nos jours eafia quelques imprimeurs régionaux (Guimer, Lédan, Le Goffic) ont donné des éditions populairies des myi^tères de saint Guillaum€y des Quatre fils Aymon^ de Louis Eunius, de sainte Geneviève de Brabant, etc. Il va sans dire que le texte n'en est point irréprochable et qu'il y a loin de ces éditions « à bon marché » aux éditions savantes de MM. l'abbé Sionnet, Luzel, La Ville- marqué et Ërnault. Tous ces mystères semblent appartenir, par les moîurs pins que par la langue, au xiv^ et au xv« siè- cle. La plupart sont en vers de douze syllabes à rimes plates. Lô Vie de saint Gwénolé est du nombre; mais le Mystère de sainte Nonne contient des vers de toute sorte, depuis le vers de cinq syllabes jusqu'au vers de vingt; le Grand Mystère de Jésus en contient de cinq, six, huit, dix et seize syllabes ; d'autres mys- tères, enfin, comme celui de sainte Barbe, sont en ^ •disses rimées (1). On ne connaît point de mystère en (1) Suivant une opinion prêtée à la Yijlemarqué, le vers de ouze /syllabes au^raitété destiné en général à faire parler Dieu, 280 LE THÉÂTRE DU PEUPLE EN BRETAGNE T prose, et c'est, je pense, qu'il n'en a point existé. Car ce théâtre, tout mélodique, aurait eu de la peine à se passer du vers. Jl se souvient du chœur où il est né, voilà sept cents ans, et le vers s'y psalmodie encore et ne s'y déclame point. Je ne sais au juste quelle a pu être la mélopée du Mystère de sainte Barbe ou des vers libres du Grand Mystère de Jésus, Quoi qu'il en soit, on reconnaît aisément dans la mélopée qni ac- compagne les vers des tragédies à rimes plates une imitation non déguisée du plain-chant romain. Cette mélopée est la même pour chaque acteur, et, comme les mystères bretons procèdent par couplets où « tira- des », elle n'yest presque jamais brisée. Au reste, tous les acteurs que j'ai vus à Morlaîx, en 1888, s'y soumet- taient correctement. Ils avaient la voix juste et nette, un grand sens des mesures, et prenaient garde, même aux endroits les plus pathétiques, de ne couper la phrase d'aucun geste déclamatoire. Je crois bien qu'il en devait être de même au moyen âge et dans l'anti- quité. La mimique n'a dû se mêler à la récitation que de nos jours. Cette opinion ne paraîtra point trop ha- sardée, si l'on veut bien remarquer qtie nulle part plus qu'en Bretagne les traditions ne se sont conser- vées fidèlement et qu'il est permis d'y induire presque en toutes choses du présent au passé (i). le vers de dix les gentilshommes, le petit vers de huit les plé- béiens. Distinction ingénieuse, mais sans aucun fondement. (1) Voici pourtant une coutume bizarre et dont je ne trouve l'équivalent dans aucun de nos mystères français : durant le prologue, il était d'usage en Bretagne que le récitant fît, de quatre vers en quatre vers, une évolution autour du théâtre . LE THÉÂTRE DU PEUPLE EN BRETAGNE 281 Sans doute, les représentations dramatiques n'y eurent jamais l'éclat et l'ampleur qu'on leur vit pren- dre dans nos autres provinces. Le théâtre breton, fort rudimentaire et tout en planches de sapin, ça et là voilées de feuillages et de tentures, s'adossait or- dinairement à quelque mur de cimetière ou au pignon d'un édifice municipal (1). La mise en scène n'y était point très compliquée. Il se peut qu'à l'origine et pour répondre aux nécessités d'une action qui se transpor- tait, par heure, en vingt endroits différents^ le théâtre ait été divisé, comme dans les mystères français, en un C'est ce qu'on appelait la marche. Un vieux manuscrit, cité par Souve§tre, dit que pendant ce temps « rebecs et binious doivent sonner. » Il faut remonter à la scène antique, aux évolutions du chœur autour de l'autel de Dionysos, pour trouver quelque chose d'analogue. — Autre coutume signalée par Dufîlhol et qui a disparu : « Dans la représentation des tragédies [bre- tonnes], deux hérauts, placés aux deux coins du théâtre, crient par intervalles : Chilaouetl « Écoutez ! » Et ils accompagnent cet avertissement d'un coup de fusil ou de pistolet. » — Voir enfin, sur l'intermède du Prologue et de la « belle demoiselle » dans les représentations qui duraient plusieurs journées, Lu- zeL, Introduction au Mystère de Sainte -Tr y phine. (1) Parfois môme, tout simplement, on 1 érigeait dans une prairie ou une lande. Emile Souvestre assista, en 1825, près de Lannion, à une représentation de cette sorte. ï.e théâtre avait été dressé au milieu d'une vaste garenne, autour de la- quelle des planches mal clouées sur des pieux formaient une triple rangée de bancs. Les spectateurs qui n'avaient pu trouver place sur ces gradins se tenaient debout par derrière : les arbres du voisinage, les talus, les croix du chemin et les toits de quelques maisons assez éloignées étaient couverts d*enfants et d*écoliers : le nombre total des spectateurs pouvait s'élever à trois mille. 16. . , «^>Sv 882 LE THÉÂTRE DU PEUPLÉ EN BRETAGNE ^\ ■j?^- ji.'. certain nombre de compartiments ou mansions. Cette mise en scène coûtait lourd et réclamait des escarcelles bien garnies. Si quelques villes s'en permirent le luxe, ce n'a dû être qu'aux occasions solennelles ou quand un grand seigneur en prenait les frais à sa charge, comme il arriva pour la représentation du mystère de la Passion et Résurrection de Notre Seigneur qui fut donnée à Rennes en 1430 (1). Plus tard, et quand le public des campagnes se fut épris du genre, il dut se former dans les petites villes et dans les bourgs des associations dramatiques analoguesà celles d'aujourd'hui, oîi entrèrent des laboureurs, des tail- leurs, des forgerons, des commissionnaires, etc. Ces braves gens allèrent au plus simple, « En thèse géné- rale, dit Luzel, les théâtres bretons sont construits avec des planches^ placés les unes transversalement, les autres perpendiculairement sur des madriers et des barriques... Quelquefois, à côté du théâtre prin- cipal, on en construisait un second, plus petit, un peu plus bas et destiné a jouer les intermèdes (2), Des deux côtés, il y avait des coulisses reliées entre (1) Par parenthèses, c'est la première représenta tiqa drama- tique dont il soit fait mention pour la Bretagne, Elle eut lieu en présence du duc JeanV et fut réglée pur ça cassette particu- lière, comme en témoigne un compte d'AufroiGuinot, trésorier- général de Bretagne, qui déclare avoir payé diverses sommes « à plusieurs compagnons et joueurs de la ville de Rennes ] mandement du Zl août 1430 » (D. Morice, PremeSy II, 1232). (2) Fréminville parle aussi de cette disposition singulière d. nous n'avons paç; trouvé trace ailleurs. Il se pourrait, d'ailleu que Luzel n'eût fait que répéter Fréminville, 1^... LE THÉÂTRE DU PEUPLE EN BRETAGNE 283 — - I j i I - - ■ ■ ^ elles par un corridor circulaire; au fond, existait un escalier par où les artistes pouvaient descendre sous la scène pour attendre leur tour de reparaître, pour repasser leurs rôles ou se rafraîchir. » Le détail vaut d'être noté, car le moyen-âge français semble n'avoir point connu ces coulisses, oti les acteurs bretons, à rinverse des siens qui restaient presque toujours en scène, se reliraient librement, une fois leur rôle débité. C'est sur ce modèle qu'a été construit le théâtre de Ploujean (1). Respectueux des anciennes traditions, nous n'avons rien négligé pour conserver à ce théâtre son innocent archaïsme. Qu'on n'y cherche point autre chose. Qu'on tâche surtout de se placer dans les conditions d'esprit du public breton et de reculer avec lui, par delà le temps et l'espace, jusqu'aux âges enchantés de la légende et de la foi. Bien comprise, la représentation de Ploujean rendrapeut-être quelque vie à une forme d'art inférieure sans doute, mais tout illuminée par endroits de belles scènes et de fortes pensées et d'autant plus sympathique enfin que, née du peuple et ne s'adressant qu'au peuple, elle est restée fidèle jusqu'au bout à ses origines et à sa des- tination populaires. (1) M. Ludovic Durand, qui en avait exécuté la maquette sur nos indications, avait bien voulu aussi dessiner les costumes. Les décors étaient de M. Maxime Maufra; rillustrationdu programme [q m. Emile Dézauuay. Il n'est que juste enfin de rappeler le OUI de M, Pierre Famel, trésorier du Comité, dont l'expérience nancière fut particulièrement précieuse aux organisateurs. - ¥ **■»■ ^nv-^^ •♦. f.^. r ■\- LA STATUE DE LE FLO 4 Gabriel d A zémar. Il y a un maire de Bretagne qui est en train de passer à la postérité : il s'appelle Quirin. Les rudes syllabes de son nom roulent depuis quelques jours sur les lèvres des hommes et peut-être se fût-il satisfait d'une renommée moins bruyante. Et donc M. Quirin est maire. Il est maire de Lesne- ven, une petite ville du Finistère qui fit parler d'elle au temps mythologique de la princesse Azénor, des pentierns aux braies rayées et des ermites domesti- queurs de bêtes sauvages. On disait, en ce temps-là et même plus tard, que Lesneven était le soleil du pays de Léon comme Landerueau en était la lune. An nep a iaeiiz aLanderne da Lesneven, alloarabar war he gein hag ann heol war he dal. « Qui va de Lan- ?^^ derneau à Lesvenen a derrière lui la lune et le soleil sur le front. » Ce sont aujourd'hui des astres bien malades... Toute recluse qu'on la devine dans son passé con- ventuel et légendaire, Lesneven a nonosbtant donné le jour en ce siècle à un homme dont pourraient s'ho- norer des cités plus florissantes : c'est de Le Flô qu€ je veux parler. Quand une ville de ce temps possède un grand homme, la dite ville n'a de cesse qu'elle ne lui ait érigé une statue. Le Flô devait avoir la sienne LA STATUE DE LE FLÔ 285 à Lesneveti, Il Teut ou plutôt il faillit Tavoir, car elle était à peine sur son piédestal qu'il fallut Ten des- cendre et Dieu sait maintenant quand elle y remon- tera. C'était pourtant un morceau de premier ordre et qui faisait grand honneur au statuaire, M. Cyprien Godebski. Justement fier de son œuvre, M. Godebski Tavait fait couler à la cire perdue chez un des rares fondeurs toscans qui ont gardé le secret de la patine donatellienne : le'bronze prit là ces tons nuancés et souples qui sont une caresse pour les yeux. Encore faut-il quelque éducation arlistique pour se complaire à ces jeux du métal. M. Quirin le fit bien .voir. La statue venait d'arriver et on la sorlait reli- gieusement de sa caisse. Elle ne reluisait pas. Ce bronze tout neuf s'obstinait à ne pas présenter le poli d'une bassinoire. Bien plus, on y distinguait par places une sorte de tégument verdâtre qui témoignait ou- vertement du mauvais état de son récurage. M. Quirin est un homme autoritaire. Soyons franc : c'est lui qui a mené à bonne fin, contre vents et ma- rées, cette affaire de la statue. Le comité, qu-on lui a platoniquement adjoint, ne l'a guère aidé jusqu^ici dans sa tâche. Bref il ne manque à M. Quirin, pour être un administrateur excellent, que d'avoir fait quelques visites à notre Galerie des Antiques. 11 y eut renforcé sa conception particulière de l'art. Celle- ci est restée un peu élémentaire. M. Quirin n'imagi- nait point une statue qui fût neuve et qui ne brillât point sur toutes les coutures. Il pensa que le mauvais emballage de la statue avait causé tout le mal. Sur quoi deux ouvriers furent commandés qui reçurent ^î LA STATUE DE LE FLÔ mission de fourbir éaergiquemeiit le bronze jusqu'à ce qu'il eût repris son poli initiai. Ce fut un beau travail. Mais le papier à Tiemeri don^ on se servait ne donna que des résultats médloi^res. Les ereux surtout résistaient. Le vert«-de-gris s^ était incrusté et on ne parvenait point à Ten faire déiaéna- ger. Alors M. Quirin prit une résolution farouche: renonçant au fourbissage, il décida qu'ion peindrait la statue. L'ordre fut donné : il allait être exécuté quand le sculpteur fut prévenu. Son arrivée conjura le sacrilège. Hais la presse s'était déjà emparée de l'atTaire : on se gaussait un peu partout de ce maire récureur el badigeonneur ; les habitants de Lesneven commençaient à dresser Toreille. Il n'y avait que M. Quirin qui ne comprenait pas. Il ne comprit que quand le sculpteur, sous me- nace d'un procès qu'il était sûr de gagner haut la main, l'obligea de signer un petit papier par lequel il s'engageait à prendre à son compte les frais de res- tauration de la statue. Reste à savoir si la statue est « restaurable ». On le dit et je veux le croire pour M. Godebski d'abord, mais surtout pour Le Fiô 9t davantage encore pour ses admirateurs. Car le Flô, à bien des égards, est une des figures les plus expressives de ce temps. Assurez-vous qu€ postérité rendra justice, tôt ou tard, à ce petit L( nard en braies courtes, agile et têtu, parti à dot ans du prétoire paternel, engagé volontaire à d LA STATUS DE LE PLÔ 287 huit, soiis-lieiitenant à vingt, commaiidantlacoloiVBe d'a^saiït qoi prend Constaniiôe en 1837, laissé pour moi^t sous la vo-àte du Marché,- grièvement blessé à laMouz^ïa^fait colonel sur le champ de bataille, et si bcrtîrré de plomb par tout le corps, cependant, qu'on lui entendra dire en riant qu'il avait « passé colonel au poids ». A soa retour d'Algérie,^^en juin 1848^ Cavai- gnac, qm se connaissait en bravoure, le nomma gé- néral. 6e fat u» des premiers ac-les de sa présidence, et il n'en est guère qui Thonorent davantage. Ni lui ni Le Flô n'auraient soupçonné que c'était là un acte dépure forme et que la carrière militaire du nouveau brigadier était close avant que d'avoir commencé. Il s'en ouvrit une autre, bien différente, où Ton pouvait croire que ne l'avaient point préparé suffi- samment ses rudes chevauchées africaines, et qui fut, à deux reprises, lé triomphe de sa vie de patriote et de citoyen. Ses deux ambassades en Russie, la dernière surtout, sont restées légendaires. M. Melchior de Vogiié, qui Ty a connu, en a fait une peinture pleiner de mouvement et de chaleur. « Avec des saillies déconcertantes, dit-il, et des façons de courir à Tassant, avec beaucoup de finesse soùs- beaucoup de droiture, Le Flô s'était fait une di- plomatie, à lui, qu'il prenait là où l'on rie prend guère lii diplomatie, dans le cœur. >y Il conquit du coup celui d'Alexandre IL Grande nitié, rare^ ert l'espèce, d'un souverain à un homme A s'est fait lui-même et, par surcroît, étranger! Le 3t d'amitié n'a rien d'excessif pourtant. C'est le ni qui convienne à ces relations affectueuses, vrai- 288 LA STATUE DE LE FLÔ ment intimes et profondes et dont on eut la révéla- tion le jour où Le Flô présenta au tzar ses lettres de rappel. 11 n*y eut plus, ce jour-là, de souverain ni d'ambassadeur, mais deux hommes qui s'étreignaient convulsivement et que leurs sanglots empêchaient de parler. Qui sait si des sanglots pareils, ce frémisse- ment qui secoua le cœur d'Alexandre II au départ de son vieil ami, ne nous eussent pas sauvés en 1871, comme en 1875, des tristesses du démembrement? * L'heure de la retraite était venue pour Le Flô. Il prit ses « quartiers d'hiver », comme il disait, au cœur du pays breton, au Necoât, un château assez modeste du Finistère, mais sous les plus belles ver- dures du monde, à l'endroit où le Dossen se marie à la mer. Il y menait entre les siens sa vieillesse active et passionnée encore. Jusqu'au dernier jour, il inspirait et même rédigeait un petit journal hebdomadaire de la région : la Résistance. Il avait le style vif, alerte etimagé. Les lettres intimes qu'il adressait de Russie au ministère des affaires étrangères sont d'une autre sorte. Jules Simon, qui en a reçu quelques-unes, les tenait pour des chefs-d'œuvre de pénétration et de finesse, de belle et forte langue diplomatique, con- densant en six pages toute la vie extérieure du pays C'est le jour où elles seront tirées des archives qu'or mesurera seulement l'étendue des services que nou. a rendus ce diplomate improvisé. LA STATUE DE LE FLÔ 289 Quand il mourut au Necoàt, le soir du 15 no- vembre 1887, il était à peu prës oublié en France* Mais en Bretagne, à Ploujean, sa paroisse, à Lesne- ven, son berceau, on ne connaissait que lui. Il était toujours le « général » par excellence, le vieil Afri- cain à bec d'aigle^, aux pommettes creuses, au menton volontaire et dur. Tan hen en doa enn daoulagat^ « il avait un brasier dans les yeux », me disait un de ses fermiers. Ses saillies étaient la joie — et un peu la terreur aussi — de son entourage. Il en avait d'ex- traordinaires, un verbe cinglant et coupant, et de brèves images dont s'illuminait sa pensée. On con- naît sa réponse à Alexandre II, qui lui faisait remar- quer, à la cour, je ne sais quel attaché d'ambassade dont la physionomie rappelait Napoléon III : — Frappant, Sire, frappant!... Oh! mais, c'est à tirer dessus!..» Une autre fois, dans un cercle plus modeste, à un dîner de mariage où on lui offrait d'un certain poulet à l'impératrice — Tout au plus à Y espagnole, dit Le Flô, qui recula son assiette... Tenace dans ses rancunes et ses haines, bon jus- qu'au sacrifice pour ceux qu'il aimait, tel, en effet, nous apparaît Le Flô. Il serait curieux que ce combat- tif, cet être tout de premier mouvement et d'instinct, ait été un croyant et, par certains côtés, presque un mystique, si nous ne savions que la rencontre 17 Ù90 LA STATUE DE LE FLÔ est fréquente chez les gens de sa race et que la foi chez eux n'est que la fiancée rêveuse de l'action. « Ceux qui craignent le plus les dieux, disait Xéno- phon, sont ceux qui, dans la bataille, craignent le moins les hommes. » J'ai voulu revoir, à Lesneven, la petite maison où naquit le général. G*est dans une rue qui mène à Téglise. On la reconnaît à la plaque de marbre noir encastrée dans sa façade et qui porte Tinscription habi- tuelle : Ici est né y etc., avec le casque de chevalier taré de trois-quarts, à ventaille grillagée, et la devise de Le Flô : Sounch ha gortoz « Songe et attends. » La maison, fraîchement réchampie, n'a qu'Hun étage : elle date seulement du commencement du siècle, et elle a Tair presque jeune parmi ces vieux hôlels de la Renaissance, ces pignons gothiques, les âpres et hauts murs des communautés environnantes. Là vécut et mourut le pèrô du futur général, M. Le Flô, juge de paix du district; là vinrent au monde ses trois filles, toutes trois restées demoiselles, et ses deux fils, dont l'aîné fut notre héros. Le pas s'étouffe dans la rue, sur Therbe qui ouate la chaussée. Il y règne une ombre mélancolique, et partout, dans la ville, on retrouve la même impression d'austérité et de douceur. Comme un milieu pareil explique bien l'homme qu'a été Le Flô, ses élans, sa chevalerie, sa rudesse pétrie de bonté! Elle est pourtant bien déchue aujourd'hui, cette pauvre cité de Lesneven, jadis « la meilleure ville l'évesché de Léon », pour parler comme le F. CyriU Pennée dans son Dévot pèlerinaige du Folgoëi, El l,K STATUE DjE J,E F|:.ô 291 n'a plus sa cour royale, dont la seule mouvance pas- sait de soixante-dix mille article3 celle des autres cours de Bretagne; ni ce château du roi Even, d'où elle a pris son nom; ni son prieuré de Notre-Dame, le plus riche de toute la Domnonée. 11 ne lui reste que ses couvents, et c'est tout sa vie. Ainsi de Tré- guier, de Saint-Pol-dcpLéon, de Dol, qui, comme elle, se sont retirées du siècle : les heures y sonnent un autre âge, d'autres croyances. Ce sont les villes saintes de Bretagne et la « trêve » de pays qui s'étend autour d'elles baigne dans la même atmosphère de sainteté, La terre . y est vêtue encore d'une robe blanche de miracles. Ils la fleurissent à Tinfini. Des- tinée touchante et étrange! La lente consomption oîi se meurent Tune aprèfi l'autre ces petites villes claustrales est pareille à une agonie de nonne», dans l'encens et les lys, Telle est cependant la puissance du lien originel que Le Flô ne se retrouvait jamais tant lui-même qu'à ses visites à Lesoeven. Il y avait des amis dans toutes les classes de la société, des parents, des con- disciples, d'anciens serviteurs qui l'avaient connu tout enfant et qui l'appelaient encore de son prénom familier : Aotrou Adolphic^ Monsieur Adolphe. II n^en rebutait aucun ; il s'enquérait de leur santé, de l'état des récoltes, du prix de Torge et du sarrasin. Certains, d'air plus martial, anciens mobiles de Dncrpt ou Vinoy, se rappelaient l'avoir vu au siège le Paris, dans cette lugubre journée du 31 octobre lu ils gardaient l'Hôtel de Ville contre les tirailleurs le Flourens, L'alarme était grande au Conseil ; une 292 LA STATUE DE LE FLd collision pouvait éclater d'un moment à l'autre entn les deux troupes ; la mobile, surtout, était exaspérée Le F16 paraît sous le péristyle de l'Hôtel de ville : « C'est moi, dit-il en bretou. Le Fiô, de Lesne ven, » Et ce fut assez. Les fusils, déjà couchés en joue,3' relevèrent d'un même mouvement. Le seul nom d< Le F16, ce nom qui sonnait à leurs oreilles bretonne comme l'appel de korn-boud sur la lande, avait suf pour opérer ce sortilège, apaiser cette tempête. Quand on lui parlait de ce temps de sa vie. Le FI rajeunissait soudainement. Son « cœur militaire ( bretou », suivant la belle expression d'Hugo qui l'ai maitet le comprenait et dont il avait partagé l'exil Jersey, son cœur battait plus vite et plus fort. Il éta bien près de s'attendrir. Et c'était le même ^hooimc pourtant, qui avait supporté sans plier, à soixante-di ans, la perte d'nn fils unique, jeune, brave, officie d'avenir mort sur cette terre d'Afrique déjà trempé du sang paternel. (( Dites à mon père, avait-il murmuré dans son dei nier soupir, que je meurs en chrétien et en zouave... Lui-même dort maintenant, non loin de Lesnevei dans ce calme cimetière de Floujean, fleuri de petitE croix de bois blancs, à l'ombre de la vieille église og vale, où il avait son banc réservé, comme un genti homme d'autrefois. Si quelque écho est venu jusqu' lui des mésaventures qu'éprouva sa statue, assure; LA STATUE DE LE FLÔ 293 VOUS cependant que ses mânes n'en furent point of- fensés. Indulgent par delà le tombeau, il ne se sera point associé aux malédictions et aux brocarts qui accablèrent son pauvre compatriote M. Quirin. Peut- être lui aura-t-il paru que c'était une chose de mé- diocre importance qu'on lui élevât une statue dans sa ville natale : il y a beau temps en effet que Le Flô s'est taillé un monument à lui-même, non sur un marché, mais dans l'histoire, avec sa plume et son épée. TROIS c( MARITIMES r) (gUILLAUHB GOURLAOUEN ; JOSEPH KOUN ; PAUL hbnry) A Auguste Cavalier. Trois Bretons, trois marins, trois héros. Le premier s'appelait Gourlaouën; le second Koun; le troisième Henry. Tous les trois enseignes de vaisseau; tous les trois fauchés en Chine par les Faces Jaunes; tous les trois symboliques à leur manière. Gourlaouën et Koun étaient en garnison à Mindao, où les avait détachés le Descartes. Un matin, laissant le poste sous les ordres de l'aspirant Marteville, les deux enseignes traversent la rivière et gagnent une éminence voisine pour y faire un lever de plan. Us sont seuls, sans escorte. Sur la foi des traités, ils vont devant eux. Par précaution cependant, ils ont recom- mandé à la sentinelle placée dans le mirador d'obser- ver avec soin leurs mouvements. La sentinelle entendit soudain des coups de feu; puis elle vit les deux enseignes qui se débattaient dans un gros de réguliers chinois. Une éclaircie da la bande : les deux enseignes se dégageaient, sabre poing, magnifiquement, pour tomber à quelqu mètres du pont dans une nouvelle embuscade. L'a TROI» « MARITIMES » 295 pirant Marteville, prévenu à la hâte, mettait aussitôt en batterie le canon-revolver prêté par le Descartes et lançait vers le pont, au pas de charge, un détache- ment de fusilliers. Quelque diligence qu'elle fit, la colonne de secours ne put arriver à temps : les Chi- nois, à son approche, s'étaient débandés, dissous, volatilisés, selon leur tactique habituelle ; mais l'insai- sissable adversaire avait laissé derrière lui deux ca- davres mutilés dont il avait emporté les têtes. On re- connut les enseignes du Descartes. Gourlaouën (Jeùn-Guillaume) n'avait pas passé par le Borda* Il appartenait à cette petite phalange d'of-r ficiers de fortune qui sont sensiblement moins nom* breux dans la marine que dans Tarmée de terre. Né le 7 juillet 1859, il avait conquis ses grades un par un, lentement, avec cette ténacité qui est un des traits de la race bretonne. Eugagé comme matelot, il avait suppléé par un travail acharné, de tous les instants, aux lacunes de son éducation première. Il s'était élevé ainsi jusqu'au grade d'enseigne. Ses chefs avaient pour lui une estime mêlée d'admiration ; ses collègues le respectaient; ses hommes l'aimaient. Ils savaient, les uns et les autres, tout ce qu'à ce simple « col-bleu » il avait fallu de volonté, de per- évérante abnégation, pour décrocher sa première pauletle. Gourlaouën allait être promu lieutenant de ^aisseau : il l'avait annoncé à sa femme, une digne )i modeste personne de la petite bourgeoisie alréenne, 296 TROIS « MARITIMES » qu'on ne voyait point dans les salons de la PréfectuFe maritime et à qui son ménage donnait assez d'occupa- tion par ailleurs. Gourlaouën Pavait épousée quand il était encore dans la maistrance. Elle le suivit à Lo- rient. Si, dans Tarmée de terre, tous les soldats et jusqu'au moindre pousse-caillou sont censés avoir dans leur giberne le bâton de maréchal, dans la ma- rine les officiers qui sortent du rang ne montent ja- mais plus haut qu'enseignes ou lieutenants (1). Gour- laouën ne l'ignorait point. Il se satisfaisait, sa pension liquidée — et elle devait l'être sans tarder — d'habi- ter avec les siens, dans la banlieue de Lorient ou de Brest, la petite maison blanche aux contrevents verts, ambition de tous les retraités, et d'y finir ses jours en sarclant ses laitues et en binant ses plates-bandes. . . Il avait compté sans les Faces Jaunes. * ¥ Du moins Gourlaouën avait rempli une partie de sa destinée. Mais que dire du jeune Koun qui n'avait que vingt et un ans? Sa vie à celui-là mérite d'être contée en détail et parce que j'en sais peu d'aussi émouvantes, d'aussi simplement et naïvement su- blimes. C'est un de ses compatriotes, M. Gustave Tuai, qui s'en est fait Thistorien. Joseph Koun — Jobic, comme l'appelaient ses camarades — était l'aîné d'une famille de neuf enfants. Tout petit, sa passion pour la mer lui faisait rechercher la compagnie des (1) On cite une exception : l'amiral Pierre. TROIS « MARITIMES » 297 pêcheurs et des marins. Il y en avait un surtout qui lui était cher : un certain père Lelohec, que M. Tuai ne nous décrit point, mais qu'il nous est loisible de tailler en imagination sur le type classique des an- ciens gourganiers de la « flotte en bois » et donc carré d*épaules, Ja lèvre rase, la barbe en collier, une perpétuelle fluxion à la joue gauche qui lui venait d'une chique récalcitrante. Tous deux, Tenfant et le retraité, s'étaient pris d'affection. Sur le parapet du musoir, à la barre de sa chaloupe l'été, l'hiver devant un feu de lande et de mottes, le père Lelohec, grand conteur de sa nature, narrait au petit Koun les mille et une péripéties de son aventureuse carrière, ses longues campagnes en Indo-Chine et dans le Paci- fique, et les féeries des nuits équatoriales, et les appareillages, les escales, les naufrages, tout le poème de la vie au large. Quel magicien du verbe égalerait dans ses évocations un père Lelohec disant : « J'étais là... J'ai vu cela, petit, moi qui le parle !... » L'enfant, une flamme aux yeux, l'écoutait, et l'amour de la mer, comme par d'invisibles fissures, entrait chaque jour en lui plus profond et plus irrésistible. « Être officier de marine, dit M. Tuai, tel était le rêve du petit. Et cela effrayait son père, modeste in- stituteur de Baden, au caractère calme, à l'âme pai- sible. Et puis comment réaliser le rêve de Jobic? L'instituteur était pauvre ei chaque année, dans son humble demeure, un autre enfant naissait. Cependant plusieurs d'entre nous s'occupèrent du gamin. Nous en parlâmes à nos familles, frappés que nous avions été de son intelligence et de sa gentillesse. Joseph 17. 298 TROn M HAttmuRS n obtint uno bourse bu collège de Vannes, puis au 1; de Lorient. Il fui tout de suite le premier de sa c)a Tous les prix étaient pour lui. Le père, resté ' avec DQuf enfants, était fier des succès de sou a Le cacherai-je? Nous en étions aussi fiers que il nous semblait, à trois ou quatre de mes amis moi, que nous étions pour quelque chose dans triomphe. » A dis-sept ans, Joseph Koun était reçu au Borda avec le n° 75; il en sortait, deux ans après, avec le n" 18. Je ne suis pas bien sûr, quoi qu'en dise M. Tuai, que cet excellent numéro de sortie lui conférât, entre autres privilèges, celui de se faire attacher à l'une quelconque de nos cinq préfectures maritimes; mais, qunnd il y aurait eu des droits, j'ai idée que Joseph Koun eût refusé de les faire valoir. C'est que Jobic savait qn'à la maison de Baden, là-bas, près du golfe aux eaux changeantes, il y avait huit enfants, pauvre nichée k qui manquait souvent le nécessaire. L'atné des huit venait justement do terminer ses huma- nitéfi au collège de Vannes. Il était bachelier. Mais le baccalauréat n'est plus une carrière : il ne fait qu'ouvrir l'accès vers les études supérieures; or ces études coûtent cher et les frais qu'elles Comportent excédaient évidemment les modiques ressources de l'institeur morbihannais. Alors Jobic, qui n'avait point encore quitté sa cabine de Bordache, Jobio se mit à sa petite table et de Brest, à son frère, fit passer le billet que voici : « Je vais demander à faire campagne pendant mei deux années d'aspirant, et, sur les 140 francs que jb TROIS « MARITIMES » 299 toucherai par mois, je t'enverrai 90 francs. Avec cet argent, tu vas venir à Brest suivre les cours de méde- cine navale. » C'était un jeune homme de dix-huit ans, presque un enfant, qui, sans que personne Ten eût sollicité, de lui-même, disposait ainsi de sa solde d'aspirant : deux tiers pour son cadet, un tiers pour lui, et l'on comprend Témotion de M. Tuai en transcrivant une pareille lettre. Quelle bonté, quel désintéressement, quelle noblesse d'âme elle supposait chez le petit of- ficier! Quelle admirable solidarité avec les membres de son clan! Grâce à la pension que lui servait son frère, Louis Koun put suivre à Brest les cours de mé- decine navale et, deux ans plus tard, il était reçu en bon rang à l'Ecole de Bordeaux. — Encore un de débrouillé, dit Jobic. Passons au suivant! Et l'enseigne venait de prendre ses dispositions pour aider son troisième frère, dont il voulait faire un mécanicien de la flotte, comme il avait fait du second un médecin de la marine... Lui aussi avait compté sans les Faces Jaunes. Je m'arrête bien à contre-cœur. J'aurais voulu suivre M. Tuai dans son pèlerinage à la maison de Baden où il nous peint le père de Joseph Koun, pré- cocement vieilli par la souffrance, la tête dans les mains, pleurant éternellement son pauvre « Jobic ». Pour intime et profonde que soit la douleur de ce 300 TROIS « UAR1TIUE3 » père, j'imagine cependant qu'il doit s'y mêler, à cer- taines heures, un juste sentiment de fierté. Celui-là aussi a bien mérité de la patrie gui lui a donné un fils comme Joseph Koun. Par delà l'enfant, je voudrais qu'une partie de notre admiration montât jusqu'au përe; ce sont les hommes comme lui qui, modeste- ment, en silence, préparent les générations de demain ; cette race vigoureuse et sobre des instituteurs de cam- pagne est un des grands réservoirs de nos énergies nationales. Puisse l'infiltration du cosmopolitisme néo-jacobin ne le point empoisonner à tout jamais I 1 Et voici le n" 3, l'enseigne de vaisseau Paul Henry. Gourlaoufin, dons cette trinité maritime, représen- tait l'autodidacte, l'homme qui s'est fait lui-même, le pur enfant du peuple, comme on disait en 48; Joseph Koun, fils d'instituteur, mais qui bénéficia des avan- tages (le U culture secondaire, était un « produit » de l'enseignemeot laïque ; — Paul Henry est un élève des Jésuites. « De toutes les défenses organisées pendant le siège de Pékin, a dit un bon juge, M. Pichon, celle du Pé- Tang est peut-être la plus étonnante et la plus remar- quable. )) Le Pé-Tang, groupe d'établissements catholiques situés en bordure de la cité impériale et formant un vaste parallélogramme de 15 à 1800 métrés de tour, comprend ou, plutôt, comprenait avant le siège la cathédrale, l'évêché, diverses résidences poiir mission- TROIS « MARITIMES » 301 • ■ V' fi naires, une imprimerie, un dispensaire, un orphe- linat, des écoles et des bâtiments de service. Dix-huit cents femmes et enfants et un millier de catéchu- mènes chinois y avaient cherché asile contre les Boxers. Il y avait en outre, au Pé-Tang, Mgr Favier et son coadjuteur, un grand nombre de prêtres, de frères et de sœurs de charité, enfin cinq cents enfants des écoles, des orphelinats et de la crèche, au total plus de 3.400 personnes, dont 60 Européens. Pour protéger tant de monde, et sur un front de défense si considérable, M. Pichon n'avait pu déta- cher du contingent qui gardait la légation fran- çaise que trente marins, commandés par renseigne Paul Henry, auxquels vinrent se joindre, le 5 juin 1900, onze marins italiens, commandés par l'aspirant Olivieri. La première attaque des Boxers est du 15 juin ; mais déjà le Pé-Tang était assiégé par leurs troupes et toutes commuuicalions coupées. On connaît la belle attitude de nos marins, l'habile défense et la mort sans tapage, si simple et si élégante tout ensemble, de l'enseigne Paul Henry. Mais, en dehors de cette défense et de cette mort, on ignorait à peu près tout du jeune Français de vingt-trois ans qui déploya, dans une conjoncture si difficile, un si précoce esprit d'i- nitiative, de telles qualités d'organisateur, un sang- froid et un courage qui ne se démentirent pas un seul instant. Le journal intime de Paul Henry vient de paraître. Il ne pouvait mieux prendre son heure. Comme dit M. René Bazin, qui le présente au public dans une préface pleine de cette gravité attendrie, de ^.■vj • * .^ v^ J- ■:f-^ Aâ * ^ ' +.1 302 TROIB « lUniTlUM » celte noblesse délicate et sereine qui sont b& mar distinctive, il importait de connatlre quelle enfs et quelle jeunesse avaient préparé cette fin de héroïque de Paul Henry, à quelles sources cet en avait puisé la. force calme, le mépris du danger mieux que cela, la joie devant te danger. La joie, le mot n'est pas excessif. Peuziat, un trente matelots du Pé-Tang, dit que son chef som quandil(;stmort. Louarn.autre matelot: «Quand n chef a été tué, il est venu tomber dans les bras t marin et il nous regardait en sourianl, voulant eQi nous encourager et ne paraissant nullement souf quoique percé par deux balles ». De même em Mgr Favier : « Sa blessure lui avait enlevé la pat Il était souriant, et il n'a pas eu une petite ride n changement sur son visage jusqu'à la tîn ». Ce sourire du mourant, tous les hommes accoi autour de Paul Henry l'ont remarqué. Tous ae t viennent aussi de l'étrange insistance que me Paul Henry à répéter partout et en toute circonati que le Pé-Tang serait sauvé, mais que lui ne le s» pas. Pressentiment inoxplicablo, si l'on ne savait Paul Henry, nature toute mystique, mais de ce u ticisme qui n'a rien de revèche ni d'amer, s'i mentalement offert en holocauste pour le salut trois mille chrétiens dont il avait la garde. Un obélisque de granit, que l'artiste, M. Yves 1 not fils, a décoré d'une croix, d'une ancre et d TROIS « MARITIMES n 303 palme, commémore, dans le petit cimetière de Plou- grescant, près Lannion, la fin glorieuse du jeune en- seigne. Quoique né à Angers, le 11 novembre 1876, Henry, par son père et son grand'père, appartenait à la Bretagne : son père était de Paimpol; son grand* pèrede Saint-Renan. Deplus,lafamille Henrypossède dans les Côtes-du-Nord, à Plougrescant, une façon de manoir dont elle faisait sa résidence d'été. Il n'est que de feuilleter le journal du jeune offi- cier pour voir à quel point cette modeste villa de Eergresq lui tenait au cœur. Le nom de Kergresq revient à toutes les pages comme un refrain obses- seur. Et, avec Kergresq, c'est le Garrec-Dû, Cas- tel-Meur, tous les Ilots et les îles aux colorations somptueuses que la mer de Bretagne sertit comme des pierreries autour de la pointe de Plougres- canl. Il ne fait aucun doute pour M. Bazin que la vo- cation de Paul Henry soit née de la contemplation assidue de ce paysage maritime. Peut-être aussi qu'il obéissait sans le savoir aux sollicitations d'un obscur atavisme. Breton, la vie à terre, son calme, sa mono- tonie, froissaient en lui cette instabilité si chère, Thumeur vagabonde et les confus instincts d'une race de mouvement et d'essor. Il ne se plaisait, dès Tâge de dix ans, qu'aux récits de voyages et d'aventures. La Vie de l'amiral Courbet était son livre de prédilec- tion ei, quand le jeune Paul dessinait pour se dis- raire, « c'était presque toujours, nous dit-on, des Dateaux qu'il essayait do représenter ». Il avait fait ses premières études à Texternat Saint- Lflaurille, fondé à Angers par Mgr Freppel et confié 304 TROIS a MARITIMES » par lui à des prêtres du diocèse; il les acheva chez Jésuites de Jersey, à Wawerley-Terrace. Les notes ses proEesseurs le représentent comme « un exe lent élève, droit en toutes choses, consciencieus travailleur », surtout d'une piété exemplaire. Il e tait Hé, à Wawerley-Terrace, avec trois jeui hommes de son âge, comme lui extrêmement pif et qui, chose étrange, ont été emportés, comme I prématurément : Armand de Montrichard, qui me rut le premier, d'une maladie de poitrine, à Arcach( le 15 janvier 1894; Alfred Laurié, qui devait aband( ner la préparation à la marine et mourir au gra séminaire de Quimper; Maurice de Courcelles, en au noviciat de la Compagnie de Jésus et mort pend son année de service militaire. Paul Henry formait avec eus un groupe qu'on pelait le groupe des Inséparables. Le mot, fait rem quer M. Bazin, s'est trouvé cruellement juste, L même faillit être emporté par une pneumonie, puis par une scarlatine, l'année de sa présentation au Borda. Ses compositions en souffrirent : il ne fut admis à l'Ecole Navale que le soixante-neuvième sur soixante-quinze. Encore ne dul-ii son admission qu'à l'excellence de sa composition française qui tranchait sur la médiocrité du reste. Les candidats avaient à commenter ces deux vei de Corneille : Contre qui que ce soit que moD pays m'emploie. J'accepte aveuglément celte gloire avec joie... Il faut croire que le futur héros du Pé-Tang ne t TROIS « MARITIMES » 305 tira pas trop mal d'affaire, car le jury lui donna 19 sur 20 et le classa premier parmi tous les candidats de France. Paul Henry sortit du Borda en juillet 1895 et fut nommé aspirant le 1®"^ août. L'avis de sa nomination le convoquait, deux mois plus tard, pour embarquer à Brest, sur Vlphigénie^ bâtiment servant d'école d'application. Le 10 octobre, Vlphigénie appareillait pour sa campagne autour du monde. « Jour mémorable entre tous, écrivait le nouvel aspirant, celui de ma première campagne! Toute la matinée, nous sommes un peu enfiévrés ; nous avons bien mangé, bien chanté; c'est nécessaire avant d'affronter le terrible mal de mer ». Et le voici à Porto-Santo, à Funchal, à la Marti- nique. Son journal, d'une plume facile, relève tous les menus et gros incidents du bord, les surprises des escales, les joies des descentes à terre, croque un paysage des tropiques, campe en trois traits un per- sonnage officiel, une senorita, un groupe d'Arbicots. Il a de la verve, ce petit aspirant, un style sans grande saillie, mais net et frais au possible. La jolie âme^ fraîche et blanche aussi, qu'on devine par dessous! Ulphigénie rentre à Brest le 31 juillet 1896. Le 10 août, Paul Henry est nommé aspirant de première classe. C'est en cette qualité qu'il va faire la campagne de Crète, où commence proprement son journal d'of- ficier et où il se fait si bien noter de ses chefs que l'amiral Pottier, en lui annonçant sa promotion au grade d'enseigne, lui adresse ce compliment peu banal : 306 TROIS « MARITIMES » — Je ne vous souhaite qu'une chose, c'est d'être aussi bon enseigne que vous avez été bon aspirant. * 8i le souhait de Tamiral Pottier fut exaucé^ on le sait assez par le siège du Pé-Tang et le rapport de M* Pichon. G^est pourtant un hasard qui décida du sort de Paul Henry : en Exlrème-0r4eat et en cours de voyage, un enseigne de vaisseau venait de donner sa démission. On le remplaça d'office par Paul Henry. Notre héros apprit sa nomination par un de ses cama* rades, dans la rue, le 1*^^ janvier 1900. — Quelles belles étrenrtesl s'écria-t-il, à demi fou de joie. Le journal de bord reprend aussitôt. Nous accom- pagnons l'enseigne sur YArmand^Béhic, qui le trans- porte à Saigon, puis sur YEntrecasteaux, qui mouille successivement à Tourane, à Hong-Kong, à Matsou, à Yokohama et à Port*Arthur. Je ne crois pas qu'il y ait, dans notre littérature pérégrinitique, de pages plus alertes et plus jolies que le récit d'un banquet franco- russe auquel Paul Henry assista dans ce dernier port. Le Champagne coule à flots; les toasts chevauchent les toasts. Et allez donc! Encore une santé pour la France! Encore une autre pour la Russie et une troi- sième pour le tsar et une quatrième pour M. Loubet et une cinquième pour l'amiral.». « Oh! mon Dieu, remarque finement Paul Henr que les hommes ont donc de motifs de s'aimer verre en main ! » TROIS « MARITIMES » 307 Ild en otit tant d'autres de se haïr^ le fusil au poing! Brusquement, du côté de Pékin, les choses ont pris une mauvaise tournure : les Boxers égorgent nos protégés, menacent les légations. L'ambassadeur d'Allemagne vient d'être assassiné en pleine rue de Pékin; M. Pichon, notre ministre, télégraphie à Tamiral Courrejollespour lui demander des renforts ; cent hommes du Descartes et du à'Entrecasteaux^ mouillés à Fou-Tchéou, sont désignés pour former la colonne de secours. Quant aux officiers, ce sont un lieutenant de vaisseau et un aspirant du d'Entrecas'* teaux, un enseigne et un aspirant du Descartes : Paul Henry n'est pas de l'expédition. Et il s'en désole, le pauvre enfant! B'être laissé à Fou-Tchéou lui paraît une horrible injustice, la méconnaissance du plus légitime de ses droits. Il ne peut supporter la pensée que les fusiliers qu'il a in- struits, formés lui-même, seront conduits au feu par un autre que lui. Sur ses vives représentations, ramiral consent à lui donner le commandement qu il sollicite. Il part pour Tien-Tsin, le soir même, avec son détachement, et, de Tien-Tsin, prend le train pour Pékin. Le reste est connu. Mais c'est dans le journal de Paul Henry qu'il faut suivre, heure par heure, minute par minute, les émouvantes péripéties de ce siège du Pé-Tang. Jamais l'héroïsme ne parla une langue plus larmante et, pour dire le mot, plus française. Pas n regret, pas un mot d'amertume dans ces pages grif- années au porte-mine sur un angle de gabion, lais partout la gaieté, l'allégresse, le divin conten- n 308 TROIS 0LIT1Q(JES Cousid, mais suppléant depuis sept ans révoltis, ce qui me constitue aussi une inamovibilité complètes II va sans dire qu'un suppléant veut avancer : c'est à vous d'expliquer que la nomination à une place de ti- tulaire se fait par élection. Âinsi^ pour ma position actuelle, je ne dépends de personne ; et, pouc mon avancement, il dépend d'une élection à laquelle le ministre est étranger. Or, Comme la plus grande am* bition possible d'un membre de l'Université est d'être titulaire à la Sorborine, vous voyez que je n'aurais pas même à regretter mon indépendance, puisqu'elle ne choquerait pas mon intérêt. Quant à ma position matérielle, la voici. De patrimoine, pas un denier. Mes livres m'ont procuré un revenu qui s'élève à pré* sent à 2.000 francs environ, en comptant tout ce qui me vient de ma plume et qui doit nécessairement s'accroître chaque année. Je n'ai que cela, avec le produit de mes deux places. Je suis marié sdus le régime de la communauté avec donation entre vifs sans aucune réserve. J'ai ainsi, du chef de ma femme, un revenu de 6.000 francs, c'est-à-dire après les im- pôts payés et tous les autres frais. Vous pouvez donc dire 7.000 francs, si vous voulez. Ce revenu consiste pour un tiers en rentes sur TÉtat 8 pour 100 et pour le reste en une maison située à Paris, sur le boule- vard, tout prèîi de chez moî. A la mort de ma belle- mère, la fortune de ma femme sera doublée* Je vous donne là des renseignements très circonstancié^ parce qu'il îdiMiqu'iin confident sache tout ; mais je i pense pas que Vous ayez autre chose à dire q 8.000 francs de revenu net bien établi, pôur le m PB JULES glMQN 323 ment, iâ.OOO plus tard, et, pour ma plaça, à peu prè8 le même présent et le même avenir. Notez que je n'ai pas d'enfants. Avec tout eela, mon cher ami, vous aurez de la peine à me transformer en richard; mai3 cependant je crois que vous pouvez rassurer les ti- mides. D'ailleurs, d'ici deux ou trois ans, ma fortune s'augmentera nécessairement. Faites de tout ce ver»- biage l'usage que vous voudrez. En tout cas, je serais prêt en tout temps à prendre un engagement très explicite de n'accepter ni place ni faveur ni pour moi ni pour les miens, sauf bien entendu le passage de suppléant à titulaire, qui a lieu par élection, et l'entrée à l'Institut, qui est aussi une éleolion et où j'ai déjà été candidat il y a trois ans. Vous qui con- naissez renseignement, vous savez qu'en faisant cela je ne renoncerais qu'à une seule place, celle de con- seiller. Je crois cette déclaration de nature à ôter tous les scrupules, et je la ferais aussi explicite que l'on voudrait. » Les partisans de Jules Simon n'en demandaient pas davantage. Sa candidature fut adoptée, mais on convint qu'il ne la déclarerait que dans les derniers jours. L'opposition libérale était, en effet, fort divisée à Lannion. Un parti extrême s'était décidé pour la candidature de M. Yves Tassel, notaire à Perros- Guirec et conseiller général, fort riche et très influent; une autre fraction penchait pour M. Le Gorrec, maire Pontrieux; le parti légitimiste, enfin, soutenait de Carcaradec. Jules Simon avait pour lui « lesli'- raux modérés » de l'arrondissement; il se croyait uré, par sursoit, de l'appui des comités parisiens, ^ 324 LES DÉBUTS POLITIQUES tout en gardant quelques craintes du côté du National^ qui ne lui pardonnait pas ses attaques contre Coi- menin, battu aux élections générales, ce qui pouvait diviser sur son nom la gauche de Paris. Cette der- nière crainte était la plus justifiée. Le comité Barrot surtout tâtonnait, prétendait ne point sentir l'oppor- tunité d'une présentation immédiate. Les électeurs locaux ne voulaient point s'avancer sans connaître sa décision. Ces tergiversations décidèrent Jules Simon à une résolution extrême : « Je me présente moi-même directement, écrit-il à M. Robert. Je fais imprimer une lettre à quatre cents exemplaires, dans laquelle je dis : 1® que je suis libéral, 2° dynastique, 3° partisan de là paix, 4*» des réformes modérées, 5° de Tagriculture et du com- merce, — que je suis Breton, etc. Je demande la constitution d'un comité; la convocation préparatoire des électeurs. J'annonce que je ne veux pas diviser l'opposition, mais la consulter. Là-dessus, vous et vos amis, vous agissez de trois façons : 1° vous faites faire le comité; 2° vous faites écrire par le comité à M. Thiers et à M. Barrot pour les consulter sur moi et sur les autres (Tassel et le Gorrec); 3° vous me prônez dans le pays... Je crois que mon plan est le meilleur; c'est le plus décidé. Voici ma position : l'appui sans réserve du centre gauche, peut-être celui de toute la gauche. En tout cas, ceux qui n'écriront pas pour moi ne répondront que du bien, si on L . consulte. » Cette lettre, la dernière qu'il ait adressée à son co respondant avant les élections complémentaires ( DE JDLES SIMON 32^ 1846, marque exactement l'état des partis dans le collège de Lannion. Jules Simon est décidé à voir les électeurs, à convoquer en réunions contradictoires MM. Tassel et Le Gorrec et à demander au comité de se prononcer entre eux et lui. Il ne veut, et le répète, ni diviser ni affaiblir Topposition. Il arriva quelques jours après à Tréguier, par où il devait commencer sa tournée électorale. La lutte s'annonçait fort violente. Le Gorrec s'était désisté, mais le parti d'extrême gauche continuait à soutenir la candidature d'Yves Tassel; le clergé et les légiti- mistes celle de M. de Carcaradec (1). Les plus grandes chances cependant étaient pour Jules Simon, mais le comité Barrot, qui lui avait promis d'abord son appui, puis qui s'était réfugié dans une neutralité équivoque, se déclara brusquement contre lui. On fit répandre dans le pays qu'il était « ministériel », et au dernier moment le comité posa par lettre-circulaire la candi- dature de M. de Cormenin, insinuant qu'on « éviterait ainsi d'envoyer à la Chambre un fonctionnaire public ». Cette « manœuvre delà dernière heure», comme on dirait maintenant, compromit tous les avantages qu'avait recueillis Jules Simon de sa campagne (1) Les ministériels ne présentaient point de candidat. La mémoire de Jules Simon l'a trompé sur ce point (V. Mon petit journal. Temps du 2 février 1891). Disons-le d'ailleurs une fois pour tûutes : beaucoup de faits, d'anecdotes racontés par Jules Simon, surtout dans les dernières années de sa vie, ne doivent être acceptés que sous caution : il n'inventait pas toujours, mai« il « brodait » fréquemment. C'est dans le sang, il faut croire. 19 ^'^ • •. 326 LES DÉBUTS POLITIQUES de quinze jours. A cheval, dès six heures du matin, malgré l'hiver, la neige, la pluie, la brume, il courait tout le pays pour rendre visite à ses électeurs ou les réunir dans des conférences publiques. L'habitude était alors de voir un par un les électeurs. Ils étaient près de trois cents, répandus dans un arrondissement extrêmement vaste, dans une régiou plus vallonnée qu'aucune autre et sans routes praticables. Il fallait essuyer là d'interminables controverses, s'asseoir à des banquets pantagruéliques, et, ce qui n'était pas moins terrible, faire tête à des santés qui comptaient autant de porteurs que de convives. Les visites à domicile n'étaient point le fort du candidat. Il concède lui-même qu'autant il l'emportait sur ses concurrents en séance publique, autant ils lui étaient supérieurs dans les controverses privées, où ils traitaient tour à tour d'agriculture, de religion et de chemins vici- naux. Autre supériorité : ils savaient le breton. Jules Simon l'avait oublié, si tant est qu'il l'ait Js^mais su. D'ailleurs son breton était du vannetais, qui passe pour le plus méchant des quatre dialectes. Bloc'haijy « c'est de la brooaille » disent dédaigneusement les eu- phuistes. L'éloquence naturelle du candidat suppléait à ces désavantages. Il triomphait dans les réunions publiques. 11 triomphait même trop et faillit le payer cher : une réunion avait été organisée au bourg de Plestin, un dimanche, et l'on y avait convoqué par lettre tout l'arrondissement. Jules Simon était venu de Lannion, à cheval^ avec cinq ou six amis et, d'u fenêtre de la mairie, avait harangué ses auditer qui remplissaient tout le cimetière, le leur-gear et DE JULES SÏMQN 327 rues avoisinaates. On l'avait averti de crier de toutes ses forces et de s'arrêter après vingt minutes. Il y alla, conjme bn lui avait dit, à pleins poumons, et, quand les vingt minutes furent écoulées, il avait si bien électrisé ses auditeurs qu'il se portèrent d'en- thousiasme à l'assaut de la mairie. « Ils étaient plusieurs milliers de paysans, a ra- conté Jules Simon^ et il n'y en avait pas un qui ne fût sérieusement résolu à m'embrasser. Je passai de main en main au milieu des cris les plus étourdis- sants et je nie trouvai dans la rue avant que mes pieds eussent touché la terre. Je commençais à avoir peur de ma gloire et à me demander si je sortirais vivant de tant d'accolades. Mes amis, qui avaient le même souci, firent amener nos chevaux au milieu de la foule. On nous hissa sur nos selles, et Savidan, qui a été depuis^ et pendant plus de trente ans, le juge de paix de Lannion, se mit à toucher nos montures, c'est-à-dire à les frapper à coups de gaule et à les lancer au grand galop au milieu de cette multitude. « Nous allons les écraser, m'écriai-je. — Allez tou- jours! » répondaient les autres en frappant à coups redoublés. Mon auditoire approuvait cette manœuvre, mais il n'entendait pas me tenir quitte et, prenant ses sabots dans ses mains, il nous suivit à la course en poussant des Jules Simon I à fendre l'air. C^était comme une course de démons. Je n'ai jamais vu de* "Tiis ni pareil spectacle, ni pareil enthousiasme. » Magie de l'éloquence! Le plus curieux, il Tapprit IV la suite, c'est que pas un des hommes qui étaient . et qui lui faisaient cette conduite triomphale ne 328 LES DÉBUTS POLITIQUES < ■ ■ t — ■ ■ ■ ■ ■ i ■ I - I ■ connaissait un mot de français. Ce n'en était pas moins un succès, et quelques autres, qui s'y vinrent ajouter, donnèrent bonne opinion de sa candidature. Le clergé, qui le combattait à force pour s'être pro- noncé sur la question de la liberté de renseignement, allait bien répétant que Jules Simon était un pan- théiste, un athée, un philosophe. On disait en pleine chaire qu'il voulait détruire la religion, et, de son côté, le préfet affirmait qu'en votant pour lui les élec- teurs étaient bien sûrs de mettre le feu à l'Europe, sans compter que c'en était fait pour l'arrondissement de l'amélioration de ses routes. Enfin le candidat d'ex- trême gauche, qui restait notaire sous le candidat, avait imaginé un système de corruption fort ingé- nieux. « Il ne donnait pas d'argent, fi donc! il en prê- tait, ce qui était moins coûteux et plus habile, car on se débarrasse de la reconnaissance, mais il faut compter avec un créancier. » Malgré tout, la partie se présentait belle pour Jules Simon jusqu'au der- nier moment. La veille du scrutin il écrivait encore à M. de Rémusat, qui, avec M. Duvergier de Hauranne, lui était demeuré fidèle de Paris : « Mes chances continuent d'être de beaucoup les plus grandes, quoique l'extrême gauche^ le clergé et les légitimistes fassent cause commune contre moi. Je l'aurais même emporté à une grande majorité si Paris, qui devait au commencement, vous vous en souvenez, m'apporter tant de secours, était res^' neutre (1). » (1) Lettre citée par M. Léon Séché. Cf. Juks Simon, sa vie, i œuvre, p. 43 et sqq. DE JULES SIMON 329 Il n'en fut rien, comme on sait. A la dernière heure le comité Odilon Barrot inventa la candidature Cor- menio. On avait adroitement répandu le bruit dans les conseils de la gauche que Jules Simon ne serait jamais élu. D'autre part, Textrême gauche, p^r une lettre signée de M. Gustave de Beaumont, le faisait passer ouvertement pour ministériel. On adressait aux électeurs cinq cents exemplaires du discours de M. Thiers sur les fonctionnaires publics, et Ton insi- nuait que M. Thiers n'était pas étranger à leur envoi. Enfin, la veille de l'élection, débarquait par la dili- gence un émissaire de Paris, chargé de voir en secret les personnes les plus influentes de Lannion et de les détacher de Jules Simon pour les donner à M. de Cor- menin. Cet émissaire mystérieux n'était autre que Barlhélemy-Saint-Hilaire, fort lié alors avec Victor Cousin. Et l'admirable, à en croire Jules Simon, est que c'était Cousin lui-même, dont il se croyait sur et qui lui avait écrit que sa nomination honorerait l'Uni- versité, qui avait expédié Barthélemy-Saint-Hilaire à Lannion pour empêcher son suppléant d'être élu. Cette perfide diversion eut l'effet le plus fâcheux. « Cormenin, dit Jules Simon, obtint tout juste trois voix qui furent prises sur mon troupeau (4) ; il m'en manqua deux pour être élu. » Il eût passé encore sans l'intervention inattendue d'un ecclésiastique qui se tenait en permanence devant la salle du scrutin. Il y avait à cette époque à Lannion, au milieu de la place du Centre, un édifice bizarre, vermoulu, l'Auditoire, (1) M. Léon Sécbé dit cinq voix. 330 LES DÉBUTS POLITIQUES qui datait do 1615 et que surmontait un campanile servant de beffroi communal. C'est là qu'on votait. Un escalier en bois à double révolution conduisait à la salle du vote, et sur le palier se tenait Tabbé, qui arrê- tait au passage tous les électeurs de la campagne... — Pour qui votes-tu, toi? — Je ne sais pas. — Tu ne sais pas? Ça veut dire que tù votes pour Jules Simon. — Peut-être. -^ Mais c'est un menteur, ton Jules Simon. — Ah! — Est-ce qu'il ne t'a pas dit qu'il était Breton? ~- Si fait. — Eh bien, ce n'est pas vrai; il est de Lorient, « Cette manœuvre géographique, disait plus tard Jules Simon, m'a coûté pas 'mal de voix. » Ajoutées à celles qu'avait détachées Barthélémy Saint-Hilaire, elles assurèrent le succès d'Yves Tassel. Jules Simon rentra à Paris avec « un grand fonds de tristesse ». Il se remit à l'étude presque aussitôt, mais il garda longtemps l'amertume de son échec. Plus d'un an après, à la veille de la révolution de février, il écri- vait à son fidèle correspondant, M. Robert : « Quand je serais un peu maussade et exigeant en ce moment, mon cher ami, il faudrait me le pardonner, ^ car vraiment je suis plus malheureux depuis un an qu'il n'est permis de l'être, quand on n'a rien l '' pour cela... Je me suis mis à faire mon journal po m'occuper et me distraire principalement, car j'ét envahi par une sorte de dégoût de la vie et de las DE JULES SIMON 931 tude qui m'effrayait moi-même. Je ne dis cela' qu'à vous; Peut-être ai-je eu tort déjouer avec la publi- cité (1) ; cependant jusqu'ici je n'ai pas à m'en repen- tir. Cela m'a un peu compromis avec le centre gauche et fâché net avec M. Cousin, mais la gauche en est fort embarrassée, à cause de son Cormenin... Vous me parlez toujours de Lannion comme d'un collège où je me représenterai, mon cher ami ; cependant, je crois que, quand on a choisi Tassel, on ne peut guère le quitter que pour Le Gorrec. Il est difficile que de Paris on influe sur vos électeurs. Saurai toujours contre moi d'avoir été l'adversaire de Cormenin — et peut-être d'avoir un peu de talent. Cependant je me suis lié intimement depuis ma candidature avec un député influent, et j'ai aussi une ressource dans M. Baroche, qui vient d'entrer à la Chambre et qui est mon cousin, comme vous le savez probablement. Je voudrais espérer, ne fût-ce que pour avoir une raison de durer. Car, mon cher Robert, vous parlez de votre mélancolie : je doute bien qu'elle égale la mienne, et qu'elle ait d'aussi justes, c'est-à-dire d'aussi tristes causes... » L'instant était cependant plus rapproché que ne le , pensait Jules Simon où le collège électoral de Lan' nion allait lui donner sa revanche. Quelques jours (1) Il avait fondé avec Amédée Jacques la Liberté de penser^ dont les principaux rédacteurs étaient Bersot, Eugène Despois, uUcheval-Clarigny, Emile Deschanel, et où Ernest Renan publia ses premiers articles sur l'origine du langage et le Cosmos de Humboldt. 332 LES DÉBUTS POUTIQDES DE JULES SIMON après la lettre qu'il écrivait à son correspondant éola- lall la révolution de février : de nouvelles élections avaient lieu par toute la France; le cens était aboli; le suffrage universel remplaçait le suffrage restreint. Jules Simon posa sa candidature dans les Côtes-du- Nord et fut élu le dixième de la liste républicaine sur seize, par 6S. 638 suffrages. Sa carrière politique com- œençait. /r"^: LE MOUVEMENT PANCELTIQUE « Dans ces régions du Royaume-Uni, que l'Anglais nomme dédaigneusement la « frange celtique » de soa riche manteau, écrivait naguère un savant pro- fesseur de l'Université de Greifswald, M. Zimmer, couve une agitation puissante, dont les conséquences possibles échappent à l'aveuglement des pouvoiri? pu- blics..., » On ne saurait dire mieux et, sinon plus élégamment, du moins plus exactement. Car il n'est pas certain que le panceltii^me soit encore complète- ment dégagé des limbes.de la préhistoire. Maison peut remarquer aussi qu'il n'est plus à l'état d'aspi- ration vague, d'idée flottante, et qu'il commence à se préciser en actes. Les cinq grands dialectes de langue celtique reprennent vie presque partout ; un fort parti autonomiste s'est constitué en Irlande, en Galles, en Ecosse, même en Bretagne. Isolés d'abord, sans pro- gramme commun, ces divers mouvements se sont cherchés, rapprochés, et, s'ils ne se sont point fondus encore, M. Zimmer estime qu'ils y tendraient du moins ouvertement. On peut différer d'avis avec M. Zimmer. On peut surtout marquer ses réserves sur le rôle qu'une pro- vince française, la Bretagne, serait appelée à jouer dans le débat : en tout état de cause, cette province ne saurait s'affranchir de la stricte neutralité que lui 19. ■^i?i /■■■ "ai 334 LE MOUVEMENT PANCELTIQUE imposeraient les convenances à défaut des lois géné- rales du pays. Encore est-il qu'au lendemain des fêtes de CarditT et quand la Grande-Bretagne se trouve en- gagée avec les Républiques sud-africaines dans un conflit où elle ne veut voir qu'une crise intestine, provoquée par une simple question d'autonomie administrative et politique, il n'est pas sans intérêt de considérer ce que cette même question, posée au sein du Royaume-Uni par la fraction cel te du royaume, a déjà soulevé et menace de soulever d'orages. C'est aux Gallois que revient Thonneur d'avoir tenté le premier rapprochement entre les cinq grandes familles de race celtique (1). Il existe dans le pays de Galles une association puissante nommée le Gorsêdd beirdynys Prydairi^ ou « Trône des bardes insulaires » , et sur laquelle nous reviendrons plus loiti. Cette asso- ciation délégua, en mai 1897 j son barde-héraut à Dublin pour assister à la restauration du Feiz-Ceoil irlandais. Les Irlandais se firent représenter à leur (1) Jusqu^aiof 3 il n'y avait eu de rapproctiement qu'entre les Bretons et les Gallois d'une part, les Bretons et les Irlandais de l'autre. Il convient de rappeler cependant les Eisteddfodau d'A- bergavenny et de Gaer-Marthen et le Congrès de Saint-BrieUc (1867), où figurèrent des délégations d'Irlande, de (iàllés, de Bretagrië. A la dernière Èisteddfod de CardiÉT n'ont pas pris part moins de vingt et un Bretons, parmi lesquels MM. Ilioa, de l'Estourbeilloû et LeGonidec deTressan, députés, MM. Bour- gault-Ducoudray» Le Braz, Durocher, Gorfec, Gloarec, Radig—^* Vallée, Grivart, Hamonic, de Saint-Meleuc, etc. Une meni particulière est due à M. Jean Le Fustec, délégué général d Fédération bretonne, qui, avec un dévouement admirable, â'-^ chàfgé de régler mr place tous les détails de la reîiCôntrr LE MOUVEMENT PANCELTIQUE 335 tour par une délégation à VEisieddfod (assemblée) de Newport. Quelque temps plus tard, d'autres délégués irlandais et gallois prenaient part au Mod deTEcosse gaélique. Ainsi s'affirmait> dès 1897, l'entente morale des trois principales familles celtiques de la Orande-lfre- tagne. Pour cimenter le rapprochement, on décidait qu'un grand congrès panceltique s'ouvrirait dans la capitale de l'Irlande « â l'aube du prochain siècle. » En attendant, le conseil de VEhteddfod galloise con- viait à Cardiff, pour le mois de juillet 1899, les délé- gués des nationalités écossaise et irlandaise. LaFrance n'était pas oubliée dans ces fêtes. Se souvenant qu'au point extrême du pays, sur le dur granit armoricain, toute une province avait conservé sa forte empreinte originelle, sa langue, ses mœurs, son patrimoine de traditions et de croyances, un délégué du Feiz-Ceoil irlandais, M. Fournier d'Albe, se rendait à Morlaix au mois d'août 1898 et invitait officiellement le comité de V Union régionaliste bretonne à VEisieddfod de Cardiff et au Congrès panceltique de Dublin. Le comité de VUnion régionaliste acceptait. D'autres adhésions parvenaient coup sur coup des différents groupes celtiques établis à l'étranger et spécialement des États-Unis, du Canada, de TAustraliei de la Nouvelle-Zélande et des Indes. Le mouvement, qut avait laissé de côté jusqu'alors deux provinces an- glaises d'origine celtique, mais dont Tune, le Cornwal, 38t complètement assimilée depuis lafinduxvm® siècle, et dont l'autre, l'île de Man, ne compte plus qu'un huitième de sa population parlant le sous-dlalecte 336 LE MOUVEMENT PANCELTIQUE ^i— ^— ■———»—— —^iMi»—^-^ Il I ■ I ri ■ Il - Il II ■ Il - ^ celtique connu sous le nom de « manx », s'étendait peu après à cesdeux provinces, quidécidaient de prendre psLVihVEisteddfod de Cardiff etau Congrès de Dublin. Quant à l'objet immédiat de ce congrès, dontTÊw- teddfod de Cardiff n'est que le séduisant portique, il était exposé comme suit par lord Castletown, prince d'Ossory, dans la réunion tenue le 2 décembre 1898, à l'hôtel de ville de Dublin, sous la présidence du lord- maire, sir James Henderson : « La Ligue pancelti- que^ qui a pris Tinitiative du congrès, se propose uniquement de réunir une fois en un temps donné des représentants des Celtes de toutes les parties du monde, Irlande, Ecosse, Galles, île de Man, Breta- gne, Amérique, Australie, etc., pour manifester aux yeux de Tunivers leur désir de préserver leur natio- nalité et de coopérer à garder et à développer les tré- sors de langue, de littérature, d'art et de musique que leur léguèrent leurs communs ancêtres, » Un dessein si sage ne pouvait éveiller les défiances du gouverne- ment britannique. La présence du lord-maire en témoigna. Mais il apparaît assez que, si le prince d'Os- sory ne couve pas de ténébreuses pensées et si le pan- cellisme doit rester, comme devant, une simple con^ viction littéraire, les historiens ont bien tort de s'en préoccuper. Sans doute il était malaisé de trouver pour les congressistes un autre terrain d'entente que la littérature et l'art. Du fait que les familles de race celtique sont disséminées dans des États différents, étrangers ou même hostiles les uns aux autres, il s'en- suit bien qu'un programme politique commun ne pou- vait être élaboré du premier coup et sans quelque LE MOUVEMENT PANCELTIQUE 337 ' danger. Mais il ne s'ensuit pas que chacune de ces familles n'ait pas, en dehors des questions de littéra- ture et d'art, ses aspirations propres et ses tendances bien définies. Et si ces tendances, ces aspirations ne peuvent être rapprochées et fondues présentement, pour recevoir l'unité d'impulsion que le Congrès en- tend donner aux questions d'ordre intellectuel, il ne s'ensuit pas non plus qu'un tel travail soit impossible ni même qu'on ne Tait tenté déjà. Un rapide exposé des faits montrera où en est ce travail à Theure où ^ nous sommes. On en pourra déduire s'il y a quelque vérité dans la parole de M. Zimmer et s'il est croya- ble que l'opinion européenne ait un jour à compter avec le panceltisme, comme elle compte dès mainte- nant avec le panslavisme et le pangermanisme. 1 Pour avoir volontairement restreint le champ du celtjsme aux communautés les plus vivaces des deux mondes, lord Castletown s'est vu accuser par quelques personnes de trop accorder à la' linguistique, quand il n'aurait dû se décider que d'après l'ethnographie. La preuve en est, dit-on, que le Cornwall fut primiti- vement exclu du Congrès. Les habitants de ce pays semblaient complètement absorbés dans lanationg^lité anglaise. L'ancien comique, qu'on parlait encore, à la fin du xvin® siècle, aux alentours du sinistre cap Land's End, n'a plus aujourd'hui qu'un représentant. '6:t *^ :m I • « i-î 338 LB MOUVEMISNt PANCfeLTIQtJE M. John Hobson Matthews : « Je suis actuellement le seul au monde à avoir une connaissance hérédi- taire du cornugallois (.sec), écrivait-il récemment àTun de ses correspondants (1). J'en ai appris quelque peu de la bouche de feu le docteur Stevens, qui était un cousin de mon père. Lui-même le tenait de son père Andrew Stevens de Trevegia-Wartha, paroisse de Towednack. » Il n'est donc pas tout à fait exact, comme on le lit un peu partout, que le comique se soit éteint définitivement en 1777, d'après M. Tobit Ëwans, en 1778, d'après Zeuss, en 1788, d'après la Revue celtique^ avec une vieille femme âgée de 102 ans et nommée DoUy ou Dorothée Pentraeth. Mais il reste vrai que DoUy fut la dernière représen- tante populaire du parler comique. Quelques mots seulement de cette langue avaient surnagé dans la temiinologie des mineurs, et l'on citait comme une curiosité, en 187S, trois familles de New^lynn, près de Penzance, qui savaient compter jusqu'à vingt dans l'ancien idiome. La diminution très réelle qu'ont su- bie de ce côté les hommes de Tré, de Pol et de Pen (2) n'impliquerait cependant pas qu'il les faille bannir absolument du banquet de la fraternité celtique. Ils ne remontent pas tous peut-être aux chevaliers de la Table Ronde et la plupart des grandes familles énu- mérées dans le Doomsday Book ont disparu, à l'ex- ception des Trelawnay et des Treveylan. Mais si la gentry indigène a fait place presque partout à la genini (1) Lettre à M. François Jaffrennou, Clocher hretorif juin, i (2) On connaît le proverbe anglais : By Tre, Pol and Pe You may know the Corniskmen, LE MOUVEMENT PANCELTÎQÙE 339 saxonne et normande, lé peuple n'a pas bougé dans l'angle nord-ouest du coffité où il défend encore, avec une louable ténacité, ce qui lui reste de son passé national. Ce passé même n'est point littérairement si pauvre qu*on Ta prétendu. Si la littérature cornubienne ne peut être comparée à celle du pays de Galles, si beau- coup de ses monuments sont apocryphes, il en est d'autres qui valent qu'on s y arrête. De ce nombre sont les « Mystères » que M. Norris a publiés en 1859 et que Ton jouait encore, au témoignage de Richard Carrew et du docteur Borlas^ jusqu'à la fin du xviii^ siècle, dans des amphithéâtres en terré battue et à ciel ouvert noinmés pleneriar c'hoari (lieux du jeu). Il y a toujours dé cesplenen ar c'hoari à Saint-Just, à Gwennàpet à Saint- Pfran. On les fait servir aujour- d'hui à dès meetings wesleyens. Les Cornubiens étaient restés catholiques jusqu'à la fin du x^vn® siècle. Sans trâiisitiori, d'un bloc, ils passèrent au métho- disme. Mais la substitution d'un culte à Taulre n'a pas modifié tant qu'on l'aurait cru l'état moral des Cornu- biens : toute la rigidité du wesleysme s'est brisée, sans y mordre, sur Tâme même de la race, sur ce fond de mysticisme et de croyances superstitieuses qui est le patrimoine des peuples celtiques. Le Cornubien, comme le Breton de France, qu'il rappelle si étrange- ment, est testé en communication permanente avec l'au-delà. H vit comme lui dans une sorte de familia- rite douloureuse avec les esprits des fnorts; il les con- sulte, il les entend et il les comprend. Ethniquement d'ailleurs, c'est toujours le même type aux cheveux 340 LE MOUVEMENT PANCELTIQUE * noirs, aux yeux gris, à la face allongée, au teint brun et mat. Cette persistance de la race et du moral de cette race est d'autant plus significative que sur tous les autres points, langue, religion, etc., Tassimilation avec la race anglaise est complète. On ne voit point, par exemple, que les aspirations politiques des Cornu- biens diffèrent sensiblement de celles des purs Ânglo- Saxons. La représentation du pays, tant à la Chambre des communes qu'à la Chambre des lords, n'est pas seulement animée d'un loyalisme remarquable; elle est aussi essentiellement et fervemment conserva- trice (4). Ce sont autant de raisons qui expliquent que le Cornwall ait pu se tenir jusqu'ici à l'écart du mou- vement panceltique et qu'il y ait quelque témérité peut-être à essayer de Ty faire entrer. MM. Hobson Mathews et Duncombe-Jewell ne craignent pas de s'y employer. J'ai quelque peine, pour mori compte, à par- tager leurs espérances dans une résurrection de la langue et de la conscience cornubiennes. Mais il y a une telle puissance de redressement dans les races celtiques que la chimère de la veille devient souvent chez elles la vérité du lendemain (2). (1) Sur huit membres de la représentation du Cornwall, deux cependant sont partisans du home-rule, (2) Il y a deux ans que ces lignes ont paru dans la Revue des Deux Mondes. Les espérances dont je me faisais l'écho ont- elles obtenu depuis un commencement de réalisation? Voici ce qu'on lit da.nsV Hermine du 20 avril 1902 sous la signature au- torisée de Louis Tiercelin : « Un ami de Gornouailles, M. L. C. Duncombe-Jeweli^ me communique le programme d'une nou- velle association dont il est le secrétaire. Il s'agit de la Société LE MOUVEMENT PANCELTIQUE 341 " r ■ — — — L'effort serait sensiblement plus aisé et trouverait ' un point d'appui plus solide chez les Manx. Mais les Manx n'ont-ils pas atteint dès maintenant au stade suprême de leur développement politique et ne jouis- sent-ils pas d'une autonomie presque absolue? Ils le doivent sans doute à leur petit nombre et à la faible étendue de leur territoire qui est de 588 kilomètres carrés. La .population, qui ne passait pas 15.000 ha- bitants au début du siècle, avait monté, en 1891, à 55.608 habitants. Quoique rattachée de nom à Tem- pire britannique, Man garda longtemps [ses suzerains particuliers : le gouvernement Tacheta en 1765 au duc d'Athol. L'île changea de maîtres et non de régime. En fait, elle ne relève de la couronne que par un gou- verneur général nommé et appointé par la Reine. Mais Tanlique royaume du dieu gaël Manannan a toujours son parlement spécial, sa Court of Tynwald^ formée par la réunion de la Chambre haute et de la House of Keys (littéralement Chambre des clefs). des Celtes Comiques (Cowelhas Kelto-Kernuak). Elle a pour but de sauver de la destruction les monuments mégalithiques du pays, les ruines féodales, les vieilles croix, les anciennes cha- pelles, les puits légendaires. Elle veut favoriser le jeu de balle et la lutte corps à corps. Elle a l'intention de ressusciter le cor- nique et de récompenser les instituteurs qui renseigneront. Elle se propose de faire revivre les drames cornouaillais popu- laires et les solennités bardiques, etc. » Quelques familles déjà, les ArûoU, les Duncombe, se servent entre elles du cor- nique. Chez nous, le D"' Picquenard Técril et le parle couram- ment. Reste à savoir si le peuple suivra comme en Irlande, où le mouvement, parti également de la bourgeoisie lettrée, a fini par gagner les couches populaires. ■-^^^ •■^^^ .V- ^^7 ■■■'7 r'fï 342 LE MOUVEMENT PANGELtIQUE Celte cour est souveraine. Ses décisions sont promul- guées, comme autrefois, en vieux manx^ devant le peuple, sur la colline sacrée de Tynwald ; il suffit que le gouvernement anglais leur ait donné sa sanction. Les vingt-quatre députés qui font partie de la House of Keys sont élus par les propriétaires et les tenanciers de nie, — sans distinction de sexe (depuis 1880). On voit que le home-rule^ si obstinément poursuivi par rirlande et le pays de Galles et que commence à solliciter aussi la Basse- Ecosse, est une rêalilé déjà ancienne chez les Manx, Fort jaloux de ses privilèges et dés souvenirs de son passé national, on concevrait mal pourtant que cet original petit peuple, qui a su obtenir pour son Église des canons à part et qui montre avec orgueil les nombreux monuments drui- diques et runiques qui hérissent ses âpres proiîion- toites, n'ait pas témoigné pour sa langue un respect plus attentif. Cette langue, qui dérive, conpime "l'é- bossais, de la branche irlandaise, est parlée seule- ment par 5 ou 6.000 habitants (1). Mais il faut tenir compte que Tîle a reçu en ce siècle un nombre con- sidérable d*émigrants anglais (au point qu'on Ta pu appeler ironiquement Tîle de Man... chester), tandis que la population indigène ^demeurait stâtion- (1) Je prends une moyenne. Le chiffré donné par M. Haveft- stein est beaucoup plus élevé : 12.345. Sur ces 12.345 Manx parlant le gaélique, 190 seulement parleraient et compr (iraient le seul gaélique, le reste parlerait et comprendrai gaélique et Tanglais. Mais, sur la cartfe dressée par M. Fourr d'Albe, le chiffre a singulièrement baissé : il n'est plus que 3.000 habitants parlant le gaélique. LE MOUVEMENT I>ANCELTÎQUE 343 naire ou presque. Un mouvement se dessine néan- moins chez les Manx en faveur de la rénovation de la langue; mais ce mouvement est de date toute récente. Les excellents travaux de Kelly et de Douglas, les romans de Hall Gaine l'avaient préparé. « Il y a six mois, dit M. Fournier d'Albe, une des premières auto- rités littéraires du pays écrivait : « Le manx se meurt « sans espoir ». Trois mois seulement se sont écoulés depuis que la vague celtique est venue jusqu'aux riva- ges d'Ellan Vannin, et nous avons aujourd'hui une section manx du Gvild Festival annuel, upe société pour la préservation du langage manx, un alphabet manx pour la presse, des services en manx dans les chapelles, des colonnes écrites en manx dans les journaux, des classes de manx à Douglas et un élo- quent orateur manx à la Chambre des Clefs ! Qui osera dire après cela qu'il y a quelque chose d'impossible dans la voie des résurrections celtiques? » II J'ai transcrit ces lignes sans les commenter. Une belle ferveur les soulève ; mais le « miracle celtique » ne se comprendrait point sans cette poussée d'illu- minisme qui, dans l'espèce, ne se communique point seulement au verbe et dont la réfraction transfigure certaines heures jusqu'aux visages des initiés. Ils 3us apparaissent, à ces heures-là, comme dans une -rume dorée qui leur donne un recul et un vague rodigieux. Pour extraordinaire qu'il semble, j'ai 344 LE MOUVEMENT PANCELTIQUE constaté le fait plus d'une fois. Et il est possible que les choses, à travers ce brouillard, subissent elles- mêmes une déformation singulière : en Ecosse, par exemple, le mouvement celtique donne au premier abord l'impression d'un mouvement homogène ; de près rimpression est tout autre. Il est parfaitement exact que, sur les 72 membres que l'Ecosse envoie au Parlement, 40 sont partisans du home-rule ; mais, pour peu qu'on examine la carte politique de la ré- gion, on s^aperçoit que la presque unanimité de ces 40 Aome-rw/er5 appartient aux Lowlands, où domine le type anglo-saxon, tandis que les Highlands, exclu- sivement celtiques, sont représentés par des unionis- tes. Comment expliquer cette contradiction? La vérité est que les habitudes sociales des High- landers, leur manque d'initiative, un sol ingrat, r « absentéisme » des lairds et l'éviction lente par leurs successeurs anglo-saxons de populations entiè- res de tenanciers, ont faussé pour longtemps le res- sort de cette race. Tant que les clans gardèrent leur cohésion, l'unité d'aspirations et de vues se maintint dans les Highlands. Le pacte d'union signé en 1705 n'avait été voté par le dernier parlement écossais qu'à une majorité de 41 voix, et les soulèvements ja- cobites de 1715 et de 1746 témoignèrent assez de la persistance du sentiment nationaliste. Mais du jour que les chefs de clans désertèrent leurs glens pour tenter la fortune à la cour ou dans les charges de l'État, ce fut fini des Highlands. Les rudes proprié- taires anglo-saxons qui prenaient la place des anciens lairds ne se firent aucun scrupule de confisquer les I^É MOUVEMENT PANCELTIQUE 345 communaux et d'élever le prix des fermages. Les quatre-vingt centièmes de la population furent ac- culés à la misère ou àTémigration en masse. 500.000 d'entre eux gagnèrent l'Amérique. L'émigration vida des paroisses entières. Ces grandes rafles collectives ont encore lieu de temps à autre (4); mais Témigra- tion la plus fréquente se fait vers l'intérieur, où les Highlanders cherchent un emploi temporaire comme matelots^ journaliers de sa terre ou domestiques. Les habitudes de la race les rejettent invinciblement, après ce temps de louage, sur la cellule primitive, sur le clan, qui survit à la désorganisation et reste tout au moins un foyer d'assislance morale. I^es plus si- nistres descriptions qu'on a données dé certains inté- rieurs de la Cornouaille française pâlissent cependant à côté de ce que M. Ch. de Calan nous rapporte des huttes de boue, de la saleté repoussante et de la pa- resse invétérée des Highlanders du Sutherland (2). Quoi d'étonnant si toute conscience politique est morte chez ces larves faméliques et n'est-il pas extra- ordinaire plutôt que la domination anglo-saxonne, appuyée d'un presbytérianisme méticuleux et jaloux, n'ait pas étouffé le peu qui subsistait dans la tradition et la langue de leur esprit national? Mais on voit au contraire que, dans les Highlands comme en Bre- tagne, les vieux rites celtiques du mariage, de la naissance, de la mort, continuent d'être fidèlement (1) C'est ainsi que, de 1880 à 1890, 150.000 Écossais ont émi- gré aux États-Unis. (2) Cf. Charles de Calan, Science sociale (1895). 346 LE MOUVEMENT PANCELTIQUÈ observés. Sur les bruyères des glens^ dans les flot- tantes écharpes de labrume marine, d'étranges formes se meuvent : fées onduleuses, fantômes et farfa- dets (1). Les bagpipes déchirent l'air comme autrefois sur les pentes du Ben-Nevis, autour des lochs de Kincardine et d'Argyll; la langue enfin^ ce dernier palladium des nationalités agonisantes, est encore parlée et comprise par 250.000 Highlanders (2). C'est à réveiller cette langue, à Tépurer et à l'é- tendre, que s'est voué le patriotisme écossais. Gomnae toujours, le mouvement est parti de la classe lettrée, et spécialement des membres de la Société gaélique dlnverness, Tun des boroughs de TUnionisme. Cette société, fondée en 1871, a peu à peu élargi son cercle; on l'a vue qui d'académique se faisait insen- siblement populaire et descendait aux plus infimes détails de l'éducation nationale. Son action se mar- quait dès 1875 par des dons en argent et en livres aux instituteurs qui consentaient à se charger d'un cours de gaélique dans les écoles des Highlands. En 1877, la Société obtenait que ces cours devinssent officiels partout où les School Boards le décideraient. (1) Cf. Rév. Walter Gregor : An Echo of olden time from the Northof Scotland (iSl9). (2) 250.000, d'après la carte de M. Fournier d'Albe ; 243.207 dans les Highlands seuls, d'après M. Ravenstein, auxquels il faudrait ajouter 58.746 dans les autres comtés, 301 en Irlande. 8.000 en Angleterre et en Galles, soit, au total, 309.254. Su- chiffre, 48.873 parleraient et comprendraient seulement le i lique; 260.381 parleraient et comprendraient le gaélique Tanerlais. tE MOUVEMENT I>ANCELTIQUE 34? Et voici qu'il ne lui suffit plus que le gaélique soit Tobjet d'un enseignement spécial et facultatif dans les écoles des Highlands; elle veut que cet enseigne- ment devienne régulier et obligatoire. La délégation qu-elle envoya il y a deux ans à M. Balfour et à la- quelle s'était jointe la vénérable Association gaélique de Londres s'expliqua nettement sur ce point et eut rfaeureuse surprisa de se voir appuyée dans ses re- vendications par le marquis de Lorne, gendre de la Reine. La délégation insistait en même temps pour que ANCELTIQUE le conflit, comme il est arrivé dans le pays de Galles. L'histoire de ce dernier pays n'est qu'une lutte de tous les instants contre les Saxons d'abord, contre les Normands ensuite, jusqu'au moment où la veuve d'Henri V épouse en 1428 le prince Gallois Owen, fils de Maredudd ab Tewdwr. De ce mariage naquirent deux fils, dont l'un, Edmond, épousa Marguerite de Somerset, descendante d'Henri UI, et eut lui-même pour fils Henri de Richmond. On sait à la suite de quels tragiques événements ce jeune prince « sans croix ni pile, » comme dit Commynes, et qui vivait à Paris des charités d'Anne de Beaujeu, fut porté sur le trône d'Angleterre par une coalition de Gallois et de Français. Devenu Henri VH, Richmond ne songea point à renier ses origines; il inscrivit dans ses armes le dragon rouge de Galles et se fit fabriquer une généalogie qui le rattachait à Énéas de Troie. Ces satisfactions accordées au sentimentalisme des bons Gallois, Richmond tourna tous ses efforts con- tre la langue^ la loi et les mœurs qui lui semblaient des réalités plus dangereuses. La politique qu'il avait instaurée lui survécut ou, pour mieux dire, elle s'aggrava. Le fait est qu'aucune dynastie ne se mon- tra plus violemment et délibérément anglaise que cette dynastie galloise des Tudor. Si la principauté put tenir tête à l'orage, il en faut rapporter tout le mérite à l'indomptable énergie du clergé. L'antipa- thie des Anglais contre les Gallois, qui était et e peut-être encore une antipathie de race (1), ne s'ei (1) On aurait tort de croire d'ailleurs que cette antipathie i LE Mouvement panceLtique 849 venima pas du moins ici, comme en Irlande et ori- ginairement, d'une antipathie religieuse. Les Gallois furent des premiers à embrasser la réforme. C'est probablement même la seule raison qui induisit Elisabeth, si âprement hostile sur tous les autres points aux revendications galloises, à faire traduire la Bible et le Prayer-Book en gallois; prise entre son désir d'accélérer la réforme et celui de supprimer les derniers vestiges de la nationalité et des traditions galloises, Elisabeth fit passer la religion avant la politique. Mais les choses allaient se gâter rapide- ment; la facilité avec laquelle les Gallois s'étaient pas laissé de trace chez les Gallois d'aujourd'hui, pour fervents loyalistes qu'ils soient. M Zimmer en fournit maintes preuves. J'ajouterai la suivante : dans une conférence récente au Cymm- rodorion de Cardiff, conférence à laquelle assistaient les prin- cipales notabilités du pays et l'honorable D. T. Phillips, consul des États-Unis, M. Hugh Edwards, directeur du Young Wales, rappelait aux applaudissements de l'assemblée la remarque de sir Osborne Morgan, « que la majorité des Anglais con- sidèrent avec une bienvaillante tolérance ou une sentimen- tale sympathie la nationalité des Écossais et avec une inquiétude croissante ou de vifs remords celle des Irlandais, tandis que celle des Gallois, la plus nettement distincte de toutes, est re- gardée avec on ne sait qu'elle dédaigneuse indifférence. » M. Edwards s'attachait à montrer qu'il n'y avait pas là un simple caprice passager, mais une aversion héréditaire, née dans un passé lointain et accumulée par une longue suite de générations disparues, u La politique des Anglais à l'égard des Gallois a été jusqu'au bout, dit-il, une politique féroce, n'ayant pour but que d'abolir l'identité nationale du pays. » Et M. Edwards concluait en disant; aux applaudissements de tous, quec'était cetteiden- tité qu'il fallait rétablir. 20 350 LE MOUVEMENT PANCELTIQUE portés d'un culte à l'autre tenait uniquement à ce que le catholicisme, dans ses représentants officiels, dans ses évêques et ses recteurs, n'avait rien eu de natio- nal. A vrai dire, on ne choisissait le haut clerg-é catholique que sous ces conditions; on le voulait si excli]sivement anglais que défense lui était faite de s'exprimer en gallois. Par surcroît, ce haut clergé n'était point soumis à l'obligation de la résidence, et c'est à Londres et dans les grandes villes de l'inté- rieur qu'il dépensait le revenu des abbayes et le pro- duit des dîmes (1). Le taux de ces dîmes était exor- bitant. Un petit clergé pauvre, quelques moines, des frères prêcheurs, faisaient le seul lien spirituel entre la population et son Eglise : ce bas clergé, gallois d'origine, fut l'élément actif de la réforme. La sourde agitation qu'il entreprenait dans les esprits les prépa- rait insensiblement à une rupture : le moment venu, la principauté se détacha du catholicisme aussi natu- rellement qu'un fruit mûr de sa branche. Mais si les Gallois avaient cru qu'en changeant d'Église ils chan- (1) La protestation adressée au pape, sous Heiiri III, par le prince régnant de Galles, met en pleine valeur les griefs de la population. « Et tout d'abord nous nous plaignons que Tarche- vêque de Canterbury envoie, à la tête de nos diocèses, des évêques anglais ignorants de notre langue et de nos usages et ne pouvant, en conséquence, prêcher et confesser qu'au naoyen de truchement... Ce n'est pas tout. Les prêtres n'éprouvent pour notre patrie que des sentimeats d'éloignement, presque haine. Ils se désintéressent du salut de nos âmes et n'ont cœur d'autre ambition que celle de nous damner. Trop r? ment ils daignent accomplir parmi nous les devoirs de leur nistère..., etc. » LE MOUVEMENT PANCELTIQUE 351 géraient de régime, leur erreur ne fut pas longue à se dissiper. Le taux des dîmes augmenta; le nouveau clergé n'eut rien de plus national que Tancien et, à rindifférencë qu'il témoignait aux populations, on le vit joindre du premier jour le spectacle des pires scandales. Peut-être les eut-on supportés, si la persécution religieuse n'était venue tout brouiller : un courageux Gallois, John Penry, fut condamné à mort et pendu haut et court, en 1593, pour avoir donné une voix aux protestations silencieuses de la conscience popu- laire. Cette exécution maladroite précipita le dé- nouement de la crise. Le martyre est contagieux; on le vît une rois de plus avec Rees Pritchard, Howell Harris, Willîani Steward, Daniel Rowlands, Howell Davies, Whitefield,etc. Leurs prêches, faute d'églises, se tenaient en plein ^ir, aux champs, sur les grèves, dans les solitudes brumeuses du Snowdon . S'ils trouvèrent un écho dans le peuple, on en peut juger cependant par les chiffres : sur 1.776.000 habitants que compte à cette heure la principauté de Galles, 225.000 seulement pratiquent la religion anglicane. Tout le reste, sauf 50.000 catholiques, appartient aux sectes non conformistes (wesleyens, presbytériens^ baptistes, indépendants, etc.). Il n'est pas exagéré de dire que la substitution du niéthodisme iion confor- miste à l'anglicanisme officiel fut le salut pour la tionalité galloise. Sans autre ressource que les ms volontaires qu'il recueillait dans le peuple, tout i clergé s6 constitua, sorti des entrailles de ce »uplé, et dotit l'austérité, l'application aii devoir et 352 LE MOUVEMENT PANCELTIQUE ' la belle flamme zélatrice faisaient le plus heureux contraste avec l'indifférence et les mœurs relâchées de l'Eglise anglicane. L'érection du premier temple non conformiste remonte au mois de novembre 1639* Il y a aujourd'hui, en Galles, près de 3.000 de ces temples, contre un millier de temples anglicans. L'anglicanisme n'en est pas moins demeuré la reli- gion officielle de la principauté, et cela ne tirerait point à conséquence, sans doute, si les Gallois, qui paient déjà 300.000 livres sterling par an pour l'en- tretien de leurs cultes nationaux, n'étaient pas frap- pés encore de dîmes exorbitantes pour Tentrelien d'un culte qui leur est à peu près étranger. Le seul personnel anglican des quatre diocèses de Bangor, de Saint-Asaph, de Llandaff et de Saint-David prélève chaque année, dans la principauté, la somme énorine de 6.404.450 francs. Que la principauté supporte mal- aisément une injustice si criante, la chose s'entend assez. Aussi bien l'agitation contre les dîmes {anti" tithe-war) ne date-t-elle pas d'aujourd'hui; mais c'est à partir de 1886 qu'elle a pris sa forme la plus aiguë (l).Lesélections dernières s'en sont ressenties: (1) Le signal partit d'un petit village montagneux de 950 âmes, Llalarmon-yn-Jal. Appauvris par des pluies persis- tantes et de mauvaises récoltes, les contribuables devaient payer au recteur anglican une dîme de 447 livres sterling. Une délé- gation fut envoyée au recteur pour le prier de réduire la dîme en raison du mauvais état des récoltes. Le recteur refusa. Il m consentit pas davantage aux délais qu'on sollicitait de lui. In- traitable, il menaçait de la justice, s'il n'était pas payé immé- diatement. Cette attitude souleva Tindignation générale. Vantx LE MOUVEMENT PANCELTIQUE 353 sur les 34 membres actuels de la représentation gal- loise, 25 avaient inscrit dans leur programme la se- paration de TEglise anglicane et de l'Etat et l'auto- nomie absolue de l'Église nationale non conformiste. Portée aussitôt devant le Parlement, la proposition de disestablishment ne fut repoussée qu'à douze voix de majorité. Lord Spencer, M. John Morley, sir William Harcourt, Gladstone, particulièrement, l'ap- puyèrent. En 4891, quelques atténuations furent introduites au régime de la perception des dîmes : celles-ci ne devaient plus être réclamées directement à la classe besogneuse des fermiers et des locataires, mais aux propriétaires eux-mêmes. Ce biais ingé- nieux, s'il diminuait les risques de conflit, déplaçait seulement la question, le propriétaire, par une aug- mentation de loyer, pouvant se rembourser du sur- croît de charges qui lui incombait. En 1895 enfin, à la première lecture et à une grande majorité, la Chambre des communes vota un projet de loi sup- primant l'Église anglicane officielle dans le pays de Galles. Mais cette concession, — non ratifiée d'ailleurs par la Chambre des lords, — venait trop tard. A trop reculer l'octroi du disestablishment ^ on avait laissé tithe-war gagna de proche en proche. Des rixes éclatèrent. Il fallut mettre la troupe sur pied. On ne vint à bout de la ré- sistance qu'en déployant une sévérité inaccoutumée. — Sur toute cette Question des dîmes, qui a pris en Galles l'importance d'une question nationale, on consultera avec fruit l'article pu- blié dans la Revue des Deux Mondes par M. Julien Decrais, le 1«^ octobre 1891. .20. 954 LE MOUVEMENT t»ANCELTlQUE grandir les aspirations autonomistes de la princi*- pauté* Le clergé non conformiste, ici encore, fut le grand facteur de la rénovation. Né du peuple, il ne s'en est jamais écarté, lui parle sa langue, vit avec lui et de sa vie. Tout son effort est tendu vers la conservation du patrimoine national; il n'en veut aliéner aucune parcelle; il multiplie les écoles; il fonde des revues et des journaux (i ) ; il ressuscite les coutumes abolies. C'est à lui, par exemple, qu'on doit la restauration de ces Eisteddfodau (2), sortes d'as- sises poétiques et musicales, dont Torigiiie remonte- rait aux premiers temps du bardisme et qui étaient placées sous la direction du Qorsedd beird ynys Prydain, Et peut-être cette origine est-elle moins ancienne : il y a quelque brume et bien de la légende sur le bardisme des douze premiers siècles; Mais il paraît avéré qu'à partir de 1300 au moins jusqu'au temps du fameux lolo Morganwg, Turi des deux seuls membres de l'ancien Gorsedd qui survivaient au moment de la restauration de ce collège philosophico- (1) D'abord le !rr*|/sor/aGw)t/5ocîaeiA (Trésor de la science kym- rique) -— 1774 — et le Cykhgrawn Cymraeg (Revue kymrine) — 1793. De nos jours il faut citer Y Banner Cymru {la Bannière de Galles); Y Genedl {la Nation) \ Y Husem {le Fanal); Heddyw (le Quotidien) ; Y Cerdovr {le Chanteur) ; Y Geninen (le Poireau) î Y Werin {le Peuple), etc. Il y a même un journal gallois pour enfants, le CymruW plant {V Enfance galloise). (2) Les restaurateurs officiels des Eisteddfodau furent Willia Owen, dit Pughe, Owen Jones et Edward Williams, dit h Morganwg. Mais, sans l'appui du clergé indigène, il est bi certain que cette restauration eût été impossible. LE MOUVEMENT Î^ANCÊLTlQtJÊ 355 ■ H ■ r.1 ■■■■» — ■ ■ ■■^^■-■^■■■■■■■■■ ■■■ ■■■■ ■■■ ■■■! ■!■■■■■ Il»|.. ■■■■^ -■ I ^ poétique, les bardes gallois réussirent à tenir de temps à autre une Eisteddfod solennelle. On en cite une notamment, que présida en 1570 William Her- berlj comte de Pembroke, le grand patron de la lit- térature galloise et le même qui fonda la célèbre bibliothèque de néo-gallois du château de Rhaglan, détruite plus tard par Cromwell. Dans une autre, tenue à Bowpyr en 4681, sous la direction de sir Richard Basset, les membres du congrès procédèrent à une révision complète des anciens textes bardiques. Lois et Triades, Mais ces assemblées solennelles du Gorsedd avaient fini par tellement s'espacer qu'on n'en gardait plus mémoire dans le peuple. Leur res- tauration fut certainement due en partie à l'influence d'un clergé assez habile pour glisser sur ce que l'institution avait de suspect dans ses origines et ne faire attention qu'au renfort qu'elle apportait à l'idée nationaliste. Remises par lui en honneur, les^i^/erfrf- fodau n'ont pas eii un temps d'arrêt depuis 1819. Le Gorsedd^ qui en assume la direction, est une ma- nière de libre institut, recruté dans toutes les classes de la société ; les lords y coudoient les bourgeois ; l'égalité est la loi commune, et cette égalité est assu- rée par deux règlements du Gorsedd : l'un qui décide que chacun des sociétaires recevra, en entrant dans l'association, un nom symbolique sous leqtiel il sera élément connu des affiliés; l'autre qu*un costume ntique revêtira tous les membres dans les Eistedd- latiy blanc pour les druides, vert pour les ovates et lU pour les bardés. Je sais tout ce qu'on peut dire ces rtiises eh scène tapageuses. Et il est possible 356 LE MOUVEMENT PANCELTIQUE r»' en effet que titres et costumes ne correspondent plus à des réalités bien saisissables, que le Gorsedd lui- même n'ait plus de Gorsedd que le nom et ne tourne insensiblement à la petite académie de province. Miich ado about nothing^ ai-je entendu répéter à certains. C'est qu'ils n'étaient point allés en Galles. Ceux qui ont assisté aux Eisteddfodau^ qui ont vu, dans le cercle des pierres sacrées, se lever l'archi- druide, grand vieillard blanc au pectoral d'or massif, la tête ceinte d'un feuilkge de chêne bronzé, et qui l'ont entendu psalmodier sur la foule inclinée et dé- couverte la prière solennelle du Gorsedd, ceux qui ont fait attention surtout à l'émotion religieuse de cette foule, au vaste sanglot qui la secouait, quand le héraut déroulait la liste funèbre des bardes décé- dés, puis à l'enthousiaisme qui la redressait et l'illu- minait toute, quand ce même héraut entonnait Tair national gallois : « La terre des ancêtres», repris à l'unisson par un chœur formidable de vingt mille voix : Galles, Galles, la douce demeure est en Galles; Jusqu'à la mort dureront mon amour. Ma passion et mon tourment pour Galles... ceux-là n'ont plus souri du spectacle et ont compris la magie puissante, la fascination mytérieuse qu'il continue d'exercer sur l'âme impressionnable d«»« Gallois. Le néo-druidisme n'est d'ailleurs point, . proprement parler, une doctrine religieuse. Il i agit moins, pour les affiliés, de ressusciter une religi< morte que d'honorer et de commémorer cette religi F f. i LE MOUVEMENT PANCELTIQUE 357 dans ce qu'elle avait de national : sur tout le reste, offices et rites, flotte une douce teinte d'ironie qui nous avertirait que les célébrants ne sont point leurs propres dupes (1). Qu'on y prenne garde pourtant : c'est ce respect de la tradition qui fait la force du sentiment nationa- liste chez les Gallois et, par la conscience qu'il leur donne du passé de leur race, les rend si intraitables sur tout ce corps de preservative measures dont le faisceau grossit d'année en année et présente toute l'apparence d'une charte en formation. Il ne leur suffit plus aujourd'hui du simple bill de disestablish- ment qui leur accordera l'autonomie de l'Église in- digène ; l'octroi aux Irlandais et aux Ecossais du Laxidbill et du Crofters Holdings act les a piqués d'émulation et ils entendent que leurs propres tenan- ciers bénéficient d'un privilège analogue. Pour ne pas parler ici des revendications quelque peu désor- données du jeune parti gallois (le Cymru-Fidd)^ qui ne vont à rien moins qu'à réclamer pour la princi- pauté un parlement spécial, avec le gallois pour langue officielle, on a vu se former en ces derniers temps, au sein même de la Chambre des communes. (1) On lit cependant dans la Revue celtique de 1888 : « Le 23 février dernier est mort à Pontypridd, dans le comté de Cia- morgan, M. EvanDavies, ou, comme il se faisait appeler, Myfyr Morganwg. Il avait acquis une célébrité bizarre en prétendant tablir la religion druidique et en s'en faisant grand-prêtre. Il ait trouvé un certain nombre de disciples qui se réunissaient des dates déterminées à Pontypridd pour célébrer le culte 'uidique dont il croyait avoir retrouvé les rites mystérieux, » ^ 3*^8 LE MOUVEMENT PANCELTIQUE un parti nationaliste modéré dont M. Alfred Thomas, député du Glamorganshire, paraît le chef incontesté et qui revendique pour la principauté une administra- tion presque autonome : secrétaire d*État investi des attributions du Local Government Board (nomination des juges, direction des affaires civiles, de l'enseigne- ment public, etc.); conseil national. élu pour trois ans et légiférant sur la navigation côtière, les tra- vaux publics, le revenu des terres royales, des mines et des bois, etc., etc. Comme Ta dit M. Julien Decrais « ce serait bien d'une véritable séparation qu'il s'agi- rait, administrative celle-là, et législative aussi ou peu s'en faut. On connaissait ce que demandait le pays de Galles en fait d'autonomie religieuse; le projet de M. Thomas a révélé qu'il nourrissait de plus vastes ambitions. » Quelques-unes déjà ont été satisfaites, et c'est ainsi qu'à partir de 1846 l'enseignement du gallois est devenu facultatif dans les écoles primaires. Des chaires de gallois ont été créées depuis lors, en 1872, en 1883 eten 1884, auxcollèges d'Aberystroytts, de Cardiff, de Bangor, etc. ; une loi en date de 1888 a étendu le bénéfice de cette innovation à tous les éta- blissements secondaires. Plus récemment enfin, une université galloise et des écoles complémentaires du soir et du dimanche pour les adultes sont venues compléter le système (1). Il n'est pas jusque dans le (1) La population du pays de Galles était évaluée en 1^ 1.700.000 habitants. D'après M. Ravenstein, le chiffre des lois parlant le celtique aurait été à cette date de 996.6!^ décomposant en 304.110 habitants, parlant et comprenant quement le celtique, et 692.420 parlant et comprenant \f LE MOUVEMENT PANÇELTIQUE 359 domaine proprement politique où l'on ne puisse con- sidérer comme une première victoire des nationalistes et un acheminement vers le home^rule intégral la concession obtenue en 1899, pour le pays de Galles, de conseils de comtés élus, analogues à nos conseils d'arrondissement, mais plus souples et plus indépen- dants du pouvoir central. Un clergé indigène,populaire, vraiment national, une langue et des traditions de- meurées vivantes, le pays de Galles a plus fait en somme pour sa libération future avec ces trois ins- truments paciBques que la malheureuse Irlande avec ses agitations perpétuelles, ses révoltes et ses assas- sinats. m Sout-ce ces considérations qui ont fini par détermi- ner une partie des Irlandais à modifier leur ligne poli- tique et à rincliner légèrement dans le sens de la po- litique galloise? On pourrait le croire à la formation de ces sociétés et de ces ligues d'origine récente, comme la Gaelic Uniorij la Celtic Society^ la Society for the préservation of theirishlanguage, etc., incontestable- ment plus pratiques que spéculatives. L'histoire de l'Irlande est trop connue pour qu'on y insiste à cette place. Deux faits économiques la dominent en ce 8 *,Ie : la diminution graduelle de la population et t .e et Tanglais. M. Fournier d'Albe donne seulement dans sa c e 910.000 Gallois gallicisant. 360 LE MOUVEMENT PANCELtiQUË l'élévation correspondante des impôts. Tandis que la population du pays de Galles doublait en cinquante ans, rirlande, par. la répression, la misère, Témi- gration, tombait dans le même laps d'années de 8.196.597 habitants à 4.704.750 habitants. C'est le chiffre de 1891 (1). Au recensement précédent, en 1881, elle comptait encore 5.174.836 habitants, soit, en dix ans, une perte sèche de 470.086 habitants. Parallèlement, le chiffre des impôts, qui était, il y a cinquante ans, de 6.750.000 livres sterling, montait en 1891, pour une population réduite de moitié, à 11.500.000 livres. On peut admettre qu il existe une certaine connexité entre cette élévation des impôts et l'abaissement de la population, et Ton peut admettre aussi, Je pense, que cette connexité entrait assez bien dans les calculs du gouvernement. L'ancien se- crétaire pour l'Irlande, sir Robert Peel, constatant que rémigration, en quinze ans, avait balayé deux millions d'habitants, expliquait avec humour que, « pour peu qu'un demi-million consentît encore à émigrer, cela suffirait pour que la condition du reste des Irlandais se trouvât sensiblement amélio- rée. » Il n'y a pas trop paru. L'émigration a encore ré- (1) La population n'a guère bougé depuis et est évaluée en chiffres ronds à 4.500.000 âmes. Politiquement, le nord--» peuplé d'Anglo-Saxons, et les deux grandes villes, Dubli Belfast, sont unionistes. La représentation au Parlementant comprend 103 membres. Home-Rulers : Boroughs, 11 : C< ties, 71. Total : 82. — Unionistes : Boroughs, 2; Counties, University, 2. Total : 21 . LE MOUVEMENT PANCELTIQUE 361 duit d'un million et demi (soit un million de plus que ne demandait sir Robert Peel) la population de Tir- lande. Les quatre millions qui restent ne sont pas en meilleur point qu'avant. Il faut donc chercher une autre explication à la crise irlandaise. Avant la con- quête, le sol appartenait aux habitants. On Je con- fisque (1), Ce peuple avait une religion, une langue, des droits civils et politiques. On les supprime : in- * terdiction d'enseigner Tirlandais dans les écoles, in- terdiction aux catholiques de recevoir ou transmettre des propriétés foncières par héritage ou par donation, d'acheter de la terre, d'emprunter sur hypothèques, de contracter un bail excédant une durée de trente et un ans. Lesdits catholiques ne peuvent être électeurs ni éligibles. Ils ne peuvent entrer dans aucune admi- nistration. Ce n'est pas tout : la femme ou le fils d'un catholique qui adopte la religion anglicane devient propriétaire immédiat d'une portion de ses biens ; le frère cadet qui se fait protestant frustre son aîné du droit de primogéniture conféré par la loi; les orphe- lins d'un catholique sont élevés d'office dans la reli- gion protestante. Tous les hauts dignitaires de l'Église catholique sont proscrits; les contrevenants risquent tout simplement d'être pendus, leurs entrailles arra- chées, leurs membres coupés en quartier. Les prêtres de paroisses, là où on les tolère, doivent prêter un serment qui est une injure à leur foi; inscrits comme (1) « D'après un relevé bien connu, dit Stuart Mill, toute la propriété foncière de l'île a été confisquée jusqu'à trois fois suc- cessivement. » 21 302 LE MOUVEMENT PANCELTIQUE des filles publiques, aslreinls à la surveillance comme des repris de justice, ils ne peuvent dire la messe que dans leur église ni s'éloigner saùs autorisation à plus de cinq milles. Pour les prêtres qui refusent le ser- ment, outre la prison, la Chambre des communes ré- clame la flétrissure au fer rouge, en bonne place, sur la joue; le Conseil privé propose la castration. Ce clergé catholique n'est pas rétribué ; il vit comme il peut. Le seul clergé reconnu, officiel, est le clergé an- glican. La plupart de ses membres, surtout les hauts dignitaires, ne « résident » pas; mais ils perçoivent la dtme, qui est écrasante pour le peuple et atteint souvent le tenancier dans son unique gagne-pain, par la saisie de sa vache ou de son pourceau (1). Tout se tient dans ce système, formidable machine d'éviction et de mort, qui, de ses rouages fatigués, continue à broyer l'Irlande. Pour longtemps? Ce n'est pas à croire, et les bourreaux se seront lassés plus vite que leur viclime. Elle s'est rebellée plus d*une fois, cette victime; la Shaii van Voeht^ la « pauvre vieille » de la chanson, sur son chevalet de torture a plus d'une fois tenté de briser ses liens : ils se res- serraient autour d'elle. S'ils se sont un peu relâchés en ce siècle, si la protestation du droit a fini par trou- ver une issue au dehors, l'Irlande catholique le doit moins à elle-même qu'à l'aide inespérée d'un angli- can, d'un coreligionnaire de ses bourreaux, Parnell. (i) Cf. Augustin Filon, lé Parlement irtandais, article i dans la Revue des Deux-Mondes du 15 juillet i8B6' et auq nous avons emprunté une partie de ces détails. LE MOUVEMENT PANCKLTIQUE 363 Ce n'est pas le lieu de retracer les épisodes de cette grande lutte parlementaire qui va de 1870 à 1890 et qui aurait peut-être porté ses pleins effets sans les la- mentables divisions, la funeste rivalité des membres de la représentation irlandaise. Mais déjà O'Connell et Isaac Bute avaient obtenu l'éligibilité des catho- liques au Parlement; puis leur libre accès aux fonc- tions militaires et civiles, enfin la séparation de rÉglise épiscopale et de l'État, sans compter ce bill du Tenant rig ht (1810) qui donna d'abord de si grandes espérances et qui obligeait les propriétaires irlandais à payer une indemnité aux fermiers expulsés et à leur rembourser le montant des améliorations effectuées par eux sur les domaines (1). Pour la plupart de ces réformes, la représentation irlandaise trouva un ap- pui dans le parti libéral anglais. On sait assez que Gladstone voulait plus et que le premier article de son programme de 1886 comportait l'adoption d'un home-rule irlandais qui donnait satisfaction aux vœux immédiats du pays et tranchait tout à la fois la ques- tion politique et la question agraire, la première par rétablissement à Dublin d^un Parlement dirigeant les affaires proprement irlandaises; la seconde par un bill qui autorisait l'Etat à se rendre acquéreur du sol pour le rétrocéder aux fermiers, lesquels se fussent libérés envers lui par des payements échelonnés. Cette opération gigantesque ne devait pas conter moins de ) Ce bill n'eut que des résultats désastreux, les proprié- es s'opposant à toute amélioration dans les exploitations Icoles, de peur d'être obligés à remboursement-. 364 LE MOUVEMaNT PANCELtlQÙÈ (1) C'est aujourd'hui fait. Les tronçons dû parti national irlan- dais se sont ressoudés grâce à l'intervention d'un parlementaire de grand mérite, homme sage et universellement considéré, M. John Redmond. M. Redmond était lui-même, depuis plusieurs années, président du groupe parnelliste. Les trois fractions du parti, le groupe O'Brien-Dillon, le groupe Timothée-Realy cl le groupe parnelliste forment actuellement un corps compa sous la direction de ce chef avisé. La devise adoptée par « parti national uni » esl la devise même de Parnell : «l'irlar nation ! » Malheureusement les bonnes dispositions du g 1 1 milliard 300 millions de francs* Le chiffre effraya jusqu'aux libéraux. Vainement Gladstone remontra- t-il qu'il ne s'agissait que d'une avance temporaire et que la plus grande partie, sinon la totalité de l'avance ferait retour à l'État. Ce fut seulement dans la fa- meuse nuit du («' au 2 septembre 1893, après trois tentatives infructueuses, que le home-rule fut voté par la Chambre des Communes. Llrlande poussa un grand cri de soulagement; mais la Chambre des lords, six jours plus tard, repoussait le bill ; Gladstone tom- bait et, quand il reprenait le pouvoir, quelques an- nées après, le pays, las de tant d'agitations, était hostile au home-rule. Sur 670 membres qui compo- sent la Chambre des communes, 410, aujourd'hui encore, sont manifestement opposés à son adoption, dont349 députés anglais. La majorité contre \q home- rule est donc de 150 voix. Mais elle pourrait changer du jour au lendemain, sous la magie d'une parole enflammée et pour peu que la représentation irlan- daise reprît l^unité de direction et de vues qu'elle a perdue avec Parnell (1). Les Anglais eux-mêmes se LE MOUVEMENT PANCELTIQUE 365 rendent compte que l'adoption du home-rule n'est plus qu'une s^ffaire de temps. On en peut voir une preuve dans la concession qu'ils viennent de faire à l'Irlande (1899) de conseils de comtés élus, comme ceux qui fonctionnaient déjà dans la principauté de Galles, et qui tendent à substituer le gouvernement du peuple au landlordisme. Cette concession a reçu le meilleur accueil des Irlandais. Aussi bien la partie saine de a nation commence-t-elle à comprendre que les intérêts du pays peuvent être servis autrement et plus utilement que par la violence. Les complots de Tynan et de Kearney, les récents troubles de Belfast, sont des accidents de plus en plus rares dans la vie publique de l'Irlande. En retour, les sociétés comme la Ligue gaélique^ la Society for the préservation of the Irish language^ la Celtic Litteray Society^ etc. (1), qui, sous couleur purement littéraire et verùement anglais à l'égard de Tlrlande n*ont duré qu'un ma- tin. Accentuant même leur politique anti-irlandaise, les impé- rialistes du cabinet Salisbury ont remplacé, au secrétariat en chef de rirlande, le conciliant M. Gerald Balfour par M. Wyn- dham dont on connaît les sentiment coercitionnistes. A cette nomination, qui ressemblait tant à une provocation et qui l'était bien, comme les événements Tont prouvé, les parlemen- taires irlandais ont répondu en reconstituant la Ligue nationale agraire qui jadis causa tant de mécomptes aux landlords. Ainsi îe conflit, au lieu de s'apaiser, menace de tourner au tragique, — d'autant que le parti révolutionnaire, qui s'incarne si ma- gnifiquement dans l'ardente patriote MaudGonne, n'entend plus obéir aux conseils de modération et à la politique d'atermoie- ment du groupe parlementaire. (1) Nous ne parlons pas ici de V Académie dlrlande, dont le ^ 366 LE MOUVEMENT PÂNCELTIQUE quelques-unes avec le visa officiel^ poursuivent une œuvre de restauration qu'on peut justement appeler nationale, prennent dans Topinion une importance grandissante. C'est à ces sociétés qu'est du le réta- blissement de la langue gaélique dans renseigne- ment. Jusqu'à ces derniers temps, Tusage du gaé- lique était sévèrement proscrit dans les National Schools, « en sorte que les enfants qui ne savaient pas un mot d'anglais ne recevaient l'instruction qu'en anglais et, par conséquent, restaient foft longtemps hors d'état de tirer aucun profit des leçons du maître. » Un premier pas fut fait en 1875 par l'autorisation donnée aux instituteurs de se servir du gaélique dans leurs explications orales. Mais la grande réforme date de 1878, où le gaélique devint une des facultés sur lesquelles pouvait porter l'examen, qui, en Irlande, correspond à notre examen de fin d'études. Un certi- ficat d'aptitude à l'enseignement du gaélique fut en même temps établi pour les insfîtres ; mais ce ciertifi- cat n'était point obligatoire; la connaissance de la grammaire n^étaît point exigée des candidats^ et il n'en pouvait être autrement, le gaélique n'étant point enseigné dans les deux écoles normales de Dublin et de Drumcondra. JjSl grande Jiabileté fut de ^décider que tout maître qui ferait passer avec succès à un de ses élèves l'examen pour cette langue recevrait une rôle s'est maintenu toujours dans une sphère plus élevée et pc ainsi dire en dehors des événements. Mais on ne saurait oubl" chez les érudits que c'est à elle qu'est due la publication (ap. les beaux travaux d'O'Gurry) des principales épopées irlandais publiées en partie sous la savante direction de U. R. Alkinso LE MOUVEMENT PANCELTIQUE 367 gratification de 10 shillings par élève. Tel instituteur réussit à se faire de la sorte, en une seule session d'examen, 21 livres de gratifications, soit S2S francs. Aussi voit-on que, faible au début, le nombre des can- didats pour le gaélique grossit d'année en année. De 12 en 1881, il passe à 443 en 1888. La gaélique, à cette époque, était officiellement enseigné dans 31 écoles. En 1889, 826 élèves se présentaient pour Texamen du gaélique et 512 étaient reçus. En 1890, il y avait 530 reçus pour 912 candidats. Et le flot montait tou- jours : en 1893 le nombre des reçus était de 609, en 1895 de 706, en 1896 de 750 ; il atteint aujourd'hui le millier. Même progression dans l'enseignement se- condaire : de 49 élèves reçus pour l'examen du gaé- lique en 1883, le chiffre des reçus passait à 210 en 1888, pour atteindre 544 en 1896. Une dernière étape restait à franchir, un dernier bastion à empor- ter : après les National Schools et les collèges deT/n- termediate Education, renseignement supérieur. Mais celui-ci fut plus long à se rendre et ce fut le 2 no- vembre 1889 seulement que le Sénat de l'Université de Londres plaça le gaélique parmi les branches d'examen. Voilà des résultats. On les doit pour une grande part à la Society for the préservation of the Irish lan- guage. Et d'avoir tant obtenu avec de si faibles res- sources a rendu la société ambitieuse : parmi les mo- ons qu'elle a fait adopter au Congrès de 1894, on eut signaler celle de son président, le comte Plum- :ett, demandant « que tous les gens capables de varier ou d'écrire le gaélique soient invités à se ser- 368 LE MOUVEMENT PANCELTIQUE ■ I - ■_■-■■ — - --■ _^ ^, ^ _ - ■ - I _^^__ vir exclusivement de cette langue dans leurs commu- nications entre eux et que tout candidat à une fonc- tion élective prenne rengagement de soutenir le mouvement linguistique irlandais. » Autre motion à signaler, celle du P. Murphy, demandant « que le gaélique, jusqu^alors admis dans l'enseignement se- condaire et supérieur, mais insuffisamment étudié, y soit traité sur pied d'égalité avec les autres langues anciennes et modernes. » Pour considérable qu'ait été son rôle dans le relè- vement du parler gaélique, la Society for the preser- vatioii of the Irish languàge ne remplissait et ne pou- vait remplir cependant, par l'esprit même de ses sta- tuts, qu'un des articles du programme nationaliste. La Ligne gaélique (Connradh na Gaedhilge), fondée en 1893, se proposa tout ensemble « de relever la natio- nalité et la langue de l'Irlande ». Voyant elle aussi dans cette langue « la plus sûre arme de salut contre les Saxons », cette Ligue, qui avait pour organe le journal Fainne an Lae (Le Point du Jour) et la revue Amclaidheamh soluis (le Glaive de ia Lumière), commença par créer des comités de propa- gande dans la plupart des villes dii pays et parmi les Irlandais d'Amérique. A Dublin même et sous son influence, les jeunes gens des meilleures familles se firent un point d'honneur de ne plus parler entre eux qu'en gaélique. Mais la restauration de la langue n'était ici qu'un moyen, non un but. Comme le disent les promoteurs du mouvement, c'est bien à un essai de « désanglicisation sous toutes ses formes » que la ligue conyiait ses adhérents. M. Fournier LE MOUVEMENT PANCELTIQUE 369 d'Âlbe affirme que h cet essai de désangUcisalion, secondé par un vivant esprit nalional, marche en Ir- lande d'une allure faite pour étonner quiconque ignore l'influence supérieure qu'exercent sur le tempéra- ment irlandais des idées puissantes, surtout si elles sont en apparence impraticables. » Il serait à souhaiter, pour qu'on pût contrôler ces affirmations enthousiastes, qu'une statistique vrai- ment précise des personnes parlant actuellement le ■ gaélique fût dressée d'abord par la Ligue (1). A l'esti- mation de M. Ravensleia, l'Irlande comptait, il y a quelques années, 817,574 personnes parlant le gaéli- que, dont 103.560 ne parlant et ne comprenant que cette langue. Mais, d'aprës la statistique publiée par M. David Fagan dans ïlrish Daily Indépendant du 26 mars 1894, il faudrait ramener ces chiffres à (1) On trouvera les éiémenta de cette statistique dans un magis- tral article de M. Louis Paul-0ubois : le Recueiltement de l'Irlande (Rfltiue des Deux Mondes du 15 avril 1902}, INous y renvoyons le lecteur soucieux de constater par des chiffres et par des faits les extraordinaires résultats obteous par la Ligue gaélique. M. Paul-Dubois a raison de distinguer le mouvement gaélique du mouvemeut paDceltiqueetnous-nième n'avions pas confondu les deux mouvements. Hais, dans chacune des grandes ramilles celtiques que nous avons étudiées, nous nous sommes attaché à relever tout ce qui portait le caractère d'un ellort, d'un travail de reconstitution. Cet effort, ce travail, qu'il procède ou non d'une même pensée directrice, éclate aussi bien en Galles qu'en Ecosse, en Irlande qu'en Bretagne. Et, qu'il se coordonne ou qu'il reste dissocié, il n'en présente pas moins tous les signes d'uH mouvement général. Or c'est ce mouvement général que nous avons appelé le Panceltisme. 370 LE MOUVEMENT PANGELTIQUE •t " — III 'I II ■ ■ I » 787.800 et à 66.148. Enfin la carte toute récente dres- sée par M. Fournier d'Albe n'indique plus que 680.000 Irlandais parlant le gaélique. Qui a raison, de MM* Raveinstein, Fagan ou Fournier d*Albe? Tous trois peut-être, puisque leurs statistiques portent sur des années différentes. Du moins sont-elles d'accord pour constater que c'est dans les comtés de Cork, de Mayo, de Kerry, de Donegal, de Clare et de Water- ford que le gaélique est le plus parlé. Je n'oserais croire, malgré tout, qu'il y puisse gagner du terrain (4 ) ; mais ce sera beaucoup s'il y maintient ses positions. Les promoteurs du Congrès panceltique espèrent da- vantage et je reconnais qu'ils sont mieux placés que nous pour en juger. La présence à leur tête d'un des- cendant desanciens rois d'Irlande, lord Castletown, de son nom gaélique Mac Giolla Phadruig, prince d'Os- sory, leur communique une ardeur extraordinaire. « C'est un vra^ Celte que ce descei;idaTit dea ro.^a d'Os- sory, écrit M. Fournier d^Albe. Il ti^nt un haut rang comme soldai et comme homme d'État; il est adoré des Irlandais pour la défense énergique des droits de son pays; il parle le gaéli^\ie ayec ses fermiers. Bref U a tous les caractères d^yn, Cel^?^. » Ç^s^, çst ftsçez sans doute pour forcer la convictio» d^s plus scepti- ques et les édifier sur la réalité de cet éveil de la race irlandaise, dont la seule pensée transporte M. Fournier d'Albe. Lord Castletown nous était apparu jusqu'ici comme un parfait p^^an iste, ennemi latî-aitab^e d ho.me-rule et l'uB^e de^ coloQnes du lau^loçdistD^a i (1) En quoi j'avais tort- Y.. ^ ^ote préeédeate. landais. Si ce ft'ét^it là qu'une attitude passagère et d'atlente, ou si lord Castletown a des vues person- nelles et neuves sur le gouvernement de son pays par la reconstitution d*une féodalité indigène, nous le saurons prochainement. Les seuls gages qu'il ait donnés à la cause nationaliste tiennent dans un dis- cours prononcé à Cork et oh il s'éleva violemment cpntrie raugmenlaliou des taxes. Mais ce discours paraît avoir eu un retentissement considérable dans toute riflande. <3c C'est, dit ]JÎ. Fournier d'Albe, cppime §i AJîgu3, le dieu celte ^e la jeunesse et do Taraour, s'éf.§it éveillé de son long somqieil et errait d^P3 toute retendre du p^ys, (jonnant une ânje nou- yelle au peuple. Q'e§t comme si Finn Mac Ciimhal avait tressailli pu son fepps et que le peuple se soit deipapfjé §i son temp^ p'était pq.s venu. » A quelques mil}^§ de Belfast, ^pins u^.e gareijne per- due de? Biyis-Mount$, on yoj^ un énoroje y-ocher qui reprpflw!' ^^P^ P^^® nettejLé de médaiUe le profil d'urc roi barbafe couché sj^: Ip ^qs. Ses yeu?: sont fermés, mais nqn pour toujours. |j'.eusemble dP H physiono- mie exprime raasjjifauce d'un hopirïje satisfait de sa journée et qpi 3'est jBn4ormi daus la certitude d'un réveil procljaiu. Les Apglais j^ppellent cette roche élrapge Ja rochp de C^ve-Hillj et c'est pour eux une rpphe cpfppae le^ aulriss. l^ais les Irlandais, qui qnt Up pgp tpi}i5 pe « i^ourcil yisipnnaire » dont parle "l^pte, savent de i^cience certaine que c'est là Finn [ac Cumhal en personne, le grand roi du Fianna au f siècle de Tèpe chrétienne. « Il dort niajptppant, isent-ils, mais il 3e révejU&r^ pn JQPr» et upe 372 LE MOUVEMENT PANCELTIQUE grande joie, d'un rivage à l'autre, inondera la verte Erin». IV Une autre prophétie dit, il est vrai, que le signal de la rénovation partira du Llydaw, qui est le nom gaé- lique de la Bretagne armoricaine. Rattachée à la France en 1532, la Bretagne lui est restée fidèle aux pires jours de son histoire et, alors même qu'elle croisait le fer avec la Révolution, on peut dire qu'elle combattait une forme de gouvernement, mais qu'elle ne travaillait pas pour son indépendance personnelle. Jusqu'aux approches de cette Révolution, elle a gardé un semblant d'autonomie administrative. Après la Révolution, c'est fini de son statut et de ses privilè- ges; elle rentre dans le droit commun. On lui impose l'artificielle division en déparlements, qui semble plus propre à rompre les anciennes unités historiques, qui bouleverse les diocèses, mêle les intérêts, les |dialec- tes, coud Tun à l'autre les régions les plus dispara- tes. Le Morbihan et les Côtes-du-Nord, par exemple, fabriqués ainsi de pièces et de morceaux, semblent un vrai défi au bon sens (1). Les administrateurs sont choisis exclusivement parmi les personnes étrangères à la Bretagne, et cela s'explique pour les haut;. (l)Cf. Pierre Foncin, Inspecteur général de rUniversité : Ui Pays de France, admirable vade-mecum du fédéraliste. LE MOUVEMENT PANCELTIQUE 373 1 - - - _-- , -, _ i , - — I - , 1 représentants du pouvoir central et s'entend beaucoup moins pour les receveurs de l'enregistrement ou les percepteurs des contributions qui ont directement affaire au menu peuple et devraient pouvoir lui par- ler sa langue. Mais il faut que.les évêques eux-mêmes soient ignorants de celte langue. Présentement un seul évêque parle et écrit le breton, et il occupe le siège de Moulins (1), Longtemps on prend soin que la conscription disperse aux extrémités du pays les Bretons qui ne connaissent que leur langue. C/est cette langue qui est l'ennemi et qu'il importe de sa- per d'abord : aucun mot breton ne doit être prononcé dans les écoles primaires, même pour les explications orales. Les inspecteurs primaires répriment énergi- quement toute tentative de ce genre. Chose incroya- ble, le clergé, au début, leur donne la main, les imite docilement^ quand il ne raffine pas sur les mesures de répression. J'ai le souvenir très net de ce qui se pas- sait vers 1872 à Técole des Frères de Lannion : qui était surpris prononçant un mot breton connaissait les affres des anciens lépreux; il était retranché de l'a communauté scolaire; il lui fallait accepter, bon gré mal gré, un jeton de cuivre ou de plomb nommé « symbole » et qui lui était aussi lourd que la tarta- relle de drap jaune à l'échiné du caqueux. L'infortuné n'avait de cesse qu'il n'eût surpris en faute un autre camarade, auquel il passait le mortifiant « sym- (1) Mgr Dubourg. Un autre évêque, Mgr Mando, qui parlait également le breton, fut nommé peu après hors Bretagne et mourut presque aussitôt. 374 LE MOUVEMENT PANCELTIQUB bole » (i). Du moins les prônes, la confession, \& ca- téchisme, continuaient de se donner en breton; nm circulaire ministérielle, heureusement restée lettre morte (mais qui peut être reprise), décida en 1898 qw Tusage de toute autre langue que la langue française était interdit en chaire. Pour tous nos gouvernants, depuis Napoléon, Tunification morale du pays appar ratt comme étroitement dépendante de Tunificatioa de la langue. Vue singulière! C'est la partie française de la Bretagne (Ille-et-Vilaine, Loire-Inférieure) qui se réserve le plus jalousement : partout ailleurs, les anciens cadres politiques sont rompus (2). Et cela suffi- rait pour ruiner la thèse. Mais, quand elle serait vraie, on ne comprendrait point qu'elle servit à colorer cette lutte contre une langue doublement vénérable par sa noblesse et son antiquité. Une statistique récente de M. Paul Sébillot porte à 1.229.000 le nombre des Bretons bretonnants du Finistère, des Côtes-du-Nord, du Morbihan et de la Loire-Inférieure, auxquels il faudrait joindre les Bretons de Trélazé, de Chante- nay, du Havre, de Paris et de sa banlieue. Soit au (i) En Irlande, ce « symbole » s'appelait VMsh note et consis- tait dans une planchette de bois que l'instituteur, religieux ou laïque, pendait au cou de Tenfant qui était surpris pariant irlandais. (2) Aux élections dernières, par exemple, ils ^e sont refprmés rapidement. Presque tout le Morbihan et une partie des C^ du-Nord ont fait retour aux conservateurs. Mais il en faut c cher la raison dans le froissement passager causé aux sciences bretonnes par les dernières lois du ministère Walr^ Rousseau. LE MOUVEMENT PANCELTïQUE 375 total et à mon estimation personnelle 1.330.000 Bre- tons bretonnants, sur lesquels 128.000 s'exprimeraient uniquement en breton. Une langue parlée couram- ment et dans tous les usages de la vie domestique et publique par une si forte communauté d'hommes ne peut être assimilée raisonnablement à un patois en décomposition. Cette langue a d'ailleurs une littéra- ture à elle, un passé et un avenir. S'il ne reste pres- que rien, sauf des inscriptions et quelques textes épars, de l'ancien breton, le moyen armoricain est représenté par des chartes, des mystères, le Catholicon de Lagadeuc, etc., etc. Plus'près de nous, avec le P. Grégoire de Rostrenen et Dom Le Pelletier, puis avec Le Brigand, La Tour d'Auvergne, Duigon (le père Système de Renan et de Michelet), Le Clec'h, Tanguy le jeune, etc., elle prend pied dans la science. Mais c'est à Le Gonidec qu'était réservé Pinçon testa-= ble honneur d'inaugurer chez nous les vraies études celtiques. Bientôt parait le Barzaz Breiz de La Ville- marqué, dont la publication soulève un enthousiasme comparable à celui qui accueillit VOssian de Macpher- son. Le tort de M. de La Villemarqué fut de donner le Barzaz Breiz pour une œuvre authentique, quand il n'était que le produit de sa collaboration intime avec l'âme populaire. Telle quelle, l'œuvre était belle. Elle fut féconde aussi : c'est de sa méditation assidue que sortirent tous ces chanteurs, ces folkloristes, ces sa- nts, Brizeux, Souvestre, Prosper Proux, Le Jean, 'bbéGuillôme, l'abbé Henry, Mgr Le JoubiouXjLuzel, 5 Men, etc., donton a dit qu'ils formaient comme un ataillon sacré autour de Tarche des traditions bre- /^ 376 LE MOUVEMENT PANGELTIQUE tonnes. Et, pour ces deux derniers, s'ils se séparaient avec éclat du maître quelque temps plus tard et dé- nonçaient publiquement le caractère apocryphe du BarzaZj on ne voit point que leur foi poétique ait eu beaucoup à souffrir de leurs scrupules d'érudits. La semence était jetée d'ailleurs : les études celtiques refleurissaient de toutes parts et leur pollen invisible, par delà les marches bretonnes, par delà le pays de France, allait éveiller l'Allemagne de Zeuss> Tltalie de Nigra et d'Ascoli. Les premiers travaux de Zeuss remontent à 1853. C'est en 1870 seulement que M. Gaidoz fonda chez nous la Revue Celtique. Six ans plus tard, M. Gaidoz montait dans la chaire de cel- tique créée pour lui à l'école des Hautes-Études. Une autre chaire était fondée en 1882 au Collège de France et confiée à l'homme de ce temps qui fait le plus autorité en la matière, M. d'Arbois de Jubain- ville. L'impulsion que ce maître éminent donna aux études celtiques fut vraiment prodigieuse. Elle s'est traduite sous les formes les plus variées et notam- ment dans ce cours magistral de littérature celtique où ont pris place déjà la plupart des épopées irlan- daises et galloises. Deux autres classes de celtique étaient ouvertes peu après, à Rennes et à Poitiers, pour MM. Loth et Ernault. Il n'apparaît point que Poitiers ait jamais été un centre bien florissant pour les études celtiques ; mais la présence de M. Loth dans une chaire, puis à la tête de la Faculté de Renn^ allait servir tout à la fois au relèvement des étuc savantes et à la cause du breton populaire. Les Anti les de Bretagne furent fondées pour répondre au pi LE MOUVEMENT PANCELTIQUE ï^77 mier de ces objets (4). Pour le second, M. Loth n'eut point à créer de toutes pièces un organisme qu'il trouvait sous sa main et qui n'était autre que VAsso- dation Bretonne. Vieille de trois quarts de siècle déjà, cette Associa- tion ne laissa point de jouer un certain rôle en Bre- tagne au temps de Louis-Philippe; c'est à elle, par exempLe, qu'on doit les premières tentatives de rap- prochement avec le pays de Galles et l'Irlande; mais dissoute sous TEmpire, reconstituée sur de nouvelles bases, condamnée à l'archéologie perpétuelle, science inoffensive au premier chef, elle avait perdu toute action sur le public, quand elle décida de créer en 1895 un comité de préservation du celtique armoricain. Placé sous la présidence de M. le chanoine de La Vil- lerabel, ce comité, qui comptait parmi ses membres les plus zélés M. François Vallée, M. le chanoine Le Pennée, M. l'abbé Buléon, M. Guillaume Corfec, M. Jaffrennou, etc., résolut d'agir à la fois sur l'opi- nion par l'enseignement, les journaux et les livres. En 1896, les collèges ecclésiastiques de Saint- Charles, de Guingamp et de Plouguernevel étaient dotés de chaires de celtique armoricain. Si l'enseigne- ment du français demeurait le fond dans les écoles ■ • M (1) Mais déjà M. Louis Tiercelin avait fondé à Rennes V Her- mine qui a pris une si grande part à la renaissance des lettres étonnes. II serait injuste de ne pas mentionner aussi la véné- ble Eevue de Bretagne (D' Marquis de TEstourbeillon) et deux uvelles venues, le Clocher breton (D' René Saïb) et le Terroir 3ton (Dr Yann Rumengol), qui mènent le bon combat à côté » r Hermine, m ^ 1 378 LE MOUVEMENT PANGELTIQUE primaires, des concours facultatifs de rédaction en langue bretonne étaient ouverts dans ces écoles et les lauréats récompensés par des prix spéciaux. Le comité chargeait cependant M. Ernault d'établir pour le compte de l'Association un abécédaire et un diction- naire élémentaires d'un format commode et qui pussent être mis aux mains des élèves, tandis que les maîtres recevraient le manuel breton-français du frëre Pons- tantius, directeur de Técole de Landivisiau. Il est bon de remarquer que le Comité de préservation n'enten- dait nullement substituer dans les écoles l'enseigne- ment du breton à l'enseignement du français, mais au contraire aider à ce dernier enseignement par une méthode plus rationnelle calquée sur la méthode du frère Savinien qui a donné de si beaux résultats en Provence. L'œuvre de presse dans l'Association bretonne était surtout représentée 'par la Kroaz ar Vretoned^ t Indépendance, ^Électeur, le Courrier du Finistère, la Résistance et les Lizero hreuriez ar feiz. Ces journaux, catholiques et conservateurs, pour- raient être suspects d'avoir confisqué le mouvement, si la clientèle des journaux républicains ne trouvait de temps à autre dans ces feuilles des poésies et des articles en langue bretonne. On peut dire cependant que le parti libéral dans son ensemble et malgré les avertissements répétés de MM. Gaidoz et Luzel (1) s'était désintéressé jusqr''"' du mouvement. Le pijblic en jugeait ainsi et peut- (1) Voir l'article de M. Gaidoz sur la Poésie bretonne en (Revue des Deux Mondes du i5 décembre 1871.) LE MOUVEMENT PANCELTIQUE 379 Il . ^___s 1^1, ■ ■ i_ I 11 ■ I ■! I I I. I I ■ r y aurait-il eu quelque danger à laisser s'accréditer plus longtemps une telle opinion. C'est pour la dissiper que fut fondée à Morlaix, en 1898, la veille même de la représentation du Mystère de Saint Gwénolé sur le théâtre de Ploujean, rUnion régionaliste bretonne. Le cadre étroit de V Association bretorine ne lui donnait de jeu que sur les questions de langue. L'Union ré' gionaliste voulut être quelque chose de plus qu'une ligue pour la défense du breton, et c'est à la reconstitu- tion de la vie bretonne, sous toutes ses formes, qu'elle voua son activité future. Cinq sections furent créées à cet effet dans la nouvelle association : économique, administrative, artistique, de langue et littérature française, de langue et littérature bretonne. Et tout de suite M. Anatole Le Braz, qui avait été appelé à la présidence du bureau, affirmait la stricte neutralité de TAssociation, qu'appuyait la composition éminem- ment bigarrée du bureau lui-même. Le régionalisme est, jusqu'à nouvel ordre, une terre vague, un border politique, où toutes les opinions se trouvent à l'aise et chez soi parmi les autres. Sur un point cependant, l'entente est déjà faite entre les régionalistes comme entre les membres de l'Association bretonne : après avoir obtenu que le breton cessât d'être à l'index dans les écoles congréganistes, les uns et les autres deman- dent que le gouvernement lève l'interdit qui pèse sur c^tte langue dans les écoles de l'État. Si cet interdit ] ►fitait encore à la connaissance du français, il n'y 1 'ait que demi-mal. Mais le français, en dépit de 3 les efforts, n'a pas gagné un pouce de terrain le breton. Les limites des deux langues sont les 380 LE MOUVEMENT PANCELTIQUE mêmes aujourd'hui qu'au xvi* siècle (1). Le breton s'est seulement corrompu au contact du: français; la fleur de Tidiome s'est perdue, comme le joli teint des paysannes dans Tair vicié des grandes villes. C'est un fait remarquable cependant que cet accord spontané, sur les questions de langue et de littéra- ture, des fractions les plus diverses de l'opinion bre- tonne. Il apparaît bien qu'à leurs yeux à toutes frap- per un peuple dans sa langue, c'est le frapper dans ses libertés les plus essentielles, couper de vive force toutes ses communications avec le passé. « Com- ment nos morts nous entendraient- ils, me disait naïvement un cultivateur, si nous les invoquons dans une langue qu'ils ne parlaient pas? » Confiance^ bonnes gens! Vos morts continueront à vous entendre. Ils ont dû tressaillir d'aise, quand des fils dévoués, honteux du discrédit qui pesait sur leur mère, allèrent chercher dans les salles d'auberge où elle traînait sa lamentable vieillesse Taugusle, la sainte tragédie bretonne, et l'amenèrent par la main, rajeunie, puri- fiée, plus belle que jamais, au graj^d jour de,lapl?ice publique. L'Idée Bretonne n'est pas née à Ploujean. Mais, si elle avait jeté des racines en bien des âmes, c'est là qu'elle s'est épanouie magiquement, triom- phalement, dans je ne sais quelle irrésistible poussée de sève collective. Aucun de ceux qui collaborèrent (l) Il suffit de consulter les cartes : du promontoire de Pf Lazo au nord jusqu'à l'embouchure de la Vilaine au suc frontière de la langue celtique suit une ligne oblique et ^ tueuse par Ghatelaudren, Loudéac, Pontivy et Elven. LE MOUVEMENT PANCELTIQUE 381 à cette belle manifestation ne couvait de sentiments séparatistes, mais tous auraient pu prendre pour devise les fortes paroles que Michelet adressait un jour ^ Guillaume Le Jean : « L'important, c'est d'être Fran- çais, sans cesser jamais d'être Breton. » Une étude à peu près complète de la question cel- tique ne saurait laisser de côté les grandes commu- nautés que l'émigration a créées hors d'Europe et dont Tune au moins, la communauté irlandaise, passe en importance la communauté dont elle est issue. Seule, l'émigration bretonne se porte toute vers les grandes villes de l'intérieur. L'anémie fauche une moitié des émigrants ; l'alcool empoisonne le reste. Il fallait dériver vers nos colonies de peuplement ce fleuve de terrassiers et de manœuvres. Râblés, durs à la peine, ils eussent fait merveille dans le^ pays neufs, comme jadis dans la Maduga, La Louisiane, le Canada. Ce sont les Ecossais qui les ont remplacés au Ca- nada. Mais ils ont essaimé aussi à Ceylan, en Austra- lie, en Tasmanie, dans le Far-West, etc. Leurs éta- blissements principaux sont échelonnés sur les bords du Saugeen, au cap Breton, dans le comté de Picton, ''ans l'île du Prince-Edouard, etc. (1). Une partie de (1) Le R. Mosson, dans une communication récente à la So- iété gaélique dlnverness, rapporte qu'il a prêché en gaélique 382 LE MOUVEMENT PANCELTIQUB ces émigrants est restée catholique ; les autres sont presbytériens. Tous ont couservé leur langue : ils ont des journaux, des prêches, une littérature gaéliques. Au contraire, les Écossais des États-Unis se sont fon- dus dans Ja population anglo-saxonne. Ëlmira, à 100 milles de Chicago, dans le Far- West, est le seul établissement où Ton prêche encore en gaélique. Les Gallois n'ont pas montré beaucoup plus de ré- sistance au début. On ne trouve pas trace de ceux qui émigrèrent aux Etats-Unis avec William Penn, non plus que des colons du xvii* et du xvrii® siècle. Mais il en est différemment des 300.000 Gallois émigrés en ce siècle et disséminés dans la Pensylvanie, le New- York, rOhio, le Wisconsin, etc. Sur ces 300.000 Gal- lois, H6.000 environ continuent à se servir de leur langue d'origine et peuvent être donnés, suivant l'ex- pression de M. Gaidoz, pour de vrais Gallois gallicî- sants. Ilsont leurs églises à part, leurs prêches, leurs livres, leurs journaux autonomes. Il ne se publie pas moins de huit de ces journaux q,ux Etats-Unis : Y Drych (le Miroir); Baner America (le Drapeau d* Amé- rique; Yr Ysgol (rÉcole), etc. En Australie, où l'un des Etats porte encore leur nom (Nouvelle-Galles du Sud), la même fidélité s'observe chez les émigrants : prêches en langue kymrique, journaux, etc. Jusqu'en dans ces diverses colonies highlandàises du Caûada. Mais où sa surprise passa toutes les bornes, c'est quand îi fit la rencontre d'un établissement de « Celtes lïoirs ». Après enquête, Celtes faux-teiût étaient les descendants d'esclaves qui avai appartenu à des Gaëls d'Ecosse et avaient adopté la religion la langue de leurs maîtres. r LE MOUVEMENT PANCELTIQUE 383 PsÈtagonie, sur les rives du Rio-Chapat, on trouve une petite colonie galloise très florissante et qui veille avec un soin jaloux sur san intégrité. Mais la communauté celtique par excellence, c'est, à Tétran^er, la colonie irlandaise et spécialement la colonie d'Amérique. L'émigration jette, bon an mal an, dans ce pays de SO.OOO à 75.000 Irlandais. Quel- ques branches de dérivation portent vers l'Australie, la nouvelle-Zélande et les Indes; le courant principal se dirige toujours, comme au x\if siècle, vers les États-Unis. On estime présentement à 9 millions le chifl're des Irlandais fixés en Amérique : sur ces 9 millions d'émigrants, cotnbien avaient gardé leur langue, leurs traditions? Le calcul n'a point été fait, mais on sait assez que, jusqu'en ces dernières an- nées, la politique absorbait toutes les forces du parti. Politique de conspirateurs, ténébreuse, romanesque, à mots de passe et à surprises, la plus propre à con- tenter ce peuple Imaginatif et crédule et la moins propre à servir ses intérêts. Le fenianisme est né en Amérique et c'est en Amérique qu'ont été préparés les attentats de Phœnix-Park et du pont de Londres, pour ne citer que les principaux. C'est en Amérique que la propagande nationaliste recrute encore ses agents les plus zélés et c'est d'Amérique que lui vien- nent presque tous ses subsides, Ulrish Peopley comme VIrisk American^ a été fondé avec l'argent américain. Aux premiers bruits d'un conflit avec TAngleterre, ( 1897^ on vit toute la colonie irlandaise se dresser, i lïrir avec des vaissaux, des canons, des trains « rtillerie et une armée de 100.000 volontaires bran- de4 LE MOUVEMENT PANCBLTIQUE dissant le drapeau de la république d'Irlande. Les événements ne permirent point d'éprouver la sincé- rité de ces offres (1). Il ne paraît pas d'ailleurs que l'opinion américaine en ait bit grand état. Mais, sur le terrain électoral, il ne lui en a pas moins fallu compter avec une communauté numériquement si forte. La colonie irlandaise semble avoir pris, d'ail- leurs, en ces derniers temps, une conscience plus exacte de son rôle; d'Irlande, le mouvement en fa- veur de la rénovation du gaélique a gagné les Etals- Unis et l'Australie. Des sections américaines de la Ligue gaélique et de la Society for conservation ofihe Irish tanguage viennent d'être fondées dans les prin- cipales villes de ces deux pays. Elles ont obtenu déjà, des bureaux d'éducation de San-Francisco, de New- York, de Chicago, de Boston, etc., l'entrée de l'irlan- dais dans le programme des écoles primaires. Une satisfaction plus éclatanteleur a été accordée récem- ment par la création des deux chaires de vieux gaé- lique, l'une à l'université d'Harvard, l'autre à l'uni- ersité Johns Hopkins, à Baltimore. Enfin des )urnaux purement irlandais étaient fondés à. Boston, New- York, en Australie, dans les Indes, etc. Fiible u début, leur clientèle grossissait d'année en année : •,% dernières statistiques l'évaluent à 335.000 abonnés u lecteurs pour les États-Unis; à 230.000 pour (i) Hélas! Mais la guerre anglo-hoer l'a permis. Il ne ^'■■■1 ouvé que 400 Irlandais d'Amérique pour répondre à l'a 'I se ranger sous le drapeau de l'héroïque commandant ' > ride. LE MOUVEMENT PANCELTIQUE 385 l'Australie, à 20.000 pour les Indes. Et là aussi on sent un progrès. VI Celte fois nous avons achevé le tour des grandes communautés celtiques de l'Europe, de TAmérique et de rOcéanie et nous pouvons peut-être répondre à la question que nous posions au début de cet article. Y a-t-il quelque unité dans les aspirations des Celtes du continent et des îles? Peut-on ramener à une formule générale ces formules si diverses et qui vont du sépa- ratisme irlandais aurégionalisme atténué des Bretons, en passant par Tautonomisme administratif des Gal- lois et des Écossais? Je pense que oui. Séparatisme, autonomisme, régionalisme ne sont que des mots. Ce qui s'agite au fond de la conscience celtique, obscuré- ment, confusément encore, c'est le sentiment de la race et des droits de cette race à la vie intégrale des races supérieures. Sous des devises différentes : Tra mor tra Brytont Bepred! Erin go bragh/le même sen- timent réapparaît chez les Irlandais, les Gallois et les Bretons, la même volonté de survivre, la même protestation contre la mort. Et c'est pourquoi on les voit si jaloux de préserver leur langue, de la garder contre les empiétements des langues étrangères. Elle est la clef d'or, le magique sésasme qui ouvre à deux battants les portes mystérieuses de l'avenir. Reste à savoir si ce sont là des aspirations que doi- 22 386 LE MOUVEMENT PANCELTIQUB vent redouter également tous les pays où elles se produisent. Il faut remarquer tout d'abord la forme atténuée et discrète du régionalisme breton. Les ré- gionalistes de Bretagne ne demandent point pour eux un régime privilégié; ils poursuivent, à un autre bout du territoire, la même fin que les régionalistes du Midi et de TEst. Leurs revendications ont un ca- ractère purement objectif : Teffort même qu'ils ten- tent pour la préservation de leur langue ne saurait être considéré comme une atteinte aux droits du fran- çais. Il y a unanimité sur ce point chez tous ceux qui ont étudié de près notre système d'enseignement. Je n'en citerai d'autre preuve que ce passage d'un dis- cours prononcé en 1899 au Congrès de la Ligue de TEnseignemeut primaire par un ancien ministre, dé- puté du Morbihan. « Les instituteurs, disait M. Paul Guieysse, n'ont pas toujours su le parti qu'ils pou- vaient tirer d'une langue adaptée à l'esprit de la population et dans laquelle les enfants avaient com- mencé à penser. Ils ont cherché à la proscrire; mieux vaudrait renseigner rationnellement quand cela est possible {!)... H y a toujours un avantage réel à pos- séder deux langues, et les Bretons perdraient beau- coup de leurs qualités natives, dé leur originalité d'esprit, si leur langue natale venait à disparaître. » Cette déclaration est d'autant plus significative qu'elle (1) Gomme on Ta fait observer justement, M. Guieyssees plus régionaliste que les régionalistes eux-mêmes : ceux-c contenieraient que le français fût enseigné dans les écoleâ l'intermédiaire du breton. C'était aussi l'avîs de là Coûveùt' LE MOUVEMENT PANCELTIQUE 38^7 émane du leader de Topinion radicale en Bretagne et qu'il n'apparaît pas que M. Guieyssepartage le moins du monde sur les autres points les sentiments des ré- gionalistes. 11 semble qu'on puisse concevoir des craintes plus justifiées au sujet de cette renaissance de l'idée de race qui est au fond des communes aspirations cel- tiques. Mais ici une première distinction est néces- saire : la solidarité qui tend à s'établir entre les Celtes de France et les Celtes de la Grande-Bretagne ne doit point faire illusion : c'est affaire de sentiment et de sentiment seul. En d'autres termes, les Celtes de France n'entendent être Celtes que comme les Basques ou les Flamands de France entendent être Flamands ou Basques, c'est à-dire qu'autant que la conscience de leurs origines n'implique ni rupture ni relâchement du lien national. Français d'abord et, s'il est possible, Celtes ensuite : formule rassurante et qui concilie tout. De ce côté donc, aucune équi- voque. En va-t-il de même chez nos voisins? Il n'y paraît guère au premier coup d'œil. Mais, à regarder les choses plus attentivement, on ne voit point qu'en dehors de l'Irlande révolutionnaire (et qui n'est telle que par la férocité de la politique anglaise pendant deux siècles) les divers mouvements nationalistes qu'on observe en Galles, en Ecosse et même dans ç fraction éclairée et prudente de la bourgeoisie, andaise^ soient un danger pour Tunité matérielle [ Royaume-Uni. C'était du moins le sentiment de .adsfone, quand, invité à la Wekh national Eistedd- 388 LE MOUVEMENT PANCELTIQUE fodde Wresham, il s'écriait : « Je vais vous dire une chose qui choquera peut-être quelques hommes, comment les appellerai-je? des hommes qui s'in- titulent à tout propos des hommes du xrx"" siècle, et cette chose, la voici : à mon avis, le principe de nationalité, le principe de ce que je nommerai le patriotisme local, est une chose non-seulement ano- blissante en elle-même, mais grandement utile au point de vue matériel. » De Tavis du great old maîi^ cet attachement à la petite patrie ne pouvait être qu'« un appel à l'énergie, un mobile pressant pour travailler à son progrès, » et il concluait en disant que, u si la renaissance de l'idée de race, la reprise de nationalité qu'on remarque chez les peuples cel- tiques doit tendre au vigoureux développement de rhomme,doit le rendre plus homme qu'il ne pourrait Têtre sans elle, ce n'est point seulement au point de vue moral, mais aussi au point de vue économique, que ces peuples en tireront profit. » Tant qu'elles étaient isolées, indifférentes ou même hostiles les unes aux autres, les aspirations nationa- listes des différentes familles celtiques de la Grande- Bretagne n'avaient peut-être pas grand avenir. C'est à entretenir cet isolement que s'était attachée jus- qu'ici la politique anglaise. Elle y avait d'autant moins de peine que chacune des familles celtiques, jalouse des privilèges accordés ou promis aune autre qu'elle, réclamait immédiatement la même faveur pour se membres et, s'il apparaissait qu'elle ne pût l'obtenir faisait tous ses efforts pour que la concession fû retirée ou restât lettre morte. Voilàpourquoile Aome t I LE MOUVEMENT PANGELTIQUE 389 rule irlandais a trouvé si peu d'appui chez les libéraux écossais et gallois. Mais le point de vue change dès rinstant que les trois nations intéressées s'entendent sur un home-rule-all-around qui leur donnerait égale satisfaction à toutes. Pour lointaine qu'elle apparaisse, celte entente est-elle possible? M. Zimmer le pense. Les races celtiques du Royaume-Uni n'ont guère fourni la preuve jusqu'ici de leur esprit politique. Serves ou rébelles, jamais fixées, peut-être leur a-t-il manqué seulement l'apprentissage de la vie publique. Mais cet apprentissage, elles le peuvent faire quelque jour, en dehors et au-dessus du Parlement. Et, par exemple, si des congrès du genre de celui qui se tiendra en 1901 à Dublin avaient pour résultat de dégager Tunité d'aspiration des trois principales familles celtiques soumises à 1^4ngleterre et de leur faire entendre qu'il y va de leur intérêt respectif de se soutenir étroitement dans leurs revendications, on peut admettre que la question du homerule-all-around aurait fait un pas décisif pour ces trois familles et que la crise irlandaise, en particulier, serait bien proche de sa solution. Nul besoin pour cela de recourir à la violence. « L'Idée Celtique, dit justement lord -Castle- tovsrn, est une idée de concorde et de fraternité, » et cette idée est écrite partout, dans les légendes, dans les codes, dans les dogmes philosophiques de ia race. Je ne suis pas devin et j'ignore ce qu'une telle idée peut donner dans l'application. Mais il arriverait qu'elle ne servît pas seulement à obtenir pour les Celtes de Grande-Bretagne une amélioration de ré- gime^, il arriverait qu'elle retentit quelque jour sur la 22. 390 Lç iiqqy?ïfp^ïT piîjcçLTipUE politique générale du pays, qu'il ne faudrait pas en montrer trop d'étonnement. L'histoire est pleine de surprises, mais aucune plus que celle des peuples du Royaume-Uni. I r APPENDICE I. Nous avions appelé sur le calvaire de Kergrist- Moëlou la bienveillante attention de M. Roujon, Té- minent Directeur des Beaux- Arts, à qui la Bretagne ne saurait être trop reconnaissante des nombreuses marques de sympathie qu'il lui a prodiguées. M. Rou- jon nous répondit à la date du 2 août 1902 : « Monsieur, « Vous avez bien voulu appeler mon attention sur le calvaire de Kergrist-Moëlou, dont vous me signalez l'intérêt artistique et l'état de ruines. « Jl'ai imrAédiatement cavité Tarchitecte chargé de la conser- vatiou des monutaenta ^l|s^o^que^s de l2\ région çle visiter cç calvaire et de me mettre à même, en m'adressant soit des pho- tographies, soit un relevé, de faire étudier la question de son classement parmi les monuments historiques. « Recevez, etc. • « Pour le ministre et par autorisation : « Le directeur des beaux-arts, membre de Vlnstitut, « Roujon ». spérons que le rapport de Tarchitecte sera favo- 1 ie au classemeat du calvaire de Kergrist-Moëlou < [ue ce beau spécimen de l'architecture et de la sta- 1 ire indigène, relevé de ses ruines, reprendra bien- ■* — K-\y 392 APPENDICE tôt la place de choix qu'il occupait dans là galerie de nos monuments armoricains. IL A la suite de la publicatioû, dans la Quinzaine, de l'article sur Joseph Koun, M"® V*« Koun, mère de l'héroïque enseigne, nous adressa une rectification portant sur quelques points de la biographie de son fils. Nous donnons ici la partie la plus importante de celte lettre, que nous n'avions pu utiliser dans la pre- mière édition de VAme Bretonne : « ... Je liens à vous dire, Monsieur, que notre fa- mille ne s'est jamais trouvée dans la situation pré- caire que lui prête M, Tuai. Si nombreuse qu'ait été notre famille, elle n'a jamais, Dieu merci ! manqué du nécessaire. Mon regretté mari était depuis longtemps au premier rang des instituteurs du Morbihan et, comme tel, jouissait d'un traitement qui, joint à nos autres ressources, nous mettait à l'abri du besoin sans pour cela nous permettre de donner à notre aîné un enseignement selon ses goûts. Nul autre non plus que mon marine s'est occupé de mon fils, sauf mon beau- frère, le lieutenant de vaisseau Le V^ux qui lui a prèle son appui moral l'année de son entrée au Borda. Son oraison funèbre vous apprendra combien il aimait ses frères et comme il leur était dévoué. En voici une preuve de plus : dans une lettre datée de la baie d'A- Ion, où il a passé huit mois, il nous disait : « Lorsque j'aurai fini avec Louis (élève à l'école de Bordeaux^» dont il sort cette année pour prendre rang dans Ta mée coloniale), ce sera le tour d'Auguste(son 2^ frère car je veux donner à tous mes frères de bonnes pos tions »• Comme elle était touchante, l'affection qu APPENDICE 393 portait à ses sœurs, depuis Taînée, qui était sa filleule, jusqu'à la plus jeune, née en 1897, pendant sa cam- pagne sur la frégate-école Vlphigénie ! Lorsqu'il apprit la nouvelle de la naissance de notre petite Marguerite, il nous écrivit une charmante lettre pour lui souhai- ter la bienvenue. Lorsqu'il partit pour cette campa- gne, dont, hélas ! il ne devait pas revenir, il embrassa bieu tendrement la chère petite en disant ces paroles que jamais je n'oublierai et qui malheureusement étaient prophétiques : « Chère petite Marguerite, moi je ne te verrai pas grandir I » « Avec quel plaisir ses autres petites sœurs grim- paient sur ses genoux pour entendre les contes et les histoires qu'il savait si bien leur raconter I Tous les dimanches nous avions l'habitude de réciter le chape- let en commun : je commençais et chacun des enfants disait sa dizaine, à commencer par les plus jeunes à même de le faire, jusqu'à Taîné, tout aspirant de ma- rine qu'il était. Et c'a été pour moi une grande con- solation d'apprendre par l'aumônier du Bayard, puis par son journal, qu'il avait conservé ces pieux senti- ments. 11 assistait à la messe tous les dimanches où il pouvait le faire. Si quelque chose pouvait égaler le mérite de ce cher enfant, c'était assurément sa mo- destie : il n'aurait pas voulu se prévaloir de quoi que ce soit et craignait de paraître meilleur qu'il n'était ou de se faire remarquer. Pour me faire plaisir ainsi qu'à son père et à sa famille, il consentait parfois à revêtir son coquet habit d^aspirant, mais c'était un sa- crifice pour lui. Il ne méconnaissait pas non plus ses anciens camarades du cours de marine moins chan- 394 APPfiNDIGfi ceux que lui. Il en rencontra deux en CQchincbîne, sous-officiers dans rinfanterie de marine, qui furent, me dit la mère de Tun d'eux, enchantés de Taccueil qu^il leur fit. Ils avaient été d'autant plus heureux de l'accueil de mon fils que d'antres capaarades dans Ie$ mêmes conditions ne les regardaient plus. Je répon- dis à celle dame que mon fils avait le ccpur trop haut placé pour se prévaloir de sa situation et mépriser des camarades moins heureux... » Index alphabétique DES PRINUPAUX NOMS CITÉS DANS LE VC Abatea (lan), 6. Abélard, j35. Abgrall (chanoine), 58, 196 '97, >98- Abo ut (Edmond), 144, 193. Ah-Hir-Bad, 61. Âjalbert (Jean), 32 Alexandre II, 287, 288, 289. Alkinson (R.), 366. Alliou, iS4, 3i4. Aneurin, 5. Angelico (Fra), 187, Anner et flia, 5?. Ascoli, 376. Alhol (ducd'), 341. Aubert (Jean), 188. Audiat (Gabriel), 22. Auffray, 199. / ergne (La Tour dj'), i, 375, j mar [Gabriel d"), 284. Baillet, 275. Bairour (Gérald), 347, ; Ballanche. gg, m. Baroche,33i. Barracand (Léon), 22. Barré (abbé), 223, Barrés (Maurice), 83, 8 Barrot{Odilon), 3i4, 32 329. Barucb, t3y. Basset (Richard), 355. Baud, 275, Baudrillart [André), i85 Bazin (Bené), Soi, 3o3, Beau (Alfred), 82, Beaufîls (Edouard), 172. Beaumanoir (Toussain Beaumont (Mme de), 10 Beauraont (Gustave de) Béranger, 98, lofi, tit. Bergerac (Cyrano de), 1 Berger-Levrault, i3-j. 396 INDEX ALPHABÉTIQUE 1 Bersot, 33 1. Berlhou (Yves), i6, 88, 89. Bertrand (Alexandre), 261. Bertrin (abbé G.), m. Bethmont, 32o. Bion, i63. Biré (Edmond), 94. Blois (comte de), 235. Boga, 275. Boissonnet (Emilie), 3i3. Bombonni, 184. Bonnelier (Hippolyte), 164. Bopp, 232. Borderie (Arthur de . la), 67, . 58, 172. Borlas, 339. Bouchor (Maurice), 170. Bouet (Alexandre), 62, 75, 85. Boulain, 73. Bourgault-Ducoudray, 334. Bourget (Paul), 169, 170. Brénugat (Jeanne), i32. Brignon (abbé), 16. Brizeux, 7, 8, 52, 67, 85, 86, i33, 167, 181, 3i2, 375. Brochard (abbé), i32. Brunetière (Ferdinand), III, 169. Buléon (abbé), 16, 378. Burau (Léon), 278. Bute (Isaac), 363. Cadic (abbé François), 126. Cadic(abbé Jean-Mathurin),i6. Gadiou, 5. Gaine (Hall), 343. Calan (Gharles de), 345. Gambry, 83, 209, 236, 243. Gapendu (Ernest), i63. Garcaradec (de), 323, 325. Carfor (Lenepvou de), i83. Carné (Louis de), 60. Garrew (Richard), 339. Cartault (A,)f i. Caslletown (lord), 336, 887, 370, 371, 389. Cavaignac (général), 282. Cavalier (Auguste), 294. Champion (Honoré), 102. Gharles ( Lucien), 161. Chateaubriand 86 etsuiv., 120, 145, 167. Chateaubriand (M^^ de), 94 et suiv. Chateaubriand, (Louis de), m. Chateaubriand (Lucile de),io5. Ghavannes (Puvis de), 189, 192. Chénier (André), i46. Claretie (Léo), i3i. Cleuziou (Henri du), i85. Cloarec (Emile), 277, 334. Coat (Joseph), 275, 276. Coat (Vincent), 34, 275. Coatmor 22. Gavarni, i52. Gayraud (abbé), 226, 235. Ginof, 275. Giraudet, 94. Gladstone, 353, 364, 387. Glais-Bizoin, 3i3, 319, 32o. Godebski (Gyprien), 285, 286. Goëlo, 274. Gonne (Maud), 365. Gourlaouëa (Guillaume), 294: et suiv. Graveraa (Mgr), 57. Grégor (Walter), 346, Grivart (René), 334. Guéguen, 275. Guérin (Eugénie de), ii4» Guieysse (Paul), 386, 387. .Guihéûeuf(M.-Y.), 58. GuiJiaouic (F.), 2o3, 218. Guiilôme (abbé)j 20, 177, 375. Guimer, 279. Guinot (Aufroi), 282^ Guivarch (Alain), 274. Guizot, 3ii, 3i3. Gwenn (Yann-ar), 7 et suiv. Gwennou (Charles), 16 et suiv. Gwic'hlan, 5. Gv^ylim (Dafydd-ab), 89. H Habasque (président), 234, 243, 244. Hamon (Céleste), x8o, 191. Hamon (Yves-GiUes)> 179, 181. Hamon (Jean-Louis), 179 et suiv. Hamon (Jean- Marie), 180, rôî. Hamonic (Emile),. 197, 334. Harcourt (William), 353. . • Hardouîn (Jean), 279. Hardy (Alexandre)^ 27B. Hauranne(DuMergierde), 328, Healy (Timothée), 364. INDEX ALPHABÉTIQUE 399 Hémon (Félix), i5. Hémon (Louis), 234. Helleu, i35. Henry (abbé), 376. Henry (Paul), 294 et suîv. Herbert (WilPam), 355. Hernot (l'acteur), 264. Hernot père, 200. Hernot fils, 21 3, 3o2. Hérodote, 54. Herrieu, 16. Hervé (saint), 5, i4, i5. Homère, 95. Hugo (Victor), 106, no, m, i3i. 145, 149. 292. Humboldt, 33i. Hulst (Mgr d'), 226. Hyvarnion, 5, i5# Ingres, 184. Isia (R. P.), i3o. Jones (Owen), 354. Jossot, 2o5. Jouy (de), 164. JiibainYille (d'Arbois de), 78, - 170, 261, 163, 264,376. K Kaerymell, 6 KeJJy, 343. Kerambrun, 273, 274. Kerardven, 3i2. Keratry (Hilarion de), 164. Kerdanet (Miorcec de), 57. Kerdrel (Audren de), 277. Kerénor (Jean-Baptiste), 243. keringant (Jean-Marie), 264, Kerjégu (James de^, 277. Kerninôn (de), i83. Kerviler (René), 52, 196, 216, 217, 3i3. Koun (Joseph), 294 et suiv. Koun (Louis), 299. Koun (Vve), 392. Jacques (Amédée), 33i. Jacquot (abbé), 2p3. Jâffrennou (François), 16, 20, 81, 278, 338, 377. Jaffrennou (M'*^), 87, 88; Jarno, 78, 79, Jézéquel (G. et P.), 199, 218. Joanne, 209. Joinville (prince de), 229, Jollivet (Benjamin), 3o, 197, 207, 2i5, 229, 2,55. Lafontaine, 137, 190. Lagadeuc, 375. Lajat (Alfred), 87, 88. Lamartine, i45. Lamennais, 106, 3ii. Lang, 59. Lamoricière (général), 320. L'Arhanlec (Jean), 2o5. Larousse, 148. Laumaillé (abbé), 203. Laurent (Pierre), 16. 400 DTDEX ALPEÂBÈnQVfE Laorié -'Alfred , 3o4. Lavallée, 180. Laz comtesse du\ 200. Le Barbier cbanoine , 25. Le Bajon (abbé), 16. Le Berre (Léon), 16. Le Bihan (Claude), 270. Le Blois, 16S. Le Braz (Anatole), 22 et saiv., 4«» 59, 77, 277, 334» 379. Le Brigand, 376. Le Clec'h, 376. Le Corre (Auguste), 276, 276. Le Corre (Catherine), 67. Lédan, 279. Le Dantec (Félix), I et suîy.» 28, 47» 86, 125, 197. Ledrain (Eugène), 170. Le Febvre (abbé), 207. Le Flô (général), 284 et suiv. Le Fustec (Jean), 16, 139, 334. Le Garrec (Toussaint), 89, 278. Le Gofî, 275. Le Goffic (Alphonse), iSg. Le Gofflc (Jean-François), 279. Le Gonidec, 375.. Le Gorrec, 323, 3 >4, 325. Le Grand (Albert), 5i et suiv. Lehoux, 3o8. Le Jean (Guillaume), 53. 38i. Le Jean (Jean-Marie), 19, 278, 375. Le Joubioux (Mgr), 375. Lo Lay, i5. Lelohec, 297, Lemattre (Jules), i38. Le May (abbé), 16. Le Men (abbé), 197, 200. Le Men, i5, 210, 376. l* Méoagef (Jean), 270. Lemoine (J.), 122. i Le Monllec (Pierre), 271, ayS, 274. Le Nobletz, 236. Lenotre, 102. Le Pelletier (Dom), 375. Le Pennée (chanoine), 377. Le Pennée (R. P.), 57. Le Pezron (Yves), 271, 272. Le Pon (chanoine), 16. Le Riguer (abbé), 199, 200. Le Roux (abbé), 215,229, 23o, 236. i Le Sage (Alain-René), i3o et s. Le Sage (Claude), i32, Lesbazeilles (Eugène), i52. Le Strat (abbé), 16. Le Toux (abbé), 126. Le Tulle (Paul), 239. Le Veux, 392. Ley gués (Georges), 173. L'Hélicoq, 271. Lhélicoq (Jeanne), 182. Lhévéder (Marie), 76. Lintilhac (Eugène), i3o, i3i. Littré, 23. Lobineau (Dom), 58. Locmaria (Marquis de), i83. Lorne (Marquis de), 347. Loth(J.), 8i,i7o,26i,37( 7. ! Louarn, 3o2. | Lucas (Hippolyte), 144 et iv. *?*;'.l?'. INDEX ALPHABÉTIQUE 401 Sî Lucas (Léo), i45, 147. Luzel (Fi-M.), 4, i5, 19, 34, 46, 5i, 5g, 170, 177, £83, 209, 210, 245, 246, 258; 261, 272, 274, 275, 276, 278, 279, 281, 282., 375, 378. Lyonne (abbé de), 123 Ly\^are'h-Henn, 5. M Mac-Bride, 384. Macpherson, 375. Mainguy, 277. Malmanche, 16. Mando (Mgr), 373. Manuel (Eugène), 22. Marteville, 294, 295. Martin (Henri), i3o, 143, 170, 274. Martin (abbé Louis), 170. Martin (Optât), 180. Mary (abbé), 16. Matthews (John-Hobson), 338, 340. Maufra (Maxime), 283. Maunoir (le P.), 6, 2i4, 236. Maurras (Charles), 22. Maufy, 78. Mélancbton, i56. Méléagre, 147. Ménard (Emile), 164. Michelet, 22, 81, 142, 143. [68, 375. lin (Gabriel), i5, 8t, 278, Il (Stuart), 36 1. aous (Yann-ar), 9 et suiv., 8, 33. Missirien(Guy Autret de),45,57. Mistral (Frédéric), 239. Monnier (abbé Louis), 196, 201. Montépin (Xavier de), i63. Montfort (Louis de), 222. Montmorency (de), 96. Montrichard. (Armand de), 3ui. Mordellet (GilJes), 7. Moreau (chanoine), 210. Morgan (Osborne), 349. Morganwg (lolo), 354. Morice (Dom), 58, 282. Morley (John), 353. Morvan (Olivier), 6. Moschus, 193. Mosher (M"»«), 277. Mosson (Rév.), 384. Murphy (R. P.), 368. N Napoléon III, 119,231, 289. Neufchâteau (François de), i3i. Newton, 189. Nicolas, 3i4. Nigra, 376. Ningler (Louis), 161. Norris, 339. O'Brien, 364. O'Connell, 363. O'Gurry, 3oi. Olivieri, 293. Omnès (Philippe), 67, 68. 23. ^^%-iî 402 INDEX ALPHABÉTIQITE Ozane (Yves), 218, 221. Palustre (Léon), 197, 204, 2i3, 220, 221. Panyasis, 54, Pape (Jean-Marie), 26^1 . Pape (Pierre), 264. Pâques (Adolphe), 102 et suiv. Paris (Gaston), 261. Park (Thomas), 261, 277. Parnell, 362, 364- Pascal (Biaise), 178. Pascal (Félicien), iSg. Paul-Dubois (Louis), 369. Peel (Robert), 36o, 36i. Pelage, 125. Penguern (de), i5, 184. Penn (William), 382. Pentraeth (Dolly), 338. Penvraz (Madoc), 89. Pesron (Isidore), 67. Pétetin, 3i5. Peuziat, 3o2. Peyron (chanoine), 58. Philippe (\farguerite)i 34. Philipps(D. T.), 349. Pichon (St.), 3oi et suiv. Picot (Emile), 279. Picquenard (D'), 16,341. Piéderrière (abbé), 5i, Pierre (amiral), 296, Pilorge (Hyacinthe), 102, io3. Pilven, 16. Pitet (Charles), 277. Pitre-Chevalier, 164. Piougoulm, 3i5. Plumkett (comte), 367 Pollard, 344. PoUard (professeur), n. Portalis, 237. Pot-Lannion, 277. Pot-Loë, 275, 276. Pot-Téo, 276. Pottisr (amiral), 3o5, 3o6. Poussin, 187. Pouvillon (Emile), 22. Proux (Prosper), 177, 375. Prunier (Gaston), 179. Pughe, 354. Q Quatrefages (de), 80. Queliien (Narcisse), 6, i5, 16, 18, 81, 166, et suiv., 25o, 273, 274. Quéré (abbé), 16, Quéré (Henry), 197. Quiilevéré (Yves), 279. Quimper (Angélique), 179, 181. Quinet (Edgar), i3a. Quirin, 284 et suiv. Rabelais, i4, 48. Radiguet (Lionel), 334. Ratian (saint), 5. Ravenstein, 3^2, 346, 358, 36c 370. Rays (comte de), 256. Récamier (M^'^)- 08 et suiv. Redmond (John), 364. INDEX ALPHABETIQUE Régnier (Malhurm), 178. Rémusat (de), 3i5, 3ao, 328. Renan [Ernest), iv, 17, 63, 69, 84, ii5, 116, 117, 118, ia8, i35, iÇe, i6y, 170, 171, 174, 175, 17G, 177, 181.310, 33i, 375. Renan (Henriette), n^ et guiv. Réveillère (conlre-amiral), 78, i3t et suiv. Reynaud (Jean), t3S. Richard (l'acteur), 376. Richard (cardinal), 53, 377. Richepin, 170. Riou (Yves), 81, 334. Rivanone, i5. Robert (principal),3ii et suiv. Robert (René), 3iï. Rochelan, 3,77, Rolland (Charles), 89, 378. Ropartz (Sigismond), 5^. Rosmadec [marquis de), 5ç). Rostrenen (Grégoire de), 37S. Rumengbl (Yann), 377. Roujon (Henry), 3i)i, -Salaun (J.), 58 Sales (Saint-F Sand (George), Sauvé, 246. Savidan, 3j4, ■ Savinien (frère Schliemann 1G7. Schwelchine (I Scott (Walter) Seber, 3 14. Sébillot [Paul), Séché (Léon), ; Séguin (abbé), Senancourt, 16 Simon [Jacques Simon (Jules), î Sionnet (abhé), Sourimant (Yve Souvesire (Ém i5o et suiv, 3i2, 37S. Souvesire (Olii Spencer (lord), Stevcns (André Stommein (Chr Sulyo(sainl),5 Saïb (René), 377. Saint-Cliamans(marq. de). 100. Sainte- Beuve, 100, io3,i37,i8&- Saint-Gall (moine de), 5. Saînt-Hilaire(Barlhélemy),329, 33o. Sainl-Meleuc (de), 334. Saint-Pierre (R. P. Candide de), 57. Taliésin, r>. Tanguy le jeun Tassel (Yves), 33o. Tausserat-Rade 404 INDEX ALPHABÉTIQUE Terrail(Ponson du), i63. Theuriet (André), îî2, 170. Thiard (général), 3 14, 3i5, 3i8, 319. Thierry (Amédée et Augustin), i38. Thiers, 3ii,3i4, 3i5, 324, 329. Thomas (Alfred), 3i3. Thomas (chanoine), 58. Thoz (abbé), 16. Tiercelin (Louis), 25, 85, 34o, 377. Tissot (James), 160. Toro (Bernard), 99. Tressan (Le Gonidec de), 334 Trévédy, 172. Troadec (Y von), 6. Tronchais (du), 256. Tuai (Gustave),296 et suiv. ,392. Vicaire (Gabriel), 22, 170. Vigny (Alfred de), i45. Villemain, 3 12. Villemarqué (Hersart de la), i5, 63, 84, 89, 177, 209, 25o, 279, 376. ViJlerabel (chanoine de la), 20, 327. Vinoy (général), 291. Violeau (Hippolyte), 26, 86. Vogué (Melchior de), 287. Voltaire, i3o, i35. Vouet, 187. VIT Waldeck-Rousseau, 374. Webb (M««), 277. Wyndham, 365. Valdory, i3i. Vallée (François), i5, 34, 334, 377. Vanneau (Mgr), 278. Vatar (H.), 58. Vatar (Jean), 57. Zaccone (Pierre), 159 et suiv. Zaccone (M»« P.), 162. Zeuss, 338, 374. Zimmer, 333, 337, 349, 889. TABLE DES MATIERl A Félix Le Dantec Au cœur de la Race : Tola in antitkesi La Langue et les Bardes Les Pardons Les Saints La Race, le Costume, les Mœurs . . . La vraie Bretagne Les dernières années de Chateaubriand . . Une déracinée : Henriette Renan .... A propos de Lesage Un aularchtste ; le contre-amiral Réveiltère, Le roman d'Hippolyte Lucas Emile Souvestre au collège Le patriarche du roman-feuilleton : Pierre Zaci I.e barde du Dîner Celtique : N. Queltieo. . Le peintre de la renaissance néo-grecque : J.-l Les grands Calvaires de Bretagne .... Le Curé breton Monographie d'une Veillée : Noël au manoir. Le Théâtre du peuple en Bretagne , . , . La statue de Le Flô Trois <' maritimes » : Guillaume Gourlaouen, Jos' Paul Heury Les débuts politiques de Jules Simon . . . Le Mouvement panceltique Appendice . Index alphabétique des noms cités .... I ] J